AU FIL DES HOMELIES

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EN SE FAISANT ENFANT, DIEU SE RÉVÈLE DANS SA NOUVEAUTÉ ET SA DÉPENDANCE

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, le penchant spontané de notre sensibilité humaine, une certaine facilité, et puis aussi il faut bien le dire, la sécularisation de notre monde, font que nous avons un peu tendance à faire de la fête de Noël la fête de l'enfance, comme si Jésus, l'Enfant-Dieu comme on dit, cet Enfant qui naît dans la nuit de Noël était l'enfant par excellence, le prototype de l'enfance. Et certes, un enfant, c'est une des plus grandes merveilles qu'il nous soit donné de connaître dans notre vie humaine. Et certes, l'en­fant est un mystère, mystère du jaillissement de la vie. Quelle chose extraordinaire qu'un homme et une femme puissent participer à la création d'un être nou­veau ! Certes, un enfant, c'est l'innocence, le jaillis­sement, la nouveauté, même si nous transposons un peu nos nostalgies sur l'enfant, même s'il y a une part de rêve d'adulte dans cette façon de voir l'enfant. Certes, l'enfant c'est une merveille, un mystère. Pour­tant réduire Noël à n'être que la fête de l'enfance, c'est effleurer seulement le mystère qui nous est proposé aujourd'hui.

Car cet Enfant n'est pas un enfant parmi les autres, cet Enfant c'est le Fils de Dieu. Tout le mys­tère qui nous est proposé aujourd'hui, précisément, c'est que c'est Dieu, Dieu l'infini, Dieu sans limites, Dieu sans mesure, Dieu tout-autre, Dieu qui nous dépasse de toutes parts, c'est Lui qui non seulement se fait homme comme nous, mais encore se fait petit homme, petit d'homme, petit enfant. Le fond de ce mystère, ce n'est pas simplement l'émotion devant un joli enfant, mais le fond de ce mystère, c'est ce que saint Paul nous dit dans son épître aux Philippiens : "Dieu, le Christ, qui était de condition divine, n'a pas voulu garder jalousement ce rang qui l'égalait à Dieu", ce rang par lequel Il nous dépasse de toutes parts, Il est inaccessible, invisible et incompréhensi­ble, "Il n'a pas voulu garder jalousement ce rang qui l'égalait à Dieu, mais Il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur", la condition d'homme, saint Paul dit même "la condition d'esclave", prenant cette condition à l'état naissant, germinal, dans un petit homme et allant jusqu'à vivre cette condition d'homme dans la Passion, la mort et la croix (Philip­piens 2, 6-8).

Voilà donc le mystère auquel nous sommes confrontés : cet Enfant, c'est Dieu. Par là même, une porte s'ouvre sur le mystère fondamental de l'histoire du monde et de l'humanité, de notre propre histoire, ce Dieu que personne n'a jamais vu, ce Dieu qui est inaccessible, ce Dieu qui est au-delà et au-dessus de tout, ce Dieu nous est révélé, nous est donné, nous est manifesté. Nous pouvons le voir, le toucher. C'est ce que saint Jean dit à la fin de cette page d'évangile que nous venons d'entendre : "Dieu, personne ne l'a ja­mais vu, mais le Fils qui repose dans le sein du Père, Lui, nous l'a fait connaître". Et nous comprenons aussi ce cri de saint Jean au début de sa première lettre, que nous lirons dans deux jours quand nous célèbrerons la fête de saint Jean : "Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons touché de nos mains, ce que nos oreilles ont entendu, ce que nous avons contemplé du Verbe de vie, car la vie s'est ma­nifestée. Cela nous vous l'annonçons pour que votre joie soit comme la nôtre, qu'elle soit parfaite" (I Jean 1, 1-4). Voilà notre joie de chrétiens. Ce n'est pas simplement l'émotion devant un enfant, c'est que Dieu puisse se faire saisir, se faire toucher, se faire voir, se faire entendre, se faire connaître, qu'Il se mette à notre portée, qu'Il soit l'un de nous.

Ce n'est pas sans raison que le jour de Noël nous lisons ce Prologue de saint Jean où sont mises côte à côte, imbriquées l'une dans l'autre, deux nais­sances du Verbe, du Fils, du Christ. Sa naissance éternelle : "Au commencement, avant toutes choses, le Verbe était, et Il était dans le sein de Dieu et Il était Dieu. Par Lui tout a été fait, et rien de ce qui existe n'a existé sans Lui. Et Il était la lumière et la vie du monde". Naissance éternelle, naissance mystérieuse, naissance divine du Fils, du Christ, à partir du sein du Père. Et puis, juste à côté, plus qu'à côté, à l'intérieur de cette naissance, comme un prolongement, une ma­nifestation, une révélation de cette naissance éternelle : "Le Verbe s'est fait chair". Le Verbe a pris chair comme nous, la même chair que nous, la même hu­manité que nous, la même réalité que nous. Il s'est fait créature, Lui qui est le Créateur, Il s'est fait l'un de nous, Lui qui est infiniment au-dessus de nous et ainsi, comme ses contemporains, comme ses apôtres, nous avons pu voir Dieu.

