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TOI

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Au commencement, était le Verbe, au com­mencement, était la Parole". Décidément, comme on nous le disait encore récemment, l'Écriture et l'évangile ne s'écrivent pas comme nous les écririons. La liturgie, la prière de l'Église n'utilisent pas l'Écriture comme nous l'utiliserions spontanément. Quelle chose étrange ! Nous célébrons ce matin la naissance d'un enfant, d'un bébé, et nous disons tout simplement: "Au commencement était la Parole". Or, s'il y a bien une chose qui manque aux bébés à leur commencement, c'est la parole ! C'est le monde à l'envers, on fête une naissance, la venue dans la chair, on fête un bébé, un enfant, je vous rappelle qu'en latin "enfant" cela se dit: "infans", celui qui ne sait pas parler, et les Pères de l'Église ne se sont pas privés de manifester leur étonnement à ce sujet : le Verbe de Dieu, la Parole éternelle par laquelle tout a été créé, cette Parole s'est faite silence et vagissement d'un bébé qui crie dans sa crèche.

On a vraiment l'impression d'être à côté du sujet, car aujourd'hui, fêter Celui que nous fêtons nous fait dire ce qu'Il n'est pas encore. Nous le célé­brons en disant de Lui ce qu'Il ne sait pas encore faire, puisqu'Il ne sait pas parler. Et malgré cela nous le nommons "Parole". Il vient de commencer ici-bas sur la terre, et nous proclamons : "Au commencement, Il était auprès de Dieu, tout fut fait par Lui." Apparem­ment Il est né d'une mère, en fait, nous disons de lui qu'Il n'a pas été fait par une créature puisque toutes les créatures ont été faites par Lui.

Quelle est cette Parole, quel est cet étrange commencement ? Est-ce que c'est le commencement ordinaire d'une naissance ? Est-ce que c'est le com­mencement comme des millions et des milliards de fois que cela arrive depuis que l'humanité est l'huma­nité ? Ou bien effectivement, est-ce que aujourd'hui nous faisons mémoire dans notre foi, de ce commen­cement, de ce surgissement de la Parole qui n'a aucun point de comparaison dans notre expérience ? Quand nous fêtons Noël, allons-nous le ramener à nos caté­gories habituelles : le bonheur d'une naissance, la nostalgie de l'enfance ? Ou bien en fêtant Noël, al­lons-nous accepter suffisamment de nous laisser dé­payser, de perdre nos repères, de perdre "notre" pa­role, "notre" sens et notre appréciation "scientifique" des commencements, pour essayer d'aller voir dans ce monde étrange, inexploré pour nous, ce monde étrange dont Jean nous dit qu'aujourd'hui en contem­plant ce bébé on peut et l'on doit dire en toute vérité : "Au commencement était le Verbe, au commencement était la Parole".

Il faut donc un peu à la suite du poète nous laisser dépayser, nous laisser arracher à notre monde familier, à nos références coutumières. Ce poète lors­qu'il évoque son expérience poétique, écrit ceci : "Nous sommes, vois-tu, au commencement, comme avant toutes choses, (évidemment le poète ne se prend pas pour Dieu, c'est simplement Rilke), nous sommes avant toutes choses, avec mille et un rêves derrière nous et sans action". L'expérience du poète, évoque ce qu'est pour lui, et pour les hommes ce qu'est un commencement : rien dans les mains, rien dans les poches ! Rien du tout, que des rêves et un petit peu d'imagination. "Et dans ce commencement, poursuit-il, je ne peux imaginer plus riche et plus voluptueux savoir que celui-là, (or, il ne sait rien), il faut se faire commençant". Y a-t-il parole, programme plus poéti­que que celui-là ce matin ? "Il faut se faire commen­çant, quelqu'un (Rilke ne précise pas davantage), qui écrit le premier mot derrière un point de suspension". On est là dans une sorte de suspens et de vide, on n'a pas encore écrit le premier mot, on a simplement avec la plume tracé trois petits points, rien, on ne sait pas encore ce qui va surgir, on ne sait pas encore la Parole qui va advenir. Saint Jean semble avoir la même ins­piration que Rilke puisqu'il ne nous dira pas quelle est cette Parole. Pourtant, je vais prendre le risque de vous le dire !

