AU FIL DES HOMELIES

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LE SALUT NE VIENT PAS DE L'HOMME, IL VIENT PAR L'HOMME

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 1997)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, à quoi pensiez-vous il y a quel­ques jours ou peut-être quelques semaines, quand vous étiez en train de préparer Noël ? Vous, Mesdames, quand vous poussiez votre caddie entre les gondoles de Carrefour ou de quelqu'autre grande surface, en train de choisir votre foie gras ou la marque de vos marrons glacés, comment pensiez-vous à ce moment-là à la manière de fêter Noël ? Et vous, Messieurs, qui peut-être avez eu l'idée d'aller dans un magasin de parfumerie pour choisir entre Chanel n° 19 ou Allure, à quoi pensiez-vous égale­ment lorsque vous étiez en train de vous donner quel­ques coups de vaporisateur sur le dos de la main ?

En fait dans quelle attitude d'esprit avez-vous préparé Noël ? Est-ce que vous vous êtes dit : "Au fond, ce Noël, je veux ou nous voulons le réussir, et par conséquent nous prenons la totale prise en charge du moindre détail, jusqu'à la moindre guirlande et la plus petite étoile sur le sapin" ? Ou bien avez-vous accepté de laisser quand même une toute petite marge oh ! n'exagérons rien ! une toute petite marge à l'im­provisation, à la surprise ou à ce qu'on appelle au­jourd'hui en franglais le happening ?

En réalité, il y a là deux attitudes humaines très différentes. Ou bien, même pour les fêtes, même pour les moments les plus gratuits de l'existence, tout est programmatiquement et minutieusement préparé, chéquier et compte en banque à la clef, et tout est parfaitement minuté et précis. Ou bien on admet qu'une fête peut être encore un de ces moments où l'on accepte d'être surpris et ébloui par l'imprévu. Vous remarquerez qu'il y a là deux formes de tempé­rament que j'évoque à partir du tout petit exemple de Noël. Mais étendez cette remarque à la "gestion glo­bale" comme on dit aujourd'hui de notre existence. Comment concevez-vous l'éducation de vos enfants ? Est-ce que tout leur itinéraire est programmé de la maternelle jusqu'à Polytechnique ? Ou bien admettez-vous fondamentalement qu'ils pourraient faire ce qu'ils veulent et pas nécessairement ce que vous vou­lez ? Prenez encore le cas de votre fille qui vous ra­mène à la maison celui qui normalement devrait être l'élu de son cœur. Est-ce que c'est exactement celui que vous aviez prévu ? Et si ce n'est pas le cas, ac­ceptez-vous de laisser une toute petite marge d'im­prévu à l'histoire de leur amour? Appelez cela comme vous voulez, le destin, l'inconnu, l'improvisation. Non, on a terriblement peur que ça fasse mal ou que ça se passe mal ...

En fait nous avons devant la vie humaine une attitude qui est, de plus en plus, organisatrice et do­minatrice, nous croyons, je dis bien, "nous croyons" et je pèse le sens du terme que nous devons avoir tout en main pour pouvoir tout gérer. C'est la nouvelle psychose moderne dont Freud ne pouvait pas encore parler, parce qu'à l'époque on ne connaissait pas ce phénomène socio-psychologique à si grande échelle : la "psychose de l'assurance". C'est l'assurance vie et l'assurance tous risques, expressions qui disent bien ce qu'elles veulent dire. Nous vivons donc au régime de l'assurance tous risques, le parapluie permanent, la protection définitive et la maîtrise totale sur la vie et sur l'existence de chacun de nous et de nos proches.

