Imprimer

DIEU RÉVÉLÉ DANS ET PAR LA CHAIR

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Le Verbe s'est fait chair et nous avons vu sa gloire". Frères et sœurs, je voudrais vous par­ler du corps, de la chair, de notre corps hu­main. Et tout d'abord avez-vous remarqué à quel point, dans notre monde moderne, notre attitude vis-à-vis du corps et de la chair est ambiguë ? Cela passe d'un extrême à l'autre. Du côté négatif, je crois que nous n'avons jamais atteint une telle dévalorisation du corps. Il suffit d'imaginer les souffrances, les tortures, le conditions dégradantes que l'on a imposées à des millions d'hommes dans notre siècle qui a inventé les camps de concentration, qui a inventé la destruction ethnique systématique, qui a inventé le Goulag. Des dizaines de millions d'hommes ont été dégradés, avi­lis, et d'abord ce qu'on cherchait à atteindre c'était leur corps. Aujourd'hui encore, on parle beaucoup, et vous vous souvenez encore de cette image lors des obsè­ques du roi Baudouin, de cette dégradation que subis­sent des prostitués, garçons ou filles importés si je puis dire, d'Extrême-Orient ou d'Amérique latine dans les pays européens : le trafic de l'amour. C'est aussi une dégradation du corps qui est comme une plaie de nos sociétés occidentales.

Plus subtilement encore, cette manière de considérer le corps comme quelque chose qui n'est rien par rapport aux valeurs de l'esprit, ce vieux ré­flexe de Descartes qui nous tient, nous peut-être plus encore, les Français, chevillés au corps, c'est le cas de le dire, ou à l'esprit. Notre corps nous affecte, nous prenons ou nous donnons l'air de le considérer comme rien du tout. Evidemment avec ce genre de réflexes, c'est tout de suite comme le disait Molière à propos du Tartuffe qui faisait semblant de mépriser son corps, l'autre lui répondait : "guenille, si l'on veut, mon corps, ma guenille, m'est chère".

Et l'on tombe de l'autre côté, une sorte d'ido­lâtrie du corps. Pensez au développement incroyable des soins esthétiques et cosmétiques. Et je vous si­gnale que ce n'est pas simplement les dames puisque précisément on vient de calculer, c'est des statistiques, que les messieurs, à partir d'un certain âge, la cin­quantaine en général, passent plus de temps dans la salle de bains que les dames. Donc il y a une sorte de valorisation, à ce moment-là, du corps, une sorte d'idolâtrie du corps avec une sorte de conscience de soi, de son identité qui passe à travers le corps, le goût du paraître. A ce moment-là, le corps devient objet de culture. N'a-t-on pas appelé, quel programme!, le fait de se faire des muscles du culturisme, n'est-ce pas ? De même qu'on cultive l'esprit, il y a une culture du corps. Chose étrange. Ainsi le corps est quelque chose de très ambigu pour nous. Pourquoi est-il à la fois l'objet de soins si grands, si attentifs et en même temps, à certains moments, d'une sorte de mépris, de refus à tel point que souvent, vous le savez, la religion a paru comme cette espèce d'exercice complètement désincarné qui n'a rien à voir avec le corps. On sort pour vivre à une sorte de hauteur et d'altitude du pur esprit. Mais là aussi que de mensonge là derrière.

En réalité, frères et sœurs, quand nous fêtons Noël, je n'hésite pas à dire que nous fêtons la fête du corps. Ca peut paraître étrange de dire des choses comme ça un matin de Noël. Pourtant réfléchissez-y déjà simplement au plan de la signification humaine de Noël. Pourquoi est-ce la fête de l'enfance ? C'est parce que précisément, qu'est-ce qu'évoque l'enfance ? cette capacité de communion et de communication entre un enfant et ses parents qui est encore si peu intellectualisée que même avant le stade de langage, il y a cette communion charnelle de la tendresse, des caresses, de la douceur, du sourire, de cette espèce d'affectivité immédiate et qui évidemment ressort au moment de Noël. Mais si on en restait là, ce serait une nouvelle forme d'idolâtrie.