Alors, ce n'est pas simplement un homme juxtaposé à Dieu, ce n'est pas simplement un homme qui nous parle de Dieu, ce n'est pas simplement un homme en qui Dieu habiterait par sa grâce. C'est la personne même de Dieu, la personne du Fils de Dieu qui devient homme, qui prend cette chair d'homme, qui prend cette réalité d'homme. C'est par identité que le Verbe de Dieu, le Verbe éternel, le Fils éternel du Père devient un homme comme nous, le Fils de Ma­rie. C'est là tout le mystère, c'est que nous sommes aptes désormais à rencontrer Dieu face à face, en di­rect, à travers cet homme comme nous et qui est Dieu. Pas plus qu'il n'y a juxtaposition d'un homme et du Fils de Dieu, pas davantage il n'y a juxtaposition d'une naissance éternelle et d'une naissance dans le temps, pas davantage il n'y a simple juxtaposition des caractéristiques divines du Verbe de Dieu et des ca­ractéristiques humaines de cet Enfant. Si le Fils de Dieu a choisi de naître comme un enfant, c'est que cette réalité que saint Paul appelle "un anéantisse­ment, un abaissement", que cette réalité n'est pas sim­plement superposée au mystère de Dieu, mais qu'elle nous révèle quelque chose du mystère de Dieu. Si Dieu a voulu naître comme un enfant d'homme, comme un homme-enfant, c'est que mystérieusement, quelque chose qui nous échappait, qui certainement nous échapperait toujours, quelque chose du mystère de Dieu nous est dit. Cet Enfant, comme tout enfant, c'est quelque chose de neuf, c'est la nouveauté, c'est la naissance, c'est le jaillissement. Et voilà que Dieu nous dit quelque chose de son mystère : Il est nou­veauté et jaillissement. Dieu n'est pas avant, Dieu n'est pas toujours, Dieu n'est pas une continuité sans limites, Dieu est une sorte de jaillissement perpétuel, une sorte de nouveauté sans cesse renouvelée. Quel­quefois les gens se disent : quand nous serons au pa­radis et que nous contemplerons Dieu, au bout d'un certain temps, nous nous ennuierons peut-être ? Comme si c'était une expérience analogue à celle que nous faisons en lisant un livre ou en apprenant une science. Mais connaître Dieu c'est être entraîné par Lui dans ce jaillissement sans cesse renouvelé, sans cesse actualisé, car Dieu n'est pas statique, Il est une plénitude en marche perpétuelle, et c'est dans ce jail­lissement que nous sommes introduits. C'est pourquoi cet Enfant qui est là comme une nouveauté toujours nouvelle nous dit quelque chose du mystère de Dieu.

Mais il y a davantage encore. L'enfant est un être qui est fondamentalement dépendant. L'enfant ne se suffit pas à lui-même : non seulement il vient de ses parents, mais il a besoin de ses parents. Sans eux, il ne pourrait ni grandir, ni apprendre, ni marcher, ni manger, ni parler, rien de tout cela ne peut lui venir sans qu'il y soit introduit. L'enfant est fondamentale­ment dépendant. Et là, nous arrivons à quelque chose d'extrêmement mystérieux dans la révélation de Dieu, c'est que Dieu nous révèle que au cœur même de son mystère il y a cette dépendance. Dieu le Fils se reçoit. Il est le fruit d'un don que lui fait le Père. Le Père donne tout ce qu'Il a au Fils et le Fils se reçoit du Père, et la grandeur du Fils ne réside pas dans je ne sais quelle autonomie qui lui permettrait de faire ce que bon lui semble. La plus grande grandeur du Fils de Dieu c'est que "ma volonté est la tienne (Jean 5, 30), non pas ce que je veux, mais ce que tu veux" (Matthieu 26, 39), parce que tu me donnes d'être ce que je suis, tu me donnes d'être pleinement ton image, d'être la manifestation (c'est cela que veut dire le mot "Verbe"), la manifestation de ton mystère le plus pro­fond. Oui, le Fils est fondamentalement dépendant du Père et Il nous révèle que notre identité, que toute identité, que toute réalité ne peut se vivre que dans la relation de dépendance. Nous aussi nous sommes dépendants non seulement de Dieu, de notre Créateur, mais nous sommes dépendants les uns des autres, car nous sommes créés en situation de dépendance, et la dépendance qui nous fait nous recevoir les uns des autres, et nous recevoir ensemble de Dieu, comme le Fils se reçoit du Père, c'est la plus grande grandeur. Quelle erreur que commettent les hommes en croyant que plus ils seront autonomes, plus ils seront indé­pendants les uns des autres, plus ils s'accompliront seuls, plus ils seront grands. Erreur fondamentale, que justement le mystère de Dieu nous manifeste. Il y a là une incompréhension radicale de ce qu'est le mystère de Dieu, et donc notre mystère et le mystère de la création : nous sommes faits dans un tissu, un réseau de dépendances qui s'enracine dans cette dépendance par laquelle nous avons été créés des mains de Dieu et qui s'enracine plus loin encore dans cette dépendance du Fils qui se reçoit du Père.

Que cette fête de Noël ne soit pas simplement pour nous un moment d'émotion passager en regar­dant un enfant avec tendresse, et avec une certaine émotion, mais que cette fête de Noël nous permette d'accéder à travers ce que nous dit l'évangile que nous venons d'entendre, au plus profond du mystère de Dieu et sans doute de notre propre mystère, puisque nous sommes créés à son image et à sa ressemblance.

 

 

AMEN

 

 
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