Or, peut-on vivre toujours de cette façon ? À certains moments, reconnaissez-le, ce style de vie donne l'impression qu'on va étouffer. On en fait le reproche aux bureaucrates et aux administratifs, et on les accuse sévèrement de symboliser dans la société le manque d'initiative et la peur de l'avenir. C'est possi­ble, il faut avouer que de temps en temps, on ren­contre des exemples "gratinés", mais enfin même à la Poste, on a changé le style de vie et de travail, or, nous-mêmes, dans notre vie privée, ce désir de maîtri­ser et de tenir notre avenir ne demeure-t-il pas telle­ment fort, tellement étouffant que nous ne voyons plus et n'envisageons même plus l'avenir autrement que selon la manière dont nous avons déterminé qu'il devait être. Et donc nous vivons coincés par une peur ou par une autre. Et nous avons l'impression que le chemin se rétrécit de telle sorte qu'il ne nous reste plus qu'une direction à prendre, ce que l'on accepte finalement comme une fatalité. En réalité nous rede­venons des païens.

Or, le mystère que nous célébrons aujourd'hui est une réalité qui précisément doit se situer à l'in­verse de cette attitude de rationalisation et de pro­grammation. Ni Joseph, ni Marie ne sont allés faire leurs courses au Supermarché de Nazareth en pré­voyant par le menu ce qui allait se passer à Noël. Il semble même que, lors de la naissance de Jésus, il y ait eu une marge considérable d'improvisation puis­que l'hébergement sur lequel ils auraient pu légitime­ment compter leur a même été refusé. En fait le mys­tère de Noël est un mystère d'improvisation, non seu­lement au niveau des événements humains, mais sur­tout au plan essentiel du projet de Dieu dans cet évé­nement. Qu'est-ce que Noël en effet, sinon l'improvi­sation absolue de la part de Dieu qui a voulu nous faire cette surprise : "Aujourd'hui, je viens". Car le mystère de Noël, c'est ce moment où Dieu, dans l'histoire, a comme dessaisi les hommes de leur his­toire, pour leur dire : "Je vous fais une surprise à la­quelle vous ne vous attendiez absolument pas, le Salut qui vous était promis, Celui qui vient, c'est Moi". Jus­qu'à ce moment-là, comme le disait le passage de 1'épître aux Hébreux que nous venons d'entendre, Dieu nous avait envoyé des prophètes, des hommes extraordinaires, parfois même tout à fait édifiants, parfois moins, peu importe, et tous ces hommes en­traient dans le cadre de ce qui constituait la notion classique de témoins de Dieu, c'est-à-dire des messa­gers, des hommes spirituels dont on a besoin de temps en temps pour "recharger nos accumulateurs spiri­tuels". Mais à Noël précisément, le Salut vient aux hommes comme une réalité transcendante, absolue, "hors-normes". Et donc vous mesurez ici le change­ment de perspective, ou bien le Salut vient vraiment de Dieu et alors, dans ce cas, il n'y a qu'une attitude possible de notre part, celle de l'accueil et de la dispo­nibilité à l'imprévu. Ou bien, ce salut vient de Dieu et l'on en méconnaît l'origine hors-normes et si on ne rentre pas dans ce mouvement-même de tout notre être pour accueillir le salut, on se met à le fabriquer, "on se le bricole", on se l'aménage à son gré et cela donne un faux salut. Et c'est d'ailleurs pratiquement ce que nous passons le plus clair de notre temps à faire Aujourd'hui en fin 1997, nous sommes à deux ans du troisième millénaire, d'ailleurs en fait, nous en som­mes à trois ans puisque, comme vous le savez, même si les journaux disent tous le contraire, le troisième millénaire ne commencera qu'au premier janvier 2001, mais comme on a envie d'asséner des vérités toutes simples, on fêtera l'an 2000, mais c'est faux, l'an 2000 fera encore partie de notre millénaire et l'on nous fera croire que l'année de la mort du second millénaire est en fait une année de naissance, toujours est-il, qu'au lieu d'accepter et de cultiver cette attitude fondamentale d'accueillir le salut qui vient de Dieu, en fait nous continuons obstinément à nous bricoler des saluts. Voilà qui est extrêmement grave et déce­vant ... Vous me direz peut-être que, dans les églises où l'on se rassemble comme croyants et comme hommes qui accueillent la transcendance du salut qui vient d'ailleurs, c'est normal que je me fasse le chan­tre, rassurez-vous ! C'est une image, on ne chante pas encore les sermons à Saint Jean de Malte, donc que je me fasse le célébrant du salut qui vient d'ailleurs, je ne fais que mon métier.

