AU FIL DES HOMELIES

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NOTRE RELATION AVEC DIEU

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Auzon : Nativité

 

"Il a habité parmi nous".

Frères et sœurs, si nous faisions ce matin un petit tour du monde, une sorte d'interview pour savoir ce qui, dans les différentes contrées du monde, préoccupe les hommes, plus spécialement sous les rapports de la religion et du divin ? Nous pourrions commencer par exemple par l'Orient, l'Inde, l'Hindouisme, le Bouddhisme : "Quelle est ta relation avec ton Dieu ?" Et ces hommes-là nous répondraient sans doute, je schématise un peu : "Relation avec Dieu ? mais pour qui vous prenez-vous ? " Relation avec Dieu, mais d'abord, est-ce que Dieu existe ? Est-ce que Dieu est une personne pour que j'aie une relation avec lui ? Et moi-même, quand je veux être quelqu'un, que je veux être "moi", est-ce que c'est vraiment ma vraie nature que j'accomplis ? Est-ce qu'il ne faut pas plutôt que je me dissolve dans le grand tout ? Relation avec Dieu, mais non ! Ce n'est pas la religion. C'est l'inverse. Ce qui compte, l'effort religieux fondamental, c'est de se laisser diluer dans le cosmos par cette espèce de présence universelle qui règne partout mais qui n'a aucun souci de me faire exister tel que je suis. Tout ce qui me préoccupe actuellement, ce n'est rien. Ce sont des faux-semblants, c'est une certaine manière d'envisager mon présent, de m'accrocher au temps, alors que je dois me dissoudre dans une sorte d'éternité dépersonnalisée.

Et puis nous irions interviewer les déserts, les bédouins sur leurs chameaux, et nous leur demanderions : "Quelle est votre relation avec Dieu?" Ah ! nous, c'est très simple Dieu a tout prévu. Il n'y a pas d'hésitation, tout ce que je suis, tout ce que je fais est programmé. C'est Dieu Windows tout le temps. C'est-à-dire que tout ce que je suis, tout ce que je vis, je n'y suis pour rien, c'est Dieu qui m'a fait comme ça, c'est Dieu qui m'a fait croyant, c'est Dieu qui m'a fait adhérer à tel ou tel groupe dans l'Islam. Tout cela est complètement programmé d'avance, ce n'est pas la peine d'aller contre. Le mieux que je puisse faire, c'est d'avancer et de progresser dans cette super programmation, un petit logiciel supplémentaire qui s'appelle "la chariat" qui me donne alors exactement toutes les indications pour que je sois parfaitement conforme à la volonté du Dieu tout puissant et qui est grand comme chacun sait.

On peut continuer, et là évidemment, il faut faire une petite exception, il faut passer chez les juifs et leur dire : "Vous, votre relation avec Dieu, c'est simple". Oui, nous avons la Torah, et Dieu nous l'a donnée pour que j'applique ma liberté, et vous voyez déjà le progrès, que j'applique ma liberté à faire le mieux possible, tout ce qui est écrit dans les commandements de Dieu. Nos pères se sont fait brûler l'imagination, on avait reçu dix commandements de Moïse, mais ce n'était pas assez, on en a fabriqué six cent treize autres, pour être sûr que toute l'existence soit bien balisée et que ma liberté soit complètement saisie, fascinée par le fait de répondre à la volonté de Dieu. Mais là, effectivement, on entre dans un véritable terrain de relation avec Dieu : Dieu, c'est quelqu'un, je suis quelqu'un mais je ne peux être quelqu'un en face de Dieu que parce que j'obéis scrupuleusement à toutes les injonctions de la Loi qui me sont données par Lui. Si je suis juif, c'est parce que je suis porteur des commandements, et je n'existe que par le commandement de Dieu, c'est-à-dire la réponse libre et fondamentale de ma liberté à ces commandements. C'est quelque chose de très beau, de très grand et pour lequel nous devons avoir le plus grand respect parce que nous-mêmes nous sommes fondés là-dessus. S'il n'y avait pas eu cela avant, nous ne serions pas ici aujourd'hui.

