AU FIL DES HOMELIES

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INCARNATION, SOURIRE DE DIEU  ou LA CAISSIÈRE D'UN MUSÉE DE MARSEILLE

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Le Verbe s'est fait chair,et nous avons vu sa gloire." Il y a quelques jours, je suis allé dans un musée de Marseille, et comme dans tous les musées, il y a une billetterie avec une caissière qui n'avait pas d'ailleurs un visage tellement sympathique peut-être parce qu'elle était lassée de voir des gens, qui passaient devant elle en lui demandant leurs billets dans la hâte d'aller voir les tableaux et qui par conséquent, ne devaient pas toujours faire attention à elle. Et comme cette caissière doit être marseillaise et donc avoir de l'humour, puis qu'elle en avait assez sans doute de voir tous ces étrangers qui passaient en lui faisant une "tête de trente six pieds de long", elle a eu la bonne idée d'apposer une petite affiche près de son tiroir-caisse à un mètre cinquante d'elle à peine, mais suffisamment pour que le visiteur, ouvrant son porte-monnaie, ne puisse pas ne pas voir ce que dit l'écriteau : il s'intitule "Sourire". Et l'on y lit une suc­cession de sentences qui affirment des choses fort simples, fort évidentes, mais pleines de bon sens. Et par exemple, on y lit :"un sourire, ça ne coûte rien, mais celui qui en donne ne perd absolument rien de tout ce qu'il est et de toute la richesse qu'il porte en lui, et celui qui le reçoit en est considérablement enri­chi, et ça peut même changer sa vie."

Je suppose d'ailleurs que ces réflexions affi­chées par la caissière du Musée vous rappellent ce que vous avez éprouvé ce matin au moment où vous vous offriez des cadeaux les uns aux autres, et surtout à vos enfants, en effet, quand on s'offre des cadeaux, il faut toujours penser à la caissière de Marseille, ce qui fait plaisir dans le cadeau, ce n'est pas tant ce que l'on offre que le sourire qui l'accompagne, sourire de celui qui offre et sourire de celui qui reçoit. Pourquoi cela ? C'est tout simple, parce que le sourire, est appa­remment "quelque chose de rien du tout", quelques contractions des muscles du visage, et cependant ça veut tout dire. Cela veut dire tellement de choses qu'à certains moments, on l'utilise comme un moyen de charmer ou parfois même pour tromper. Dans ce cas, il ne faut pas s'y laisser prendre. Mais habituellement, le sourire signifie quelque chose de beaucoup plus profond, c'est une certaine manière de livrer le meil­leur de soi-même.

Sourire à quelqu'un constitue un geste abso­lument gratuit, c'est un geste de grâce, c'est la grâce elle-même. Le sourire, c'est la grâce au sens où sans que "matériellement" rien ne change, sans avoir à faire un effort, (quand les sourires sont forcés, ils sont insupportables), le sourire, ça vous arrive simplement "comme ça", de chic. Et alors transparaît ou peut transparaître toute la générosité toute la grandeur du cœur d'un être qui se donne.

C'est une chose étonnante, les animaux ne sourient pas. Je crois d'ailleurs que le propre de l'homme n'est pas le rire, mais plutôt le sourire, le rire se réduit souvent à des contractions abdominales un peu saccadées, tandis que le sourire porte toujours en lui une véritable grâce et une finesse qui font resplen­dir un visage. Le sourire n'est rien d'autre que la lu­mière du visage. Et dans l'instant même du sourire, tout ce qu'un être porte en lui d'intelligence, de bonté, d'affection, de compassion, d'intelligence du cœur de l'autre, toute cette richesse, en un geste, sans grands discours, peut apparaître et resplendir et transfigurer le regard de celui qui le contemple et le reçoit comme un don qu'il ne méritait pas.

Voilà ce qu'est le vrai sens du sourire, voilà pourquoi il est si merveilleux à certains moments de recevoir et d'accueillir dans son cœur un sourire. C'est parfaitement immérité, mais quand un sourire est donné, c'est tellement grand et tellement fort qu'on se ressent davantage homme ou femme qu'on ne l'était auparavant, et cela par pure grâce.