Mais, au risque de vous surprendre, je crois que la question ne relève pas uniquement de la cons­cience croyante et que des hommes sensés qui s'occu­pent des affaires du monde, je pense à certains hom­mes politiques, par exemple, commencent à s'en pré­occuper explicitement.

Et pour ma part, j'ai été très intrigué ces jours-ci par la lecture d'un petit livre d'un grand monsieur que vous connaissez bien, Vaclav Havel, dont on vient de publier en traduction française un recueil de conférences sous le titre "Il est permis d'espérer". Ce titre d'ailleurs signifie bien le ton apparemment mo­deste et plein d'humour qu'il prend pour comprendre et expliquer dire des choses essentielles au destin de l'humanité contemporaine, croyante ou pas. Et Vaclav Havel, dramaturge, philosophe à ses heures s'inter­roge sur ces questions. En fait, il a eu fréquemment l'occasion de passer quelques petits séjours de ré­flexion forcée dans les geôles du régime communiste en Tchécoslovaquie, ce qui lui a donné le goût de réfléchir sur un certain nombre de problèmes politi­ques essentiels avant d'accepter la présidence de l'État de son pays. Peut-être d'ailleurs que dans nos sociétés occidentales, ce serait très bien et fort utile que, de temps en temps, on élise d'anciens prisonniers politi­ques comme gouvernants parce qu'ils auraient pu dans ce cas réfléchir davantage aux engagements qu'ils prennent au moment des campagnes électorales ... Il parle des démocraties occidentales, de ce que l'on pourrait appeler l'éthique de ce type de régimes poli­tiques qui est surtout une éthique de la volonté. C'est le désir de maîtriser son avenir politique et économi­que, or, dit-il, un jour ou l'autre il faudra se rendre compte que cela ne marche pas. Bien sûr, je le cite dans le cadre d'une prédication, mais gardons tout de même à ces textes leur connotation politique. Vous savez en effet que Vaclav Havel n'est pas vraiment un croyant, il est plutôt agnostique, mais fort préoccupé par le problème de la religion et de sa signification dans l'expérience humaine. En l'écoutant, pensez donc à la manière dont vous faisiez vos achats pour Noël en poussant votre caddie.

"Le respect de ce qui nous transcende, qu'il s'agisse du mystère de la vie ou de l'ordre éthique qui nous surpasse, certains impératifs qui nous viennent de quelque part là-haut, ou de la nature, ou de nos cœurs, le sentiment que nos actes durent à tout ja­mais, le respect du prochain, de la famille, de certai­nes autorités naturelles, le respect de la dignité hu­maine et le respect de la nature. Le sens de la solida­rité et la bienveillance à l'égard de l'hôte qui vient à nous en paix, tous ces éléments ne sont-ils pas pré­sents dans les fondements de la plupart des religions et des cultures, fût-ce sous mille et une formes concrètes".

Et il écrit encore ceci : "C'est comme si nous étions en train de perdre, sans espoir de retour, une dimension que les différentes civilisations possédaient jadis, c'est-à-dire un rapport à l'éternité et à l'infini, avec l'humilité et la responsabilité qui en découlent, un rapport holistique au monde, à son ordre méta­physique, au miracle de la création, à la terre, à l'universel, à notre propre devenir et au mystère dans lequel nous nous trouvons projetés ". Vaclav Havel, Il est permis d'espérer, Calman-Lévy, Paris, 1997, p. 132. 2 Idem, p. 148.

