AU FIL DES HOMELIES

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LA CRÈCHE HIER AUJOURD'HUI ET DEMAIN

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Je pense, frères et sœurs, que Dieu n'arrive pas vraiment à s'habituer à l'homme et qu'Il semble contenir toujours en Lui quelque colère venue de son amour bafoué, de son amour indigné. Dieu n'ar­rive pas à se faire à cette créature, celle qu'Il avait choisi de créer un matin, un petit matin, au bord d'un fleuve lorsque, dans sa main divine, Il avait pris un peu de glaise et Il a soufflé dans ses narines pour lui donner la vie. Tout a commencé sous l'impulsion d'une initiative de cœur, un élan du cœur, un peu de terre et puis dans cette terre un souffle, une vie. Et Dieu pensait certainement que de cette vie jaillirait une liberté, que de cette liberté jaillirait un amour, un face-à-face avec certes une créature, mais une créa­ture qu'Il aurait rêvée tellement identique à Lui, tel­lement à son image qu'elle se serait tournée sponta­nément vers Dieu en le reconnaissant comme son créateur.

Toute l'histoire d'avant Noël raconte comment Dieu s'est battu, parfois corps à corps d'ailleurs avec l'homme, ne pouvant pas s'habituer à son infidélité, à ses arrogances, à cette sorte d'indépendance. Quelle imbécile illusion ? Alors Dieu s'est choisi parmi le peuple des porte-voix, des porte-paroles, des hommes qui transmettaient son rugissement, sa colère à travers les siècles, des hommes qui savaient plus ou moins bien parler, qui savaient plus ou moins bien porter cette parole. S'ils ne pouvaient pas l'apporter avec leur propre parole, c'est dans leur vie même que s'inscri­vaient les paroles de Dieu : Dieu criait, consolait puis murmurait à l'oreille de son peuple bien aimé, pour qu'il se retourne, qu'il se convertisse Alors ces hom­mes rugissaient, faisant agiter la crinière de colère de Dieu en disant : "convertis-toi, c'est la seule solution sinon Jérusalem sera détruite et il ne sera plus rien de toi. Les Ninivites tomberont sur toi et tous vous pas­serez par le fil de l'épée".

Voilà comment on parlait de Dieu. Alors cer­tes à certains moments, Dieu fatigué se laissait aller à quelques confidences plus douces, Il rappelait : "Je t'ai chéri comme on chérit un enfant. J'aimerais tel­lement te prendre sur mes genoux comme vous prenez vos enfants sur vos genoux". Colère et tendresse. Juste avant la plénitude des temps. Le dernier de tous ces porte-paroles, de ces porte-voix, de ces hurleurs de Dieu, voilà Jean-Baptiste. Jean-Baptiste choisit ce même registre, et en prenant la suite de ses augustes prédécesseurs, interpelle violemment les hommes et les femmes de son temps. D'ailleurs ils suivent et écoutent cette voix, ils commencent à venir nombreux au bord d'un autre fleuve. Et l'on recommence l'his­toire du bord d'un fleuve, mais ce n'est plus la glaise que Dieu cueille au bord de ces rives, c'est cette glaise qui est lavée pour être purifiée. Elle avait besoin de ce bain. Dieu intervenait aussi avec son armée céleste. Certes le peuple d'Israël souvent s'était lamenté du peu d'intervention de Dieu. Souvent Dieu ne disait rien. Certes on se rappelait bien les exploits des vic­toires anciennes et des combats que Dieu avait menés avec Moïse et son lieutenant Josué avant d'entrer en terre promise et que, lorsque Moïse avait les bras étendus, Dieu donnait la victoire. Mais un jour, tout ce bruit cessa. Jean-Baptiste lui, le héraut des pro­phètes en aura en quelque sorte le souffle coupé. Un beau matin, alors qu'il continuait à interpeller le cœur des hommes et des femmes et ils commençaient à comprendre qu'ils étaient sourds et aveugles, parmi eux, un homme s'est avancé, un homme comme les autres, pas un homme qui hurle, Il avait l'air d'ailleurs peut-être plus intérieur, plus calme, entouré de quel­ques disciples, il le connaissait ce Fils de Nazareth, ce Fils de Marie et de Joseph. Ce n'est plus l'heure des grandes invectives, ce n'est plus l'heure ni de la colère ni du repentir, c'est l'heure du registre plus intérieur, plus intime, plus humble, plus doux que Jean-Baptiste inaugure avec cette phrase toute simple, phrase qui termine d'ailleurs sa vie pour laisser grandir celle de Celui qui s'avance. Et sous un ultime souffle : "Voici l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde". Jean-Baptiste a perçu à cet instant que s'inaugurait une nouvelle façon pour Dieu de venir, après la colère et loin des fureurs d'amour dont les prophètes avaient renvoyés les échos, s'inaugurait la manière nouvelle et désormais irrévocable avec laquelle Dieu entrerait dans le cœur de l'homme. Mais en fait, tout avait ré­ellement commencé ce matin de Noël, dans une crè­che, dans une grotte, au cœur de la nuit, sous la clarté des étoiles, dans l'odeur des bêtes d'une étable, dans le silence de Joseph, méditant et contemplant le mystère, dans celui émerveillé de Marie, avec un vagissement de bébé, début de la vie, des bruits du début du monde, d'un enfant qui naît, et en naissant, fait renaî­tre ce monde ancien.

