AU FIL DES HOMELIES

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LA CHAIR DE DIEU

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Et le Verbe S'est fait chair et nous avons vu sa gloire". Frères, c'est cela Noël : Dieu s'est fait chair, le Verbe s'est fait chair. Et quand saint Jean dit : "chair", il dit bien ce qu'il veut dire. Dieu a eu une chair vivante, palpable, palpitante, belle, aspirant à la vie comme la chair des petits enfants que nous allons baptiser tout à l'heure. Il a pris une chair comme la nôtre, un corps comme le nôtre, Il a vu le monde avec nos yeux, Il a entendu la musique et les chants avec ses oreilles.

Dieu a vu de ses yeux, a entendu de ses oreilles, a été touché par les mains de sa mère. Dieu a connu la beauté, la grandeur d'une vie dans la chair. En fait c'est dramatique. Et je crois que nous sommes malheureusement habitués et pleins d'inattention de­vant cette vérité-là, nous sommes aveugles.

Et ce matin j'ai envie de vous réveiller un peu parce que vous avez réveillonné et que vous êtes peut-être encore un peu assoupis, j'ai envie de vous réveil­ler avec des phrases d'un romancier, d'un poète mo­derne qui est juif, mais je crois qu'il a vécu ce drame et que, au fond, ce fils d'Israël qui ne croyait pas, qui n'était pas du tout édifiant, vous le relirez, il s'agit d'Albert Cohen, vous relirez : "Belle du Seigneur", mais c'est magnifique. Cet homme, a compris ce que cela pouvait être de la chair, car la chair, c'est quoi ?

Et bien c'est notre sang. Quand nous pensons que nous sommes vivants, nous pensons que nous sommes vivants parce que nous avons un corps, parce que nous avons des yeux, parce que nous avons des oreilles, parce que nous avons une peau, parce que nous avons une sensibilité. Et ça c'est vrai. Ca c'est vrai et c'est le drame de notre vie, c'est de sentir cette fragilité. Cette fragilité terrible dans notre chair, c'est la même fragilité qu'une maman ressent lorsqu'elle reçoit son enfant à qui elle vient de donner la vie, elle ressent dans la vie de cet enfant une sorte de fragilité prodigieuse et extraordinaire, il va s'ouvrir à la vie et pourtant il est déjà engagé sur le chemin de la mort.

Alors Cohen réfléchit sur tout cela. Et il se méfie des explications religieuses, et vous allez voir que, d'une certaine manière, il se méfie de nos expli­cations et il a bien raison. Il a bien raison de se méfier et il faut se méfier nous aussi des explications trop faciles. Voilà ce qu'il dit :

"Ah oui, la vie éternelle ! ... Ah oui, l'âme, les réalités invisibles. Très commodes, des réalités qui ont la politesse d'être invisibles. Et moi, dans tout ça qu'est-ce que je deviens, moi, dans toutes ces fines spiritualités, moi, le moi qui est moi, il me semble qu'on m'oublie, moi, dans toutes ces joliesses. Enfin, oui qu'est-ce qu'on fiche de moi dans toutes ces invi­sibilités, de moi, de moi qui aime tant regarder et entendre, avec de vrais yeux tout charnels et des oreilles visibles et compliquées de trompes d'Eusta­che, il me semble que je suis, dans ces combines d'âmes, assez oublié, moi qui aime aimer de mes yeux et de mes oreilles et de mes aimantes lèvres aimées. Et si je suis ce que je suis, avec mes qualités et mes défauts et mon talent, comme ils disent, c'est parce que j'ai des yeux et des oreilles et tout le reste, tout de charnelle matière. Si je n'avais jamais eu d'yeux pour voir et d'oreilles pour entendre, combien morte serait mon âme".

Frères et sœurs, le Verbe s'est fait chair, Il s'est fait tout cela : des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, une bouche pour chanter, pour célé­brer, des mains pour toucher, pour connaître le monde. C'est cela le Verbe de Dieu. Et c'est pour ça que Cohen, lui qui ne se préoccupe pas beaucoup de l'humanité de Jésus-Christ d'ailleurs, vous avez re­marqué, il dit : "mais quand on me donne des tas d'explications avec l'âme, avec toutes ces choses invi­sibles, est-ce que c'est bien sûr que c'est encore de moi qu'on parle, ce n'est pas une espèce d'ectoplasme qu'on évoque pour se consoler". Et voilà que Cohen est livré à une sorte d'angoisse, de prière extraordi­naire. Il ne croit pas et pourtant il se tourne vers Dieu et il lui dit des choses, et j'aimerais que nous ayons nous les uns et les autres cette prière d'un incroyant, cette prière d'un homme qui ne peut pas croire, cette prière qui est si moderne et cette prière qui, j'en suis sûr, touche quelque chose au cœur de chacun d'entre nous, car tous, d'une manière ou d'une autre, nous sommes comme cet homme-là.