Frères et sœurs, nous avons là un fort bon commentaire tout humain, qui vient d'un homme d'aujourd'hui et non pas d'un commentaire théologi­que du premier chapitre de l'évangile de saint Jean. Cet homme nous invite simplement, déjà au plan hu­main, à redécouvrir dans son imprévu et son côté sur­prenant le miracle de la création, le mystère de l'exis­tence dans lequel nous sommes projetés, et il précise cela doit être accueilli avec "humilité et responsabi­lité".

Or, ce qui est extraordinaire dans le mystère de Noël, c'est qu'en réalité, il nous a été donné de voir de nos yeux et de croire en la transcendance du salut. Et cela signifie que le salut ne vient pas de l'homme, le salut ne vient pas de nous. Le vingtième siècle est sans doute le siècle où l'on aura fait les expériences les plus amères qui nous auront montré que toutes les tentatives politiques, sociales, scientifiques et pseudo-scientifiques surtout, pour nous convaincre de ce que l'humanité pourrait se sauver elle-même ont toutes échoué, absolument toutes. Et c'est pourquoi nous avons peur en cette fin de millénaire. Nous nous di­sons : "Puisqu'au niveau global des sociétés, l'échec est patent, qu'au moins nous-mêmes, au niveau indi­viduel, pour moi, ma femme et mes enfants, je me donne comme projet de réussir". Mais ce n'est proba­blement pas un bon calcul, et c'est peut-être encore plus désespérant et angoissant, puisqu'on a l'impres­sion de jouer seul contre tous ...

Si le salut ne vient pas de l'homme, nous, les chrétiens, nous n'avons aucune excuse pour nous tromper sur l'origine ou le principe du salut. Mais il faut immédiatement préciser autre chose :"Le Verbe s'est fait Chair", Dieu s'est fait homme. Quand Dieu a voulu donner son salut, quand Dieu veut aujourd'hui, par exemple, donner son salut à Quentin qui va être baptisé, quand Dieu veut donner son salut à Xavier et Thibault qui vont, pour la première fois, recevoir le corps et le sang du Christ, quand Dieu veut donner son salut à chacun de nous, comment fait-il ? Il nous le donne à travers l'humanité qu'il a prise. Le salut ne vient pas de l'homme, mais il vient par l'homme. C'est le secret et le résumé de toute la foi chrétienne. C'est pourquoi la foi chrétienne n'est pas un fanatisme, car elle ne croit pas que Dieu puisse commander des cho­ses qui sont contre l'homme. C'est pourquoi la foi chrétienne n'est pas une démission de l'humain, elle ne dit pas que Dieu commande ou agit à la place de l'homme, elle dit que Dieu apporte le salut à l'homme par son humanité, par l'homme.

Voilà pourquoi nous sommes ici ce matin, que nous soyons bons croyants ou mal croyants, in­croyants ou déçus de la foi, après tout peu importe, il reste au fond de nous-mêmes et peut-être notre vérita­ble raison de vivre cette conviction que le salut, même s'il ne vient pas de l'homme, est cependant venu par un homme et qu'aujourd'hui encore, si maladroitement que ce soit, l'existence humaine de chacun d'entre nous peut être porteuse et messagère du salut qui vient de Dieu. Reconnaissons notre humilité, le salut ne vient pas de l'homme, reconnaissons aussi notre dignité, le salut vient par l'homme. Dignité sans hu­milité, c'est très vite la tentation de l'orgueil et la perte de la foi et c'est sans doute pour cette raison qu'en Occident, dès que l'on a cru que le salut pourrait venir de l'homme, on a commencé à erre dans une aventure qui s'est soldée par la naissance et la crise de l'athéisme occidental moderne. Mais l'humilité sans dignité, c'est la démission, la peur ou la lâcheté, le fanatisme ou l'oubli de la vérité de l'homme créé et aimé par Dieu.

Que cette célébration de Noël nous ramène nous-mêmes, à travers la naissance de Jésus, au cœur même de notre humilité, nous recevons un salut qui ne vient pas de nous, et qu'il nous éveille à notre di­gnité, c'est par nous et pour nous que peut advenir ce salut de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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