Regardez, frères et sœurs, comme depuis le début de l'Église, depuis deux mille ans, l'image de la crèche est restée fidèle à elle-même. En entrant vous avez vu à droite cet espace réservé à la reproduction de cet évènement historique qui inaugure tous les évènements. Et vous avez l'habitude de voir de la paille, une poutre, des petits arbres, des santons à l'air plus ou moins ravi ou non, puis Marie qui est toujours très provençale comme ici, mais qui serait bretonne en d'autres lieux ou peut-être avec de jolis yeux nip­pons au Japon ou encore et certainement de peau noire en Afrique. Marie, on lui fait changer de race. Elle est tellement proche de nous, cette petite fille d'Israël. Mais par contre ce qui ne change jamais c'est la crèche, la paille, l'âne, le bœuf, l'homme et la femme, l'enfant. Puis il arrivera après les rois mages, les couronnes, l'or qui brille, les bergers qui se faufi­lent derrière. Quelle image solide qui traverse tous les siècles ! C'est une image médiatique qui tient bien. On la met dans les églises. Chaque année on la répète, or on la connaît. Il me semble qu'à Aix une tradition provençale affectionne particulièrement les crèches. Et encore dans vos maisons, au cœur des foyers, au cœur des églises, on reproduit toujours la crèche, et même dans le hall de l'aéroport. Pourtant il n'y a rien de nouveau dans cette crèche. Certes Dieu prend chair, un besoin de vénération, immense besoin d'ado­ration - Pourquoi ? Immense besoin de glisser dans nos vies désertées de Dieu, le mouvement simple et vital de l'adoration. Adorer comme les bergers, les mages, offrir des cadeaux à l'Enfant-Dieu. C'est une image qui nous ouvre à l'au-delà, c'est une image qui nous parle sans même que nous ayons besoin d'en prendre conscience. C'est une image qui est même plus forte et plus grande que la maison de notre en­fance, lorsque nous en rêvons, lorsque nous reprenons le film de notre histoire, cette maison aux volets verts, bleus ou rouges, avec son platane ou son cyprès. Plus profondément inscrit et surtout plus universelle, la crèche apparaît. Je ne peux rien dire d'autre de la crè­che, elle n'est pas comme la maison de mon enfance, elle n'a pas les parfums de mon enfance, elle est là toujours égale à elle-même, tout au long de ma vie, chaque Noël, et je me plie à ce rite qui est de repro­duire ici et là, dans ma maison ou dans l'église, la crèche, la paille, la mangeoire, la grotte à moitié ou­verte vers le ciel.

Cela veut dire que la crèche comme d'ailleurs tous les événements de la vie de Jésus, les uns après les autres, mais la crèche en est un souvent majeur : elle est une personne qui me parle, c'est cela qu'on appelle un symbole. Elle est une façon de me dire les mystères de Dieu. Il n'y a pas d'autre façon d'atteindre ce mystère que de voir la crèche et de me laisser ou­vrir le cœur. Il y a dans la vie humaine des images qui ouvrent le cœur et des images qui le ferment. Pour­quoi ? il y a des images qui sont symboliques, qui nous transmettent le mystère qui est derrière et il y a des images par contre qui ferment, car elles ne disent rien et elles rétrécissent le cœur de l'homme.

Et nous sommes prévenus, frères et sœurs, notre humanité qui a tendance à se rétrécir, à se cha­griner, elle a besoin, symbole après symbole, évène­ment de Jésus après évènement de Jésus, de se dilater, de s'ouvrir aux dimensions mêmes du mystère que la crèche, la grotte, l'âne, le bœuf, l'homme, la femme, l'enfant disent et inscrivent plus profondément que moi, plus profondément que ma raison même. Le symbole, c'est ce qui parle directement à toutes les couches de mon être pour me révéler toutes les cou­ches de la réalité de Dieu. Car le symbole, c'est Dieu, et l'on n'a jamais de finir de dire Dieu. En l'an 3000 on fera toujours des crèches. Et l'on continuera à vé­nérer toujours ce petit bout de grotte, cet âne, ce bœuf et cette paille et cette petite étoile suspendue sur la poutre, parce qu'elle est symbolique, elle donne vrai­ment le Dieu qui vient vers nous, et elle nous parle vraiment profondément comme aucun discours, au­cune raison ne pourraient nous l'expliquer.