Maintenant, arrivons dans notre navigation sur l'Occident. Là, c'est un peu plus compliqué. D'abord, c'est bien connu, il y aurait autant de réponses qu'il y a d'occidentaux parce que chez nous, la relation avec Dieu c'est d'abord moi. C'est ce qu'on appelle l'individualisme. Je sais bien que ce n'est pas un Père de l'Église parce qu'il fréquentait plu volontiers les fumeries d'opium de Shanghai que les Vêpres à Notre Dame, je veux parler d'André Malraux, mais cet homme avait quand même de temps en temps des intuitions extraordinaires. Je crois qu'il a toujours saisi le christianisme sous sa face de l'angoisse, de l'inquiétude et du manque. Voici ce qu'il écrivait et peut être assez riche de réflexion pour nous aujourd'hui un matin de Noël. Voilà ce qu'il écrivait en 1927 et cela s'appelait : "D'une jeunesse européenne". Ce n'est pas d'un enthousiasme fou mais d'une lucidité terrible. Il connaissait aussi très bien l'Orient, il y avait fait plusieurs expéditions dans tous les pays du monde, il avait cette espèce de religion de l'esthétique, mais c'est un autre problème. Voilà ce qu'il écrivait en parlant de l'Occident : "Notre civilisation depuis qu'elle a perdu l'espoir de retrouver dans les sciences le sens du monde, est privée de tout but spirituel". Voilà un constat terrible. Evidemment, en 1927, c'est le début du siècle précédent, c'est le moment où commence chez les meilleurs esprits la désillusion de ce qu'a pu être l'aventure technique. La guerre de 1914 s'est terminée depuis une douzaine d'années et on a vu que tous les efforts techniques, les progrès de la science pouvaient aboutir à des tueries épouvantables, c'est cela qu'il veut dire. "Chacune des générations qui depuis un siècle, se sont succédées en Europe, chacune des générations a dû travailler vingt ans pour modeler le monde à l'image de son désir". Quelle actualité ! Les générations actuelles continuent à vouloir modeler le monde à l'image de leur désir. "Ce désaccord inévitable de la pensée et du désir n'est pas l'une des moindres causes des troubles que nous observons, tiraillée, travaillée entre le désir et d'autre part le fait que cela n'aboutit pas, cela ne donne pas le sens. Mais nous voici au point où l'individualisme triomphant veut prendre de lui-même une conscience plus nette. Relation avec Dieu ? (Malraux semble répondre ici relation avec soi ./ et on va essayer de s'arranger avec cela.) Chargé de passions successives des hommes, il a tout anéanti sauf lui-même. Elevé par les plus hauts espoirs de notre époque, précédé de la folie de Nietzsche, et paré de la dépouille des dieux, voici l'homme occidental devant nous et nous ne voyons en lui qu'un triomphateur aveugle". C'est terrible d'avoir écrit cela, et c'est encore plus terrible de ne pas tellement l'avoir entendu. Cela fait presqu'un siècle. "Triomphateur aveugle". Triomphateur que cet homme tellement épris, passionné par sa liberté, tellement acharné à se la sculpter, à se la former, à transformer le monde par elle, que cet homme si passionné, si lourd de désir ne se retrouve finalement que tout seul.

C'est peut-être pour cela que nous sommes ici ce matin de Noël. C'est parce que, même si l'on ne s'en rend pas bien compte, la seule chose pour laquelle nous sommes ici ce matin, c'est qu'effectivement, nous partageons un peu au fond de nous-même, cette angoisse de Malraux, se retrouver comme des triomphateurs aveugles, avoir cru qu'on pourrait développer le désir, la puissance, la transformation du monde, la transformation de soi, avoir que l'idéologie du pouvoir était la seule valable, cela peut avoir tué la relation, et cela peut avoir tué la question : "quelle est ta relation avec ton Dieu ?" C'est pour cela que dans notre monde moderne Dieu a été tellement haï, parce que comme on l'avait souvent présenté comme un Dieu de force et de puissance, une certaine tradition a voulu présenter toute l'histoire de la religion comme une rivalité entre le pouvoir de Dieu qui tient l'homme et le pouvoir de l'homme qui essaie de se détacher de Dieu.

Si nous sommes ici ce matin, c'est simplement parce que nous croyons, mais nous le croyons, pas simplement une estimation en l'air, une vague impression de notre opinion, mais nous croyons : "Il a habité parmi nous". Nous voulons dire par là que Dieu, nous ne sommes pas plus malins que les autres pour nous le représenter, pour le penser, pour savoir ce qu'il pense, pour savoir ce qu'il veut, nous sommes tous démunis devant cette perspective. Mais ce Dieu-là a accepté le défi de détruire toutes les formes de puissance, de détruire toutes les formes de domination, pour dire : je viens parmi vous, je demeure parmi vous. L'expression même de saint Jean est fort belle : "Il a demeuré parmi nous", littéralement, "Il a planté sa tente parmi nous", ce qui veut dire : Dieu a accepté une condition nomade au cœur de l'humanité.

Quelle est votre relation avec Dieu ? En ce matin de Noël, comment concevons-nous, comment croyons-nous, comment expérimentons-nous cette relation avec Dieu ? Il est tout simplement celui qui a pris la condition humaine, celui qui a marché à nos côtés, celui qui s'est fait nomade au milieu de l'humanité, dépouillé de tout pouvoir, dépouillé de toute puissance, en nous disant simplement que s'il s'est fait chair, c'est pour que nous resplendissions de sa grâce et de sa tendresse.

 

 

AMEN

 

 
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