Écoutez cette prière d'un homme qui ne croit pas, le jour de Noël. Ce n'est pas le jour de Noël qu'il l'écrit, mais c'est pour nous le jour de Noël. Il a qua­tre-vingt quatre ans, il va mourir, c'est les derniers gestes qu'il écrit, ce sont les dernières notes de son carnet. C'est un testament, c'est pour nous ce matin.

"Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, Dieu de mes saints prophètes, une fois encore, malgré mon refus de l'autre jour, une fois encore je T'implore. Manifeste Ta présence, révèle Ton amour. Je veux croire en Toi, je veux changer, je veux être Ton en­thousiaste et Ton serviteur. Je veux que le zèle de Ton nom me dévore. Mais débarrasse-moi de cette in­croyance qui est mon châtiment, de chaque jour mon châtiment. Pourquoi n'ai-je pas cette chance de croire en Toi, chance qui est celle de millions, pourquoi suis-je exclu de cette chance ? C'est par Toi seul que doit me venir cette chance, et non par des croyants qui me parleront en vain, je le sais.

Une dernière fois, je Te dis que je veux croire en Toi, que je ne veux plus être l'arrogant qui nie et se moque. Je veux être Ton enfant enthousiaste. O bien-aimé, aime-moi, montre-moi que Tu m'aimes. Aide-moi à croire, d croire malgré mes blasphèmes et mes moqueries qui sont douleur et vengeance de ne pas croire en Toi. Oui, mon cas, le cas du dérisoire que je suis, c'est affaire entre moi et Toi, j'ai l'imper­tinence de le dire.

Aide-moi, aie pitié de Ton orphelin, aie pitié de ce sourire que je T'adresse en ma quatre-vingt-quatrième année. De tout ce cœur qui va bientôt ces­ser de battre, je veux croire de toute âme, croire en Toi et en Ton amour. Ne vois-Tu pas que je dépéris de Ton silence ? Dieu de justice, j'en appelle à Toi contre Toi. Aide-moi à T'aimer, aide-moi à croire en Toi, car je meurs de la faim de Toi.

Toi, glorifié par les chanceux, viens au se­cours du malchanceux. Fais de moi ce chanceux que je veux être, fais de moi Ton enfant éperdu de foi. Mène-moi vers les eaux du repos. Aie pitié, n'oublie pas que je suis de la maison d'Aaron. (Il s'appelle Cohen, il est de la famille sacerdotale d'Israël). Aie pitié de cet infidèle qui n'a pas eu la chance d'une foi transmise. Je n'attends ma foi que de Toi. Est-ce une faute de n'attendre que de Toi ?"

Frères et sœurs, il faut avoir connu cela, il faut avoir connu ces moments-là et nous les avons tous connus, d'une manière ou d'une autre, où l'on a envie de se retourner contre Dieu et de Lui dire : "mais ma foi, c'est mes yeux, c'est mes oreilles, c'est mon cœur, c'est mes lèvres, c'est mes mains. Ma foi, c'est cette petite vie que j'ai entre mes mains, que j'ai reçue je ne sais pas d'où. Et je veux croire avec tout ça et je n'y arrive pas, ces réalités invisibles, c'est trop loin pour moi". Voilà le drame. C'est le drame de la vie humaine, c'est le drame de ce fils d'Israël, mais c'est le drame de tous les hommes. C'est le drame de tous les hommes aujourd'hui.

Retournez-vous autour de vous, tout le monde veut voir avec ses yeux, tout le monde veut entendre avec ses oreilles, tout le monde veut jouir avec son corps. Mais c'est vrai et il ne faut pas mépriser ça. Et nous aurions tort de le mépriser. Et si nous fêtons Noël aujourd'hui, c'est parce que nous avons encore des yeux capables de nous émerveiller devant la joie familiale, c'est parce que nous avons des lèvres encore capables d'embrasser nos frères, nos sœurs, nos pa­rents, nos amis, c'est parce que nous avons des oreil­les pour encore entendre chanter des chants de Noël. Et c'est magnifique ça. Et c'est le cri de l'humanité depuis des milliers d'années, qui fête, qui chante et qui se retourne vers Dieu et qui Lui dit : "mais, Dieu, où es-Tu ?". "Et le Verbe s'est fait chair".