Vous avez là, frères et sœurs, la différence qu'il y a, dans notre monde d'images, entre les images qui attaquent, brisent ou meurtrissent notre cœur et celles qui sont des vraies images, qui conduisent notre être à rencontrer, au-delà même de la raison, au-delà même de nos pensées, au-delà même de nos doutes, comme si la rencontre entre Dieu et moi devait se faire sur un plan si large que j'étais parfois presque étranger à cette rencontre. Alors pour faire le tour, dans votre vie, des symboles, pas forcément religieux, des images symboliques profondes qui marquent vo­tre vie, auprès desquelles vous avez un jour senti fon­damentalement que vous étiez, vous, en train d'exis­ter, la crèche en est un. La crèche, c'est fondamenta­lement pour tout chrétien le lieu où l'enfant a pris conscience de lui-même face, mystérieusement, à Dieu qui est venu comme un enfant et qui s'est assis dans l'existence en face de celui qui le recevait comme son maître et son Seigneur. Et nous avons en nous toute une palette d'images symboliques qui nous ont conduits progressivement à reconnaître dans la crèche, puis après dans la croix, ou avant dans la Cène, le lavement des pieds ou dans les différentes scènes de l'évangile qui sont à la fois des évènements historiques et en même temps des évènements sym­boliques d'aujourd'hui qui nous parlent toujours, nous ont conduits ainsi à nous élargir, à nous écarter à la dimension du mystère de Dieu. Comprenez-bien, frè­res et sœurs, que l'Église ne parle que ce langage-là.

Alors tout à l'heure je vais prendre un peu de pain et un peu de vin, les gestes du repas, vous allez me voir préparer le repas, et pourtant vous saurez, pas seulement par la raison, mais par la foi, plus profon­dément que votre raison ne vous le dirait, que ce repas n'est pas un repas qui se répète, c'est un repas unique, un repas fondement, le repas de la vie. Et vous allez avoir avec ce repas, cette eucharistie une relation vi­vante qui va vous dilater, vous élargir au mystère même que nous allons vivre ensemble ici. Et lorsque je vais, avec un peu d'eau tremper "Victoire", une petite fille, dans quelques instants, vous oublierez complètement l'origine de l'eau pour y découvrir la source du cœur de Dieu parce, que vous verrez comme dans le geste du pain, que le geste de l'eau sur "Victoire" est symbolique.

Alors, frères et sœurs, cette réflexion sur cette crèche immuable, qui reste, qui dure, qui nous ouvre le cœur, qui nous a ouverts, a inauguré la nouvelle façon dont Dieu vient pour se dire enfin tel qu'Il est. Finie cette colère, finis ces grands rugissements, vient l'ultime décision de Dieu de venir comme un homme et comme un enfant d'abord. Voilà le premier homme qui ne blessera aucun autre homme, voilà un homme qui va guérir les autres hommes, un homme qui inau­gure le règne de la douceur, de la rencontre intime, de l'intérieur, un homme qui va donner sa divinité, alors en échange, comme le dit un Père de l'Église de façon si belle, "les cadeaux que nous avons faits sont si pauvres, la terre n'a offert qu'une grotte". Une grotte, on ne fait qu'y passer, on ne s'y arrête pas, on ne ferme pas la porte d'une grotte. La maison qu'on offre à Dieu au début de sa vie sur terre, c'est que pour un moment. Une grotte, on y rêve, on s'y assoit, on re­garde le ciel. Le ciel a offert toutes les étoiles qui brillent et qui sont comme le toit de la crèche. Les animaux ont offert le bœuf et l'âne. Les femmes ont offert Marie. Nous avons offert Joseph. Alors nous recevons, nous, en cadeau de cet échange admirable, le cri d'un enfant. Et ce cri retentit encore à nos oreil­les pour continuer à nous ouvrir le cœur.

Vous comprenez bien, frères et sœurs, que si nous sommes meurtris et martyrisés par les images d'horreur et de mal qu'il y a dans le monde actuelle­ment, même au moment de Noël, notre seule solution n'est pas forcément de partir tout de suite à moins que nous ayons les compétences ou les responsabilités, mais notre seul devoir de chrétien, c'est d'être dilaté au mystère pour qu'à travers nous, Dieu soit plus pré­sent dans le monde, pour que commence par moi ici même, en ce matin de Noël, que je sois celui qui dise Dieu, qui soit le symbole de cette présence de Dieu et du Dieu puissant. C'est cela la puissance de Dieu, cette délicatesse, ce silence et cette humilité qui commencent à la crèche et que nous devons, nous, par notre propre adhésion et consentement, poursuivre.

Frères et sœurs, en repassant tout à l'heure, alourdis du pain et du vin qui sont le corps et le sang du Christ, émerveillés d'avoir vu un enfant naître dans la vie de Dieu, lorsque vous repasserez ainsi, à la fin de notre célébration, devant la crèche, sachez qu'Il est votre crèche, qu'elle est ce lieu où Dieu se dit. Et je ne peux pas oublier que Dieu est venu comme un homme prendre chair, vivre parmi les hommes pour me sauver.

 

AMEN

 

 

 
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