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L'AMOUR D'UN ENFANT

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 1998)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Tu es venu habiter parmi les hommes et de façon si discrète qu'on aurait pu passer à côté de l'événement sans rien en savoir. Certes dans la nuit, des hommes sont venus, mais ce qu'ils ont vu d'abord, ce sont des choses humaines, des cho­ses très humaines et presque trop humaines. Quoi de plus intérieur à l'humanité qu'une femme qui vient d'accoucher, un enfant qui vient de naître, un homme qui regarde son épouse et son enfant ? On est presque de trop. Une crèche, ce n'est pas une église, ni piliers, ni fleurs, une sorte d'événement qui s'efface même devant le regard, au point qu'on essaie d'y ajouter quelques anges bien joufflus qui jouent de la trom­pette. On a bien raison, mais l'événement se réduit, s'efface et fait plier les genoux. C'est davantage un événement de l'intérieur qu'un événement pour mes yeux, pour voir. Nous disons : nous voyons la gloire de Dieu, nous ne voyons pas la gloire de Dieu, nous devinons l'invisibilité de la gloire de Dieu.

Nous disons que le Verbe s'est fait chair, nous ne voyons pas que le Verbe s'est fait chair. Le premier récit que nous avons de la crèche est un récit : l'âne, le bœuf, une femme, un homme, un enfant, un peu de paille, une grotte, la nuit. Il faudra une espèce de pro­cessus intérieur, comme celui dont Jean vient de té­moigner à travers son prologue, pour que nous pas­sions de l'enfant au Verbe. Il faut une espèce de tra­vail intérieur pour que les choses deviennent mani­festation de quelque chose d'autre que je pressentais, mais que je ne voyais pas. Dieu a définitivement mis un terme à toute manifestation divine, Dieu s'est dé­sarmé de tout ce qu'on pourrait Lui attribuer de divi­nité, Plus de divinité visible, c'est encore plus im­mergé dans l'humanité que jamais. On ne peut pas imaginer plus immergé, il n'y a même pas un petit truc miraculeux qui nous permettrait d'accrocher notre perception, nous ne voyons pas Dieu, mais nous nous agenouillons. A l'intérieur de la crèche, dans l'Enfant Dieu : l'Enfant Dieu regarde Marie. Je crois que le premier instant, c'est Dieu qui regarde l'humanité, qui vient la voir de près, qui vient la toucher, toucher sa peau, la sentir, enfin, de la part de Dieu, être là, enfin livré de la part de Dieu, cet amour qui tenaillait telle­ment son cœur et pouvoir enfin être serré dans les bras de l'humanité. J'allais dire : c'est un vieux rêve de Dieu qu'Il a enfin réalisé. Finalement ce n'est pas en­core notre affaire, c'est l'affaire de Dieu qui vient et dit : "La seule façon d'être serré dans les bras d'une femme, d'un homme, de l'humanité que J'ai créée, c'est de me faire tout petit, petit, enfin là, ils vont Me recevoir."

Voyez, la crèche, c'est d'abord comme s'il fallait renverser, ce n'est pas nous qui voyons, mais c'est Dieu qui voit : Marie, Joseph, puis les bergers, bien sûr il y aura quelques rois mages qui vont venir avec un peu plus de velours, d'or, etc ... mais ils ne font que passer. On est dans le dépouillement, le dé­pouillement de la visibilité de ce qu'est Dieu. Et c'est Dieu qui se dit : "enfin je vais réaliser le rêve le plus fou de ma Vie de Dieu, en quelque sorte, être tout proche de cette humanité et en recevoir comme dans un flot continu, cet Amour dont Je me suis privé, dont ils m'ont privé".Car nous avons privé Dieu de l'Amour qu'Il demande. Et comme nous ne pouvions pas Lui donner un Amour, directement à Dieu, Il s'est fait Enfant parce qu'II s'est dit : "Là ils vont craquer". Il n'y a pas d'autre solution, s'il y a un truc qui fait encore marcher les hommes, normalement c'est les enfants, et l'on est tous tombé dans le panneau parce que fondamentalement c'est pour ça d'ailleurs que l'enfant suscite une telle adoration, c'est que nous y pressentons que cette totale dépendance de l'enfant par rapport à ceux qui l'entourent va à l'encontre de ce qui devrait être. En fait c'est fou d'imaginer que Celui qui ne dépend de rien et dont tout dépend devient Celui qui dépend de nous. C'est l'inverse, nous ne sommes pas habitués, mais la crèche, c'est un renver­sement, c'est une révolution radicale, ce n'est pas normal, nous sommes des adultes, confrontés à nos imperfections, confrontés au mal, confrontés à une histoire qui broie, qui fait souffrir des hommes. Nous avons besoin de quelqu'un de fort, d'un Dieu armé contre le mal et Il nous envoie le plus désarmé, le plus dépendant et qui n'en sait rien, Il ne sait même pas encore parler.

