AU FIL DES HOMELIES

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DIEU A OUVERT AUX HOMMES UN AVENIR DIVIN

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Le Verbe s'est fait chair, Il a demeuré (Il a planté sa tente) parmi nous, nous avons vu sa gloire". Et encore : "De sa plénitude, nous avons tous reçu".

Pour méditer ce texte, l'un des plus grands de toute la Bible, dont l'intelligence nous dépasse infini­ment, pardonnez-moi de recourir à une expérience un peu banale et triviale qui doit vous être assez fami­lière. Je veux parler pour vous, Aixois, de ces mo­ments de flânerie où vous traînez comme des badauds sur le cours Mirabeau. Cela nous arrive à tous même si nous sommes des gens très pressés, il y a, vous le savez, ces délicieuses soirées d'été durant lesquelles on se promène sous les grands arbres en respirant la fraîcheur de l'ombre, il y a cette animation, cette vie qui nous distrait et nous disperse. On est là, on se promène et l'on dirait qu'on n'a l'esprit nulle part, on est au milieu d'une foule, il s'agit d'une sensation tout à fait spéciale, on fait attention à tout et à rien, on fait du "lèche-vitrines", on regarde la tête des gens dans les cafés ou, si on est assis à la terrasse d'un café, on regarde la tête des gens qui passent. Mais d'une cer­taine manière on ne pense à rien, on se perd dans tout ce flot humain qui défile, on éprouve une sorte d'in­différence et de délassement, il n'y a rien qui fixe notre attention, tout semble possible.

Il vous est arrivé peut-être une fois ou l'autre, au cours de cette flânerie, de tomber tout à coup nez à nez avec quelqu'un que vous aimez bien et que vous n'aviez pas vu depuis longtemps. Cela fait partie de ces hasards de la vie aixoise puisque ce n'est pas une trop grande ville. C'est un peu Clochemerle, et ce­pendant cela nous paraît surprenant et merveilleux de rencontrer quelqu'un. Et à ce moment-là vous avez peut-être remarqué, qu'il se passe comme en une frac­tion de seconde une sorte de "réajustement de nous-mêmes" : à cause de la personne qui est en face de vous, il y a quelque chose en vous qui est "remonté à la surface". Vous retrouvez quelqu'un que vous aimez bien et immédiatement vous êtes tout à lui, la foule disparaît, vous ne faites plus attention aux vitrines et à ce qui se passe au tour de vous : le dialogue s'engage : "Mais comment vas-tu ? comment vont tes enfants ? etc.."

Autrement dit tout à coup se produit une es­pèce de concentration d'intérêt pour l'autre parce qu'il est là, simplement, on s'intéresse à lui et l'on est sorti de cet état de rêverie, d'incertitude, de dispersion et de distraction pour redevenir nous-mêmes, ce que nous sommes en vérité en face de l'autre. Et il s'agit d'une expérience assez saisissante : alors que notre esprit ne faisait attention à rien, il se trouve amené subitement à la présence de quelqu'un qui devient ainsi le point même de concentration de toute notre attention et de toute notre affection, et en même temps nous redeve­nons nous-mêmes quelqu'un en face de cette per­sonne. C'est ce qu'on appelle parfois la reconnais­sance, reconnaissance de l'autre vis-à-vis duquel je me sens lié par une histoire, que nous avons partagée ensemble, et aussi reconnaissance de moi-même qui ressurgis au moment même où je retrouve cette per­sonne. Et ces retrouvailles ont quelque chose d'heu­reux, de joyeux, je suis heureux de rencontrer celui-là que je ne m'attendais pas à revoir et qui est là comme un merveilleux cadeau. On attribue cette rencontre au hasard, et pourtant on l'éprouve comme une réalité qui dépasse le simple hasard : on pressent qu'il y avait comme un appel chez l'un et l'autre à se revoir, à se donner quelques nouvelles, à se retrouver l'un l'autre, et, je dirais même, à se retrouver l'un par l'autre.