Lorsque saint Jean écrit : "le Verbe s'est fait chair et nous avons vu sa gloire", il veut nous dire tout simplement qu'il y a deux mille ans, Dieu nous a souri. Et cette interprétation sonne beaucoup plus vrai qu'on ne le pense, car de même qu'il y a une dispro­portion radicale entre ce petit mouvement du visage qui fait le sourire et toute la richesse de ce qu'il signi­fie, de même il y a une disproportion radicale entre ce que Dieu est et le petit enfant, et cet homme adulte qu'il deviendra un jour, enfant ou homme qui nous manifeste l'infini de Dieu. La disproportion dans le sourire, c'est la disproportion entre la valeur infinie de la personne qui manifeste son cœur et le geste tout simple "ce presque rien" qui fait que l'on voit un cœur s'ouvrir à l'autre. Et de la même façon, l'Incarnation c'est la disproportion entre le mystère infini de Dieu qui nous enveloppe depuis les siècles, au Commen­cement, dans le commencement, car dans la racine de chaque chose et de tout être était le Verbe, et le fait qu'en un moment de l'histoire s'accomplit ce geste du sourire de Dieu, son visage s'épanouit pour nous dans une figure et une chair d'homme, dans la pauvreté même de notre condition humaine.

Accepter cela dans la foi, c'est fêter Noël, le sourire de Dieu, fête toute simple de Dieu qui mani­feste l'infini du trésor de son amour dans un geste simple, sans complexité. Il nous sourit.

Mais il y a plus encore. A partir du moment où Dieu a inventé dans l'Incarnation de son Fils le prodigieux sourire de sa miséricorde et de sa ten­dresse, Il ne peut plus s'arrêter là et Il n'a de cesse que ce sourire vienne s'emparer de nous. A partir du mo­ment où le sourire est donné, Il attend une réponse et un sourire qui dise : "oui, j'accueille et je reçois ta miséricorde et le merveilleux amour que, depuis tou­jours, Tu voulais me donner". Et depuis que Dieu a souri dans une chair humaine, celle de Jésus né de Marie, depuis ce jour-là, depuis deux mille ans, Dieu n'a de cesse de faire sourire dans la chair des hommes la tendresse et la beauté de son sourire divin.

Et comprenez-moi bien, je ne dis pas que la foi chrétienne consiste simplement à se faire des sou­rires gentils et un peu niais pour se faire plaisir les uns aux autres, je dis bien que Dieu sourit à travers toutes les épreuves et tout le poids des souffrances qui peu­vent traverser la vie d'un homme. Mais depuis que Dieu a souri dans notre chair humaine, depuis que Dieu a fait resplendir l'infini de son amour dans la pauvreté dérisoire de notre chair et de notre condition humaine, depuis ce jour-là, jamais Il n'a cessé de faire resplendir en nous la grâce, c'est-à-dire le sourire de son Fils. Et même s'il faut être crucifié avec Lui et même s'il faut marcher vers la mort avec Lui, ce sera toujours dans ce sourire de la gloire de Dieu que nous avons vue sur un visage d'homme.

Et depuis vingt siècles, Dieu ne cesse de sou­rire dans son Église, dans le cœur de chaque fidèle et de chaque baptisé. Dieu ne cesse de sourire au cœur de toute épreuve et au cœur de tout bonheur. Nous sommes entraînés désormais dans cette aventure dis­proportionnée et gigantesque où la pauvreté même de notre existence et des gestes les plus humbles peu­vent, par et dans la foi, devenir présence du sourire de Dieu.

Il y a cent ans, jour pour jour, le 25 décembre 1886, Dieu a souri à l'aube du vingtième siècle dans une mystérieuse coïncidence, à quelques heures d'in­tervalle, à deux personnes, dans deux pauvres chairs humaines qui par la suite ont illuminé, à travers ce sourire de Dieu dans leur existence et dans leur vie, toute l'histoire de notre présent.

Au retour de la messe de minuit, une adoles­cente un peu capricieuse, de treize ans, qui avait perdu sa mère et qui, jouant de l'attachement très fort que son père avait pour elle, menait ses sœurs par le bout du nez, parce qu'elle était séduisante et char­meuse comme ce n'était pas possible, Thérèse Martin. Cette adolescente a compris, au retour de la messe de minuit, qu'il fallait qu'elle cesse d'être une petite fille capricieuse. Et ce jour-là, elle est devenue amoureuse de Dieu comme on a peine à l'imaginer. Et son sourire n'a jamais cessé puisqu'il s'est encore merveilleuse­ment reflété, il n'y a guère, sur nos écrans. Thérèse Martin a compris ce jour-là, vers deux heures du ma­tin, le 25 décembre 1886, le sourire de Dieu pour elle. Et à travers mort et passion (la tuberculose, la souf­france, la manière de soigner de l'époque qui valait bien un chemin de croix !), elle a compris que la seule chose qu'elle avait à faire, c'était d'être le sourire et la grâce de Dieu dans un Carmel perdu au fin fond de sa Normandie, à Lisieux. Elle a même écrit cette chose sublime :"dans le cœur du monde et dans l'Église, je serai l'amour".