Quelles conséquences cela va-t-il avoir pour notre vie que cet Enfant désarmé, que ce Dieu dé­sarmé, que ce Dieu qui s'est dépouillé Lui-même de sa divinité ? C'est ce mouvement que j'amorce pour que nous passions de la crèche au Verbe. Ce n'est pas selon des critères humains, il faut accepter d'être un peu scié à la base, nous sommes trop habitués à la crèche, ce qui fait que nous oublions quel est son sens, où elle nous mène. Elle nous mène à la gloire, elle nous mène au Verbe. Mais il faut accepter qu'un certain chemin se fasse qui n'est pas le falbala du gentil dépouillement de Dieu qui a voulu se faire pau­vre parmi les pauvres. Tout ça est parfaitement exact, mais c'est plus grave et plus profond que cela. En fait, pour moi, la crèche et Noël, c'est un mystère presque douloureux et heureux à la fois, il y a un mélange, il y a un paradoxe noué dans la façon dont Dieu ne veut pas dire son Amour et qu'Il le cache dans un Enfant, et je suis à jeun. Intuitivement, moi et quand je dis, moi, l'humanité, quand elle a cherché Dieu, quand elle s'est mise en quête de Dieu, qu'elle a construit des temples, qu'elle a mis des colonnes, qu'elle a fait des colosses, qu'elle a construit des pyramides, qu'elle a mobilisé des hommes et des femmes qui ont inventé mille et un rituels pour atteindre le petit bout du doigt de pied de Dieu qui est dans les cieux, Dieu a dit : "Renversons toute cette recherche, Elle est magnifi­que cette recherche de Dieu dans les hommes. C'est Moi qui vais venir en cachant tout de ce que Je suis comme Dieu, pour enfin, à un moment donné, ça va durer trente ans, profiter de l'amour humain, prendre le temps de babiller, trente ans, de quoi grandir."

Dieu est venu rendre hommage à la créature que nous sommes. Il a une idée si haute de la créature qu'Il va la regarder par en bas, qu'Il va se mettre plus bas qu'elle. Il est venu rendre hommage à cette créa­tion, à cet homme, à cette humanité incarnée par Ma­rie, Joseph et puis à nous, Il est venu rendre à l'homme l'hommage de Dieu, c'est paradoxal, c'est à l'envers, Il est venu lui rendre un hommage profond. La voilà cette humanité sauvée. A quoi ressemble-t-elle ? A Marie, dit Jésus. A quoi ressemble-t-elle ? A Joseph, à mon père. Dieu regarde cette création qu'Il avait façonnée, mais qui était restée imparfaitement dans l'ombre. Et nous sommes promis à être regardés par ce même regard de Jésus Enfant, Dieu, puis Homme, puis Crucifié, qui nous regardera avec la même intensité, cette même adoration quasi muette qui Lui fera dire à la croix : "Allons jusqu'au bout, Père. Pardonne-leur, ils ne savent pas tout ce que j'ai vu d'eux. Je l'ai vu depuis la crèche, et Je le vois jus­qu'à la croix. Tout ce que j'ai comme envie à leur égard, comme promesse, comme Alliance comme on dit dans la Bible".

Dans la crèche, ce n'est pas d'abord nous qui venons voir l'Enfant Jésus, mais Dieu qui vient voir et visiter l'humanité telle qu'Il l'a rêvée, comme on dit, mais n l'a fait. Non seulement Il l'a rêvée, mais n est venu tout près. C'est pour ça que nous sommes venus à la crèche, que nous sommes venus auprès de l'En­fant-Dieu, pas simplement pour une espèce de célé­bration autour de l'Enfant, mais une célébration au­tour de ce Dieu qui vient visiter et qui se régale de l'humanité.