En réalité si on recherche plus profondément, qu'est-ce que signifie Noël ? C'est Dieu qui a voulu communier, dire qui Il était, manifester sa réalité et son mystère à travers un corps. En effet Dieu est un esprit, nous aussi nous sommes des esprits. Et après tout Dieu aurait très bien pu vouloir établir une sorte de communication interstellaire, une sorte de manière de nous faire savoir ce qu'Il pensait par communica­tion de pensée, par télépathie comme on dit. On peut très bien imaginer que Dieu ait voulu nous révéler sa présence par une sorte d'intuition au plus obscur de notre pensée. Et pourtant ça ne s'est pas du tout passé comme ça.

Ce qui fait l'originalité du christianisme c'est que le Verbe, Dieu, s'est fait chair. Et pourquoi s'est-Il fait chair ? c'est pour que par sa chair, par son être d'homme, par son corps d'homme qu'Il a reçu d'une femme, Il puisse nous dire qui Il était. Nos églises, à la différence d'autres religions, je pense à l'islam par exemple, sont des lieux où nous représentons le vi­sage, la chair de Dieu. Et l'icône est un art de peindre la chair de Dieu. Notre Église c'est le corps du Christ, ce n'est pas simplement une sorte de d'idéologie, de gens qui pensent la même chose. Mais nous formons un corps au sens le plus profond, le plus radical du terme, nous sommes le corps du Christ. Notre foi, c'est un acte de confiance qui culmine dans la démar­che eucharistique où nous recevons le corps réel du Christ. Dieu a voulu se dire à nous par, son corps et par sa chair.

Cela ne veut pas dire que Dieu n'a fait que prendre corps et n'a pas pris d'âme humaine, n'a pas pris de sentiments humains. Bien entendu qu'Il en avait des sentiments humains et qu'Il avait une âme humaine. Mais l'originalité, c'est qu'au lieu d'une communication purement spirituelle et éthérée comme après tout, Il aurait pu en établir une, Il a voulu précisément établir avec nous une communion par sa chair. Et le premier acte par lequel Il l'a mani­festée c'est de s'incarner dans la chair d'une femme, dans la lignée d'un peuple, dans la race de David, dans le peuple juif. Dieu s'est fait chair dans la singu­larité d'une condition charnelle, d'un peuple, d'une histoire, dans le sein d'une femme. Et Dieu est né comme un enfant et, à travers ce corps d'enfant, nous a été révélé le mystère de Dieu.

Frères et sœurs, c'est cela que nous croyons. Nous avons beau essayer de faire pas mal de détours et de contours pour essayer de faire de notre religion une sorte de pur exercice spirituel, mais tout ça c'est des mensonges. Ce sont des mensonges à vous-mê­mes, c'est une manière de ne pas voir que Dieu ayant voulu que ce soit par le corps qu'Il communique à nous, nous sommes appelés à la sainteté radicale dans tout notre être y compris notre corps. Et le mystère, la réalité pour laquelle, dans nos civilisations modernes surtout, influencée par le judéo-christianisme le corps a une telle importance, c'est parce que nous ne vivons pas comme les disciples de Bouddha ou de l'hin­douisme dans l'espoir que nous allons quitter notre corps. Nous vivons dans l'espoir et dans l'espérance de la Résurrection c'est-à-dire que Dieu va nous ren­dre un jour la plénitude de notre être âme et corps. Nous ne croyons pas à une transmigration des âmes. Nous croyons au fait que la Création tout entière et l'homme tout entier, jusque dans son corps, est appelé un jour à vivre auprès de Dieu et que de même que Dieu a voulu un corps pour communiquer avec nous et nous dire le mystère de sa tendresse et de son amour, de même il faudra que nous ayons un corps ressuscité, glorieux qui ne sera sans doute pas tout à fait de la même manière que celui que nous avons maintenant puisqu'il sera rempli de la gloire de Dieu. C'est pour ça que ce sera bien mieux encore. Eh bien Il veut que nous ayons ce corps pour recevoir sa gloire et son amour, sinon nous ne la recevrions pas.