Quelqu'un qui écrit le premier mot derrière un point de suspension long de plusieurs siècles : "Il faut que nous nous fassions commençants". Nous connais­sons de mieux en mieux tout ce qu'il y a derrière nous : l'histoire et la préhistoire, le big-bang et toute l'his­toire du monde, et pourtant, nous n'avons encore rien écrit, nous ne savons pas encore quelle est cette Pa­role.

Frères et sœurs, je vous propose une inter­prétation de cette Parole, toute simple, et j'allais dire toute bête. Cette Parole c'est ... toi ! Toi ici ce matin, toi, membre de notre assemblée dans cette église au moment où nous fêtons Noël, et toi aussi, l'inconnu que je rencontrerai dans la rue tout à l'heure. La seule parole qu'Il est venu dire et nous faire dire, c'est toi. Peut-être après tout que Jésus est le seul enfant au monde qui avant de dire "maman" ou "papa" a dit toi ? Personnellement, j'aurais plutôt tendance à le croire, je vais vous expliquer pourquoi.

Repartons de l'expérience de la naissance. Il y a ici beaucoup de jeunes parents, nous avons ce bon­heur dans cette paroisse d'avoir pas mal de jeunes couples, il y a beaucoup de mariages et cela crée des liens, et l'on baptise beaucoup aussi. Que se passe-t-il dans la naissance ? En fait, bien tout pesé, il n'y a généralement pas de surprise dans la naissance, parce que généralement quand une jeune maman est en­ceinte, on sait, et on lui souhaite de tout cœur, que le bébé aura deux pieds, deux mains, deux oreilles, deux yeux, bref, qu'il aura ce qu'on appelle la nature hu­maine. Il sera plus ou moins intelligent, surdoué, gen­til, avec plus ou moins bon caractère. De nos jours, il y a si peu de surprise qu'il faut un entêtement héroï­que pour demander au gynécologue de ne pas dévoiler le sexe du bébé. Auparavant, on en avait encore la surprise, maintenant, c'est fini, on a dépoétisé cette dernière inconnue de savoir si l'enfant sera fille ou garçon. Apparemment donc, il n'y a presque plus de mystère dans la naissance. Et pourtant, curieusement, une naissance reste une fête. Le bébé qui naît, ne nous apporte pas grand-chose du point de vue du savoir humain, nous savons que ce bébé est normalement configuré comme tous les autres être humains, et qu'il n'est pas comme les petits chats et les petits chiens avec du pelage, des griffes et des oreilles pointues. Et cependant, il y a une surprise. Quand un enfant naît, on lui dit simplement, et c'est cela qui constitue la nouveauté absolue : C'est toi ! C'est tout.

Qu'est-ce qu'une naissance apporte de nouveau? Non pas des choses extraordinaires du point de vue humain, de temps en temps il y a Mozart ou Einstein, mais on ne s'en rend même pas compte sur le moment. Peut-être y en a-t-il parmi vous qui ont enfanté de nouveaux Mozart, c'est possible, mais dans la réalité, on n'en sait rien. Il y a une chose qui est certaine, et là-dessus on n'a aucun doute, on peut dire au bébé qui naît : C'est toi ! Voilà la première parole et le premier mouvement, le premier moment. Et c'est pour cette raison qu'à ce moment-là on ne peut aimer cet enfant que d'un amour unique, absolument unique et singulier. Si l'enfant était lu, interprété et reconnu à travers la grille des manuels de psychologie, et de considération générales sur l'humanité idéale, le pauvre petit serait fichu d'avance. Imaginez qu'on lui dise : "Nous allons t'aimer selon les normes générales qui sont écrites par le docteur Sigmund, ou le professeur Piaget", c'en est fait de lui. En fait, on ne va pas l'aimer comme un être humain parmi d'autres, il aura bien le temps de faire l'apprentissage du fait qu'il fait partie d'une société démocratique modèle, comme chacun d'entre nous ! Il faudra aussi qu'il apprenne que cette unicité est peut-être ailleurs que là où les parents l'avaient mise. Laissons-lui le temps de faire ses découvertes, laissons-lui ses surprises et ses déconvenues pour plus tard, mais au départ, reconnaissons au moins que le premier de s'adresser à lui en lui disant : toi.