Frères et sœurs, il faut être Dieu pour inventer ça. Quand Dieu voit qu'effectivement nous nous cas­sons le nez sur les réalités invisibles, quand Dieu voit que, si on nous parle d'éternité, à ce moment-là bien sûr il y a quelque chose en nous de notre intelligence qui pressent, qui se dit que ça doit bien avoir une quelconque importance, que ce monde ne se termine pas à notre aventure ici-bas et aujourd'hui, mais Dieu se dit : "au fond, il faut que Je prenne le taureau par les cornes, il faut que Je réponde à Cohen, il faut que Je vienne vers lui". Il est venu chez les siens, Il est venu chez nous, Il a pris la chair pour nous dire que notre corps et nos yeux et nos oreilles et nos lèvres et tout notre être, tout ça est appelé à la foi. Il a pris chair pour nous dire que notre corps n'est pas cette espèce de vieille prison méprisable ainsi qu'un certain comportement chrétien, faux et hypocrite, a essayé de le dire. Ce n'est pas vrai. Notre existence dans notre corps n'est pas méprisable, elle n'est pas secondaire. "Guenille si l'on veut, mais ma guenille m'est chère". Et il a bien raison de penser ça, Molière. Et Cohen pense la même chose et nous devons penser la même chose aujourd'hui parce que le Verbe s'est fait chair. Et notre péché, le péché de l'humanité tout entière, c'est d'avoir blessé le Fils de Dieu dans sa chair, là où Il était atteignable, là où Il était offert, là où Il voulait créer une communion avec nous, et bien là, nous L'avons tué. C'est ça notre péché. C'est que nous n'avons pas cru assez à la chair de Dieu, à la chair du Verbe humain.

Aujourd'hui le Verbe s'est fait chair. Aujour­d'hui Dieu se fait l'un d'entre les hommes. Aujourd'hui Cohen trouve enfin la lumière. Aujourd'hui quand il regarde avec ses yeux, ce n'est pas des invisibilités et des joliesses, comme il disait, qu'il contemple, c'est un Dieu qui est dans la chair, un Fils d Israël qui est venu dans la chair pour nous sauver par la chair et pour nous sauver dans notre chair et pour faire de nous des vivants et pas des cadavres, pas des faux vivants, pas des gens qui croient que simplement on se goberge avec un faux univers spirituel. Cela n'a pas de sens.

La foi chrétienne, la vie chrétienne, c'est de croire que Dieu a tellement aimé sa créature humaine qu'Il a pris une chair comme elle, une chair semblable à la nôtre, en tout point à l'exception du péché, et donc aussi tous points de notre corps. Il a été comme nous, Il a été un enfant comme nous, Il a été goulu de téter le sein de sa mère, Il a été heureux, émerveillé d'ouvrir les yeux sur le monde comme nous, on les ouvre. Il a été heureux d'être un enfant, de jouer avec les autres enfants, Il a été heureux d'être aimé par sa mère, de recevoir l'apprentissage de la vie et d'un mé­tier avec la tendresse et la présence de saint Joseph. Il a goûté les joies de la vie humaine, Il a aimé le vin de Cana, Il n'a pas bu de la piquette ce jour-là, Il a bu du vrai vin, Il a aimé ses disciples, Il a fait la fête avec eux, Il s'est réjoui de ces paysages de Galilée, Il a pleuré sur Jérusalem, Il a eu des amis, Il a pleuré sur Lazare.

"Le Verbe s'est fait chair". Sans cela, nous, les chrétiens, nous serions des faux prophètes de quelque chose qui est inhumain, inaccessible, invisi­ble. Mains non ! nous sommes les témoins et les pro­phètes d'un monde à venir dans lequel nous ressusci­terons dans notre chair. "Le Verbe s'est fait chair".

Tout à l'heure je vais baptiser Clara, Marie-Flore et Corentin, je vais les baptiser avec de l'eau et je vais les baptiser dans leur corps et dans leur chair pour que la grâce de Dieu, l'amour de Dieu leur ren­trent dans la peau comme cette huile et ce parfum dont je vais oindre leur tête tout à l'heure. Ils vont devenir des chrétiens, pas des gens qui cachent dans leur tête je ne sais quelles idées sublimes, mais ils vont être par tout leur être des témoins de l'amour de Dieu, d'un amour qui rayonne dans leur vie, dans leur tendresse, dans leur cœur et dans leur charité.

Frères et sœurs, aujourd'hui recevons vrai­ment le Verbe fait chair, mais recevons-le dans notre chair, dans ce que notre condition humaine à certains jours a apparemment de plus lourd, et c'est la douleur, c'est la souffrance, et de plus joyeux c'est le bonheur de la communion, c'est le moment que nous vivons aujourd'hui autour de la Table du Seigneur et que nous vivrons ensemble ensuite autour de la table fa­miliale. Que ceci soit vraiment la joie de Dieu, le bonheur de Dieu, non pas un Dieu lointain qui se ca­che ou qui s'efface, mais un Dieu qui répond à notre attente, à notre désir.

Oui véritablement le Verbe s'est fait chair pour qu'un jour notre chair vive de la Vie de Dieu, pour que, dès maintenant, nous vivions de la Vie de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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