Frères et sœurs, voilà ce que c'est que Noël. C'est Dieu qui fait de la condition humaine, cette condition de chair et de sang, cette condition corpo­relle, qui en fait le lieu de la communion, de la com­munication de l'amour de Dieu à chacun d'entre nous. Vous voyez pourquoi cette fête a une telle impor­tance. Elle donne la note de la révélation du mystère de Dieu. Grâce à cette fête, nous savons que désor­mais notre corps n'est pas une sorte d'élément annexe de notre individualité ou de notre personnalité, c'est un élément constitutif de notre être. L'homme est un être spirituel incarné. Et ça c'est voulu par Dieu, tel­lement voulu par Dieu que Dieu l'a utilisé Lui-même comme moyen de communication. Et je dois dire qu'aujourd'hui où foisonne n'importe quoi du point de vue de la mentalité religieuse où l'on parle de télépa­thie, où l'on intègre n'importe quoi à des fantasmes religieux qui n'ont ni queue ni tête, nous avons au­jourd'hui à retrouver cette rigueur de l'Incarnation de Dieu qui fait que nous croyons vraiment que Dieu a parlé vraiment par sa chair, par son corps d'homme, par toute son humanité et que par conséquent nous devons retrouver nous-mêmes, dans les relations fa­miliales et conjugales, dans les relations d'enfants parents et réciproquement, dans la manière même de nous comporter les uns les autres, ce respect infini profond de notre chair, de notre corps et de tout notre être.

Frères et sœurs, dans quelques instants nous allons recevoir le corps du Christ pour devenir da­vantage ensemble un seul corps. Eh bien ça, c'est le mystère de Noël. Noël, ce n'est pas simplement l'évo­cation d'une sorte de souvenir attendrissant sur l'en­fance de Jésus. Noël, c'est le moment où s'inaugure notre communion au Christ par son corps et notre communion entre nous par son corps. C'est le fait que l'Église a toujours soutenu que ce pain n'était pas sim­plement symboliquement, imaginairement dans la tête des gens qui croient le corps du Christ, mais que ce pain était vraiment le corps du Christ car il n'y a pas d'autre moyen de communiquer avec Lui et il n'y a pas d'autre moyen d'être soudé ensemble dans une Église que ce corps du Christ qui nous tient ensemble. Si le Verbe s'est fait chair c'est précisément pour cela.

Tout ceci n'a rien de fusionnel, d'essayer d'imaginer une sorte de fusion de tous les corps ensemble dans le corps du Christ. Cela n'a rien à voir. Le corps est moyen de communication, de signification les uns par rapport aux autres de cette présence, de cet amour et de cet absolu de Dieu. Et je voudrais simplement terminer par une chose. C'est que Dieu a tellement voulu que son corps devienne la manière même dont Il nous parle et dont Il nous dit qui Il est qu'Il voulu que ce corps puisse encore dire l'amour de Dieu même lorsqu'Il était complètement défiguré anéanti par la torture et la souffrance et que le Christ nous a dit encore l'amour de Dieu pour nous jusqu sur la croix. Cela n'a pas bougé d'un iota du berceau de Bethléem jusqu'à la croix du Golgotha. Son corps abîmé, si défiguré, si torturé soit-il sur la croix, était encore un corps qui nous disait l'infini de l'amour et du pardon de Dieu pour tous les hommes.

Alors, frères et sœurs, que cette fête de Noël nous redonne aujourd'hui, dans un monde complète­ment égaré qui ne sait plus, surtout dans notre monde occidental, ce que signifie exactement le corps hu­main, la condition pour l'homme d'être un être de chair, que Noël réveille en nous la vérité même de notre dignité, de notre grandeur d'hommes et de fem­mes que Dieu a créés êtres spirituels vivant dan une condition charnelle pour que, ayant rencontré Dieu dans sa chair et dans son corps, nous ayons la ferme espérance et la certitude qu'un jour dans notre chair, dans notre corps, nous verrons Dieu.

 

 

AMEN