Cette expérience toute simple et banale est extrêmement suggestive pour nous faire comprendre ce que veut nous dire saint Jean dans le prologue de son évangile. Avant la venue du Christ, l'homme res­semble à chacun d'entre nous perdu dans une foule de badauds. On est là, on prête attention à tel ou tel évé­nement, on éprouve une curiosité éphémère et passa­gère. Et de façon inattendue, voici qu'Il vient. Il vient, Il vient chez nous comme quelqu'un dont nous atten­dions secrètement la venue parce qu"'au commence­ment Il était, parce que tout fut fait par Lui", parce que nous-mêmes, nous avons partie liée avec Lui depuis l'origine. Et quand Il vient à notre rencontre "pour établir sa demeure parmi nous", Il se fait notre vis-à-vis, Il se fait notre partenaire, Il prend chair, Il prend corps pour nous et avec nous, Il nous rencontre et Il nous dit : "c'est toi l'homme que j'ai créé" et nous Lui répondons : "Seigneur, c'est Toi qui nous as créés". Nous l'avons vu, nous l'avons d'une certaine manière reconnu, Celui que nous n'avions plus eu la chance de rencontrer depuis si longtemps à cause de notre péché, voilà que, tout à coup, Il surgit comme une grâce, "plein de grâce et de vérité", Il est donné, Il est offert, on a l'impression qu'on ne le méritait plus, nous étions si loin de Lui, nous n'avions plus pensé à Lui, nous avions construit notre vie au gré de nos caprices et de nos envies, et voici qu'Il se pose là en face de nous, et Il nous fait redevenir nous-mêmes.

Voilà le premier élément du mystère de l'In­carnation : Dieu qui, se faisait homme, se fait homme pour que l'homme redevienne d'abord lui-même et non plus cette espèce de badaud égaré à l'aventure et dans l'histoire du monde, mais ce vis-à-vis de Dieu. L'homme redevient lui-même en face de Dieu, et Dieu nous révèle en même temps qui Il est.

Mais il y a quelque chose d'infiniment plus grand et plus beau encore et qui est exprimé par ces mots : "De sa plénitude nous avons tous reçu". Lors­que nous rencontrons quelqu'un cours Mirabeau, la seule chose que nous ayons à partager ensemble, c'est essentiellement nos souvenirs, ce qui s'est passé dans une histoire récente. Généralement ce n'est pas au cours de ces rencontres que l'on fait de grands projets pour l'avenir. Autrement dit c'est le moment de bavar­der joyeusement et paisiblement sur les derniers évé­nements de la vie personnelle de chacun. Or, dans le cas de notre rencontre avec le Verbe de Dieu qui s'est fait homme nous lisons : "De sa plénitude nous avons tous reçu". Quand le Christ comme ce vis-à-vis, Il ne se contente pas de nous raconter le commencement, Il nous ouvre la plénitude, Il nous dit à quoi nous som­mes destinés, nous sommes destinés à Dieu, à Lui, Fils de Dieu, Il nous ouvre un avenir qui est un avenir divin.

Fêter l'Incarnation et la naissance du Christ, c'est fêter en même temps la Pâque : Dieu, le Vivant qui nous ouvre la plénitude se sa vie, Dieu vient nous rencontrer pour que nous soyons des vivants de sa vie même. Telle est la grâce qui nous est faite en ce jour : Dieu qui vient habiter parmi nous, et se fait notre vis-à-vis, nous ouvre notre destinée et notre plénitude de gloire. Car la gloire c'est la destinée divine de chacun d'entre nous, destinée que nous pouvons lire sur le visage de Jésus Christ, Celui qui est né, qui a vécu une vie d'homme, qui est mort et qui est ressuscité pour nous ouvrir un avenir de vie divine.

Dans quelques instants, nous allons baptiser Julie. Baptiser un enfant en ce jour de Noël, c'est pré­cisément lui ouvrir un avenir divin. Saint Grégoire disait, dans la nuit de Noël, à ses chrétiens de Rome : "ô homme, reconnais ta dignité". Il faudrait dire plus encore : "ô homme, reconnais ta divinité qui t'est of­ferte comme un don, comme une grâce". Julie aujour­d'hui reçoit sa véritable dignité de fille de Dieu, elle commence à voir s'ouvrir pour elle l'avenir de l'amour de Dieu, de cet amour personnel qu'Il a pour elle, comme pour chacun d'entre nous, notre baptême a été le moment où s'est ouvert pour chacun d'entre nous dans le Christ mort et ressuscité, notre avenir divin.

Oui, lorsque nous célébrons Noël, nous célé­brons la "Nouvelle", telle est, semble-t-il l'origine du mot "Noël". La Nouvelle, qu'est-ce à dire ? C'est la nouveauté divine de notre être. Voilà ce que nous célébrons aujourd'hui. Nous sommes devenus des êtres nouveaux d'une vie qui ne vient pas seulement de la chair et du sang mais d'une vie qui vient de Dieu.

Alors que notre chant soit un chant d'action de grâce. Que notre prière pour cette enfant qui va être baptisée soit aussi une prière pour toute l'Église. Prions pour que, véritablement, chaque homme au­jourd'hui, qu'il croie, ne croie pas, commence à entre­voir ce que veut dire pour lui : "De sa plénitude, cha­cun d'entre nous a reçu". Car Dieu a ouvert pour nous un avenir divin en son Fils Jésus, le Christ, le Messie d'Israël né à Bethléem, mort et ressuscité pour nous.

 

AMEN

 

 

 
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