AU FIL DES HOMELIES

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L'ENGENDREMENT DU FILS DANS L'ÉTERNELLE NOUVEAUTÉ DU PRÉSENT DE DIEU

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 2006)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Frères et sœurs, la fête de Noël pour chacun d'entre nous, dans notre esprit, dans notre cœur, c'est Bethléem, c'est Marie et Joseph qui n'ont pas de place à l'hôtellerie, qui se réfugient dans une grotte, c'est la crèche, c'est l'Enfant-Jésus qui vient au monde.

Et pourtant, vous venez d'entendre dans cette eucharistie la lecture du commencement de l'évangile de Jean où il nous est parlé d'une autre naissance de ce Christ, ce Fils de Dieu : "Au commencement était le Verbe (la Parole, c'est l'image utilisée par l'évangéliste pour parler du Fils), au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu". Nous voici renvoyés bien avant Bethléem, bien avant Marie, bien avant l'Incarnation du Fils de Dieu, à cette naissance, à cette génération du Fils par le Père. Nous pourrions penser que c'est simplement par analogie que la fête de Noël, à partir de Bethléem, nous invite à remonter plus haut, à remonter jusqu'à cette première origine divine du Fils qui jaillit du Père. Nous pourrions penser que c'est simplement parce qu'une naissance terrestre de ce Fils de Dieu nous renvoie à une autre naissance céleste, mais en réalité, les choses sont beaucoup plus profondes, et il y a un lien essentiel, fondamental entre cet événement de Bethléem et cette réalité infinie, éternelle, qu'est la génération du Fils par le Père.

Pour bien comprendre cela il faudrait que nous apprenions à filtrer nos représentations toutes les fois que nous parlons de Dieu et spécialement de l'éternité de Dieu. Quand nous voulons dire que cette génération du Fils par le Père est éternelle, nous disons "avant". Mais avant c'est nous situer déjà par les mots mêmes dans le temps comme s'il s'agissait de quelque chose qui a eu lieu à un moment donné, avant qu'autre chose ait lieu à un autre moment. Même dire "dès le commencement", c'est supposer que ce commencement ait une suite. Nous sommes presque irrésistiblement portés à concevoir l'éternité comme un temps qui dure, un temps qui n'a jamais eu de commencement et qui n'aura jamais de fin et qui se déroule ainsi de manière indéfiniment progressive. Or précisément, l'éternité, c'est qu'il n'y a pas de temps, et que, même, dire : "le Père a engendré le Fils", c'est nous exprimer au passé, comme s'il y avait un passé et puis autre chose, et encore autre chose dans l'éternité.

En réalité, si nous voulons pressentir ce qu'est le mystère de Dieu, il fau comprendre que pour Dieu, il n'y a pas un "avant" et puis un "après", et puis des moments intermédiaires, comme si Dieu avait dans un premier temps engendré le Fils, avant la création, avant toutes choses, et qu'ensuite, Il avait envoyé ce Fils dans le monde pour naître de Marie. Si nous voulons pressentir si peu que ce soit  quelque chose de ce mystère de Dieu par rapport à notre propre mystère, qui, lui, est perpétuellement enraciné dans le déroulement du temps, dans la succession, dans l'ordre des événements qui viennent les uns après les autres, si nous voulons essayer de pénétrer tant soit peu, à tâtons, dans ce mystère de l'éternité de Dieu, il n'y a qu'une seule chose que nous puissions dire, c'est que pour Dieu, s'il n'y a pas de temps il n'y a ni passé ni futur, il n'y a que le présent. Dieu est éternellement présent. Son nom qu'Il a révélé à Moïse au buisson ardent, c'est "Je suis" (Ex.3, 14) et Jésus dira aux juifs: "Avant qu'Abraham fut, Je suis" (Jn. 8, 58). Ce présent de Dieu est d'une plénitude telle qu'il englobe tout ce que nous vivons dans la succession du temps. Le présent de Dieu est un acte unique, infini, éternel, et cet acte, c'est précisément avant tout pour le Père, d'engendrer le Fils. Nous ne pouvons pas dire le Père "a" engendré le Fils avant les siècles, nous ne pouvons dire qu'une seule chose : le Père engendre, maintenant au présent, même si ce présent est infini.