Quand on a compris cela, on "comprend" un peu lieux l'Incarnation. Avant que Dieu naisse, bien sûr on pouvait le nommer, bien sûr on pouvait s'adresser à Lui, on pouvait dire de Lui qu'Il est infi­niment grand et aimable, qu'Il est la vérité absolue et l'Amour parfait, qu'Il a choisi Israël et parlé par les prophètes. On savait déjà pas mal de choses sur Dieu avant qu'Il ne vienne, mais la seule qu'on n'avait pas pu faire, c'était de Lui dire : "C'est Toi", parce que jamais Il n'était venu en nous disant : "C'est Moi !". C'est cela l'Incarnation, Il s'est fait homme comme nous, et de ce point de vue-là, dans ce que nous ap­pelons sa nature humaine, il n'y a pas vraiment de nouveauté. Jésus était un petit enfant juif comme tous les autres petits juifs de son époque, il a appris ses caractères hébraïques pour lire la Torah comme tous les autres enfants de l'époque dans la yeshiva du vil­lage à Nazareth, mais c'était Lui. Il pouvait parler aux autres en leur disant : C'est Moi ! C'est Dieu qui à ce moment-là, lié absolument à notre condition humaine venait nous dire cette unique Parole, celle que d'une certaine manière à travers le montage audio-visuel du Buisson Ardent, Moïse avait entendu :"Je suis qui je suis". Ici, Il ne révèle plus simplement des mots à Moïse par buisson et flammes interposés, ici, c'est dans sa chair qu'il dit Moi, et quand retentit ce pro­nom Moi c'est Dieu qui parle en personne. C'est Dieu qui se fait l'un d'entre nous, qui par la naissance entre comme un moi dans la communauté humaine, quel­qu'un à qui l'on peut dire toi, et qui pourra nous dire à chacun d'entre nous personnellement.

Voilà ce qui nous donne d'être là ce matin, c'est cela, le mystère de l'Incarnation. Dieu n'avait pas besoin de cela, Il aurait très bien pu maintenir la dis­tance, se contenter de sa toute-puissance créatrice et se faire connaître à nous du haut de ce pouvoir. Mais, Il a voulu nous connaître et nous aimer dans ce ré­seau, ce tissu du rapport des uns avec les autres, pour que nous puissions dire toi à Dieu, et que Dieu puisse le dire à chacun d'entre nous.

C'est cela le christianisme et la foi chré­tienne. Cela peut paraître étonnant, scandaleux, parce que pour se manifester comme cela, il a fallu que Dieu adopte le moyen le plus démuni, le plus pauvre, notre propre existence, et en adoptant ce moi humain, cela lui a coûté comme à chacun d'entre nous, la souf­france et la mort. Mais c'est cela qu'Il a voulu.

Frères et sœurs, que cette méditation, cette rencontre du Christ aujourd'hui à Noël ne soit pas simplement de l'ordre de la représentation, il faut que nous nous fassions commençants, il faut que nous rééduquions en nous cette capacité de dire à Dieu : "Toi", dans cette proximité et cette familiarité d'un Dieu qui se fait infiniment proche de nous.

Je voudrais terminer par un petit texte d'une philosophe contemporaine juive, Hannah Arendt, qui a magnifiquement compris cela. Elle ne s'est pas convertie pour autant, je ne pense pas qu'elle était très croyante en Dieu, elle était assez distante, mais elle a expliqué ce que voulait dire la naissance, et elle l'a fait à travers l'évangile, parce qu'elle trouvait que c'était la manière la plus simple et la plus belle de le dire. Je crois qu'au moment où l'on entre dans le troi­sième millénaire, à travers toutes les difficultés, les angoisses et les vicissitudes qu'on peut ressentir, ce texte peut être une petit lumière sur notre chemin. Je vous livre sa réflexion : "Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines qui les sauve de la ruine normale, naturelle, (c'est-à-dire la mort), c'est finalement le miracle de la naissance dans laquelle s'enracine toute faculté d'agir. En d'autres termes, c'est la naissance d'hommes nou­veaux, le fait qu'ils commencent à nouveau l'action dont ils sont capables par droit de naissance". Naître, c'est introduire du nouveau, c'est cela le toi, et c'est là qu'il est absolument unique, singulier et sans compa­raison. "Seule, l'expérience de cette naissance peut donner aux affaires humaines la foi et l'espérance, ces deux caractéristiques essentielles de l'existence que le monde grec n'a pas connues. Il rangeait l'espé­rance au nombre des illusions pernicieuses et dange­reuses, cachées dans la boîte de Pandore. C'est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans cette petite phrase des évangiles qui annonce la Bonne Nouvelle : "Un enfant nous est né !"

 

 

AMEN