Il fallait être follement amoureuse pour dire une chose pareille. Et depuis, à sa suite, des milliers et des millions de disciples du Christ ont redécouvert la force de cette phrase, alors que nous étions minés par la peur d'un Dieu voyeur, méchant et qui règle des comptes, une foule immense d'hommes et de femmes peuvent dire aujourd'hui, dans le sourire de Thérèse de Lisieux : "dans ce monde, dans l'Église, je serai l'amour".

Et puis quelques heures plus tard, sous les voûtes de Notre-Dame, près du deuxième pilier, près de la sacristie, un jeune homme de dix-huit ans qui avait "tout fait", comme on dit, jusqu'à la communion et qui avait reçu une éducation religieuse BCBG de l'époque : il s'appelait Paul Claudel. En faisant ses études secondaires, il avait "tout jeté par-dessus bord", et il avait même reçu, à la distribution des prix du lycée Louis le Grand, son prix d'excellence des mains d'Ernest Renan lequel était à cette époque le penseur en vogue qui minait de l'intérieur la cons­cience catholique de l'époque. Ce jeune homme qui allait ce jour-là à Notre-Dame pour se donner des émotions et des frissons poétiques dans l'espoir d'écrire quelques poèmes et obtenir la gloire humaine qui était pour lui le seul but de sa vie, ce jeune homme a été tout à coup saisi par la lumière et le sou­rire de Dieu. Lui aussi, par ce jour pluvieux de Noel 1886, a vu tout à coup se manifester à lui le mystère de l'Église comme une lumière fulgurante qui traver­sait les siècles et qui l'enveloppait, lui, "un homme comme les autres", comme il le dît lui-même, et le transfigurait dans le sourire de Dieu. Et il dut lui aussi passer à travers bien des épreuves, à travers bien des calvaires, à travers tout le cheminement obscur de redécouverte de l'amour de Dieu.

Et c'est avec la méditation qu'il a écrite sur ce moment de sa conversion que je voudrais, avec vous, laisser sourire Dieu dans notre cœur en ce jour de Noël :

"Nul doute, connus, inconnus, qu'ils soient là, tous ces amis que l'on invoque à la messe,

Aucun ne m'est si connu, inconnu, étranger que je ne le reconnaisse.

Car la lumière qui luit dans leur main est celle indéficiente de la Foi.

C'est beau, d'un bout des siècles à l'autre, tout cet enchaînement de la charité !

C'est beau, d'un bout des siècles à l'autre, tout ça qui succède sans discontinuité !

Chaque flambeau dans chaque main vit de cette âme qui le rend vivant.

C'est beau, ce bleu extatique, ça et là, ce vert, et ce rouge qui produit du blanc !

Et puis c'est de nouveau le néant et la nuit, ce pénible avion là-haut qui remorque dans le noir !

Il n'y a rien de plus sûr que l'Église Catholi­que, il n'y a rien de plus vrai que la vérité,

Et de nouveau c'est le néant et la nuit et ce faible cri de voiture là-bas dans l'espace illimité.

La terre formidablement ébranlée a frémi dans son pacte constitutif.

La terre sous l'avancement tremble et plie de ce pas affirmatif.

Et tout à coup je vois l'Église catholique elle-même qui s'avance et qui a fait un pas,

Je dis l'Église Catholique elle-même avec son enfant entre les bras.

L'Église Catholique elle-même des mains de Dieu, je dis l'Église elle-même des mains de Dieu, telle qu'elle est sortie, éternelle et primipare,

Avec cette épée à travers elle qui la perce de part en part !

Marie ! et d'un seul tenant avec elle tout le groupe de la Présentation,

Saint Joseph qui s'est chargé des colombes, et Anne, et le vieillard Siméon.

L'entends-tu, cet avancement vers toi à la fin, du salut et du salutaire ?

L'entends-tu, avec rien sous les pieds là-bas, âme qui crois dans la nuit élémentaire ?

Âme aux paupières cousues, est-ce en vain que tu as dit : Marie !

L'entends-tu, ce mouvement vers toi, ô grande âme qui crois et pries !

L'entends-tu au bord de l'abîme, ta mère, cette femme qui t'appelle et qui attend ?"

 

(Paul Claudel-le 25 décembre 1886 In œuvre poétique, Paris, Gallimard NRF-La Pléiade

 

 

 

 
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