A tout instant de notre histoire, à tout instant de l'histoire du monde, nous sommes comme enveloppés dans cet acte unique, présent, de l'engendrement du Fils par le Père. Ce jaillissement du Fils à partir du cœur du Père coïncide avec toute l'histoire du monde, toute notre histoire, tous nos événements, y compris cette Incarnation du même Jésus, du même Fils dans le sein de Marie. Au moment où Jésus naît de la chair de Marie, à ce même moment, Il est engendré par le Père, non pas que l'engendrement par le Père soit une conséquence de sa naissance à Bethléem, au contraire. Cet engendrement par le Père est la seule réalité de laquelle tout prend sens, à commencer par cette naissance de Jésus à Bethléem. C'est dans le même élan que le Fils jaillit du cœur du Père et que par l'amour du Père, ce Fils va se faire homme dans le sein de Marie. C'est dans un même instant que le Fils jaillit du cœur du Père et qu'en vertu de cet amour du Père, il va accepter de porter sa croix et de mourir sur cette croix par amour pour nous. C'est dans un même élan, dans un même  instant que le Fils jaillit de l'amour du Père et qu'Il ressuscite au matin de Pâques pour nous prendre avec lui dans son bonheur, dans sa joie éternelle; Tout s'enracine de façon immédiate, dans cet unique acte qui n'a ni passé ni futur, mais simplement un éternel présent, cet unique acte qui est l'amour infini du Père qui donne tout ce qu'Il est au Fils. C'est ce que nous voulons dire en disant que le Fils est engendré par le Père.

Cela veut dire que lorsque Jésus naît de Marie, cet événement qui est si important, qui est le point de départ de notre salut, de notre foi, cet événement que nous fêtons aujourd'hui, quand Jésus naît de Marie, c'est dans la dynamique même de la relation du Fils avec le Père, de cet amour du Père pour le Fils qui fait que le Père lui donne tout, c'est cela même qui va se prolonger, se projeter dans notre histoire sur notre terre, dans notre vie. Nous sommes sans cesse rattachés à cet unique mystère de l'infini amour du Père pour le Fils et du Fils pour le Père qui est le premier et le dernier mot de tout ce que nous pouvons imaginer, penser, voir, vivre. Tout ce que nous vivons, ce baptême que nous allons donner à Marie-Gabrielle, c'est le jaillissement du Fils à partir du sein du Père.

Là encore, il faut que nous guérissions une maladie de notre pensée. Nous sommes tellement habitués à penser les choses dans le temps, et à faire de l'éternité un temps qui dure, qu'on entend souvent des chrétiens parlant de la vie future, dire : dans cette vie qui durera éternellement, on va s'ennuyer, ce sera trop long. Précisément, c'est s'imaginer que cette vie éternelle est une durée temporelle qui est sans fin alors que c'est un unique acte, un unique jaillissement, un jaillissement perpétuel et sans cesse renouvelé, en Dieu il n'y a que du neuf. L'explosion d'amour qui fait jaillir du cœur du Père le Fils, est une explosion d'amour sans cesse renouvelée, et vous voyez que moi-même je me laisse prendre au piège de dire "sans cesse", comme s'il y avait une succession car il est très difficile de manier ces mots du temps pour dire ce qui n'est pas le temps. Nous devons imaginer que le Père donne au Fils tout ce qu'il est d'une manière tellement infinie qu'elle est totalement neuve, sans cesse neuve, toujours renouvelée et que par conséquent, toute notre vie dans la mesure où elle s'enracine dans cet amour du Père pour le Fils, toute notre vie est une perpétuelle nouveauté, une unique nouveauté, quelque chose qui est sans cesse renouvelé. Nous ne devons pas imaginer notre vie ni imaginer la vie du Père et du Fils, comme quelque chose qui dure sans fin, mais comme quelque chose qui est une source inextinguible, comme de l'eau qui se répand, comme une vie qui se déploie dans une nouveauté permanente, totale et absolue.

A défaut de comprendre ce qu'est l'éternité, il faudrait comprendre que notre vie, dans la mesure où elle s'enracine dans cet amour de Dieu (car être créé ce n'est pas autre chose que de découler de cet amour infini de Dieu) notre vie, dans la mesure où elle s'enracine dans l'amour de Dieu, dans la mesure où, par la prière, nous essayons de mettre en lien tous les moments de notre vie avec ce mystère de Dieu, notre vie doit être une nouveauté constante. Il faut que nous nous guérissions de nos conceptions d'habitudes, de durée, de permanence. Non, notre vie est une nouveauté qui est sans cesse renouvelée, et il faut que nous la recevions comme telle de Dieu. Il faut que chaque instant soit rempli par cette puissance dynamique de l'éternité. L'éternité, ce n'est pas une durée statique, c'est ce jaillissement unique, permanent, perpétuel. Laissons-nous prendre en cette fête de Noël par cette jeunesse et cette vitalité de Dieu. Laissons-nous prendre par cette dynamique de Dieu qui sans cesse vient à notre rencontre et nous emmène auprès de lui et nous accueille dans son amour et nous fait entrer dans cette vie sans rivages qui est la sienne avec le Fils et l'Esprit saint pour les siècles, au-delà des siècles, au-delà de toute limite, dans un présent qui envahit toutes choses par sa splendeur et par sa plénitude.

 

AMEN


 

 
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