Si nous pouvions avoir un instant assez d'imagination pour voir quel plaisir profond Dieu prend Dieu à être homme parmi les hommes. J'allais dire cet "être-avec" de Dieu, nous avons du mal à l'imaginer, comporte un risque. Se faire dépendant de quelqu'un, prendre le risque que ce quelqu'un vous aime, et donc vous fasse souffrir. Prendre le risque d'être livré à quelqu'un, c'est prendre le risque que ce quelqu'un se détourne de vous et, consciemment ou inconsciemment, vous abîme. Si nous pouvions être tout seul dans notre forteresse et nous protéger des autres, nous le ferions. Heureusement il y a des ins­tincts en nous qui font que nous sommes portés les uns vers les autres, sinon on serait des forteresses imprenables les uns pour les autres. Dieu a décidé d'être prenable, saisissable, c'est pour ça qu'il a dé­pouillé sa divinité. Comment pouvions-nous saisir une part de la divinité ? Elle nous aurait échappé. Même le buisson ardent, quelque chose transcende et traverse Moïse, c'est plus fort que lui, mais là un En­fant, ça se saisit, ça se tient, vingt-cinq centimètres, dix-huit peut-être, (rires de l'assemblée) ... cinquante alors ! ça se voit que je n'ai pas eu d'enfant. Je suis pris en flagrant délit d'ignorance. Enfin cinquante centimètres pour tant de gloire, reconnaissez quand même qu'à quelques centimètres près, ça rentre à peine.

Imaginons que la crèche, il faut la voir comme dans l'autre sens, ce n'est pas nous qui venons nous agenouiller, c'est parce que Dieu est à genoux qu'Il nous invite à une adoration intérieure, à une sorte de changement, et c'est ça qui donne la paix. Ce n'est pas simplement le côté un peu rustique, rupestre de la crèche qui paraît une lecture un peu romantique. Mais il y a quelque chose d'autre, un renversement, une sorte de bouleversement de la façon dont nous pouvions avoir un idée de la façon dont Dieu venait parmi les hommes, Il n'est pas venu comme nous pouvions l'imaginer dans nos rêves les plus fous, mais il est venu dans son rêve le plus fou à Lui, invisible, "Je cache tout de ce que Je suis et J'en profite afin que, dans cette adoration que, Moi, Dieu, J'ai pour l'homme, toi, l'homme, tu ouvres ton cœur à ce mys­tère et à la façon dont Je vais être maintenant, désor­mais, toujours, toujours, toujours avec toi. Jamais ne n'arrêterai".

En ce matin-là, en cette nuit-là, a commencé, s'est inscrit, s'est inauguré un mouvement que jamais Dieu ne reprendra, jamais. Et nous verrons, quand nous verrons Dieu face-à-face, nous verrons ce même regard d'hommage, presque d'adoration que Dieu a pour nous. Et parfois il faut le faire ! Nous verrons quand Dieu nous regardera, ce regard qu'Il a com­mencé à inaugurer dans les yeux de sa Mère et les yeux de son père en cette nuit de Noël, et nous serons cette humanité, j'allais dire portée aux nues, c'est le cas de le dire, vénérée par Dieu. Et là, je crois que, franchement, nous craquerons, ce sera presque, c'est beaucoup trop grand pour nous, ce sera presque in­supportable d'être regardé avec un Amour si intense. Imaginez que cet Amour nous traverse de part en part, mais il est tellement intense, il est tellement fort que ça doit faire mal d'être aimé comme ça sans que rien de ce que vous êtes ne soit abîmé, ça doit être terrible, ça doit être terrible d'être aimé comme ça ! Et je pense que Marie, dès la crèche, sent l'intensité heureuse et douloureuse d'un Amour qui s'est caché, mais qui ne peut pas se taire, parce que, si l'Amour de Dieu est caché, il ne se tait pas. Le moindre geste, le moindre mouvement de l'Enfant dit l'Amour de l'Enfant pour la Mère, et, à travers l'Amour de l'Enfant pour la Mère, dit un Amour puissant qui rejoint non seulement cet Amour de Dieu pour Marie qu'elle a déjà entendu au temps de la salutation et de l'Annonciation, mais plus encore, à travers Marie, elle le sait, elle le vit, l'Amour pour chaque homme, qui traverse les siècles, nos corps, nos vies, même nos aveuglements, même quand nous l'oublions.

Alors, frères et sœurs, que la crèche dans son silence, comme dans la neige qui est tombée cette nuit, au moins dans la chapelle, comme cette neige, nous aide, vous savez ces bruits de la nuit et de la neige qui sont comme étouffés, que ce bruit-là nous aide à découvrir ce que Dieu est venu faire parmi nous, pour moi, pour vous, comme ça, presque sans prévenir, presque à l'improviste, trop furtivement, et nous sommes là, pour nous aussi le recevoir, aujour­d'hui, chez nous.

 

 

AMEN