AU FIL DES HOMELIES

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LES SAINTS NE SONT PAS IMITABLES

Ez 3, 16-21 ; Mt 9, 35 - Mt 10, 1
St Jean-Marie Vianney - (4 août 2006)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

D

ans l’Église, le problème, ce ne sont pas les saints, c’est ce que les gens en font ! parce qu’il y a bien un saint qu’on nous a obligés à imiter, c’est le curé d’Ars. Moi, je ne veux pas personnellement imiter le curé d’Ars, pour la simple raison que je veux dormir un peu la nuit, et ne pas être secoué par le diable, par l’adversaire qui a beaucoup secoué Jean-Marie Vianney. Il se levait à minuit, il venait confesser à une heure du matin, il restait là jusqu’à six heures, il disait les Laudes, puis, il continuait à confesser toute la journée, il mangeait un peu de lait et du pain à midi, ce qui fait qu’il était dans un état un peu hypoglycémique avancé ! Cela n’explique pas les hallucinations et les remue-ménage du diable.

Un jour qu’il est allé rencontrer des missionnaires en 1826, des intellectuels qui n’étaient disposés à admettre que le diable s’intéresse un peu de cette vie d’homme, s’amusaient de ce qu’on racontait sur le saint. "Le soir, le ton monte dans la discussion, le saint disait ce qu’il avait vu et entendu, mais les autres prêtres n’étaient pas convaincus car ses histoires étaient extraordinaires et ils finirent par le traiter de visionnaire : « Vous ne mangez pas, vous ne dormez pas, disaient-ils, c’est la tête qui vous chante et les rats qui vous courent dans la cervelle ». L’abbé Vianney se tut, et l’on en fut se coucher. Vers minuit, les habitants du presbytère furent réveillés par un tapage infernal, craquements de plus en plus fort, les vitres secouées, même les murs semblèrent chanceler. Il y avait là le curé de saint Trévier, l’abbé Grangier, son vicaire, l’abbé Benoît, l’abbé Chevallon, l’un des missionnaires et Denise Lambisse la servante du presbytère. Puis le vacarme fut tel, venant de la chambre du saint que l’abbé Benoît s’écria : on assassine le curé d’Ars. Tout le monde se précipita, la porte ouverte on vit que le lit du saint était au beau milieu de la pièce et il leur dit : C’est le grappin, surnom donné au démon, qui m’a traîné jusque-là et qui fait tout ce remue-ménage. Ce n’est rien, je regrette de ne pas vous avoir bien plutôt prévenu, mais c’est bon signe, demain, il y aura un gros poisson". C’est le nom qu’il donne aux âmes qu’il va repêcher lorsque évidemment le grappin le secoue, c’est que le lendemain, il y a un enjeu important, il y a un pécheur qui va se repentir.

Quand on lit cela, vous êtes comme moi, on sourit et on se pose la question : était-il halluciné, ou non ? Au fond, peu importe ! on a à faire là à un homme d’une très honnête et d'une très pure naïveté. Cet homme, contrairement à ce qu’on a voulu nous faire croire après, n’a pas imité les prêtres du 19ème siècle, bien qu’il soit un peu contaminé de temps en temps par le jansénisme et la sévérité. Mais il a très spontanément une manière d’être avec Dieu. Après, on nous a fait croire qu’il fallait l’imiter, mais s’il y en a un qui a bien rompu avec l’imitation, c’est lui.

Il n’est pas du tout comme les prêtres qui l’entourent. Il y a un mystère profond de cette sainteté, de ce mystique qui a vécu de fait sur deux axes théologiques principaux : la Trinité qui était l’axe fondamental de sa prédication, et la miséricorde de Dieu. Il était comme une chambre d’amplification de l’expérience qu’il vivait de la manière dont Dieu veut sauver les hommes et qui souffre de ne pouvoir les toucher par sa miséricorde. Nous ne saurons jamais, et ce n’est pas le problème, quelle est la part d’hallucination et quelle est la part de révélation, mais les deux faisaient qu’il était la réponse à une souffrance qu’il avait de ressentir comme dans sa chair, le désir du Père de venir sauver les hommes, et la manière dont ces hommes se dérobent au pardon divin. C’est cela qu’il éprouvait au point qu’effectivement, tout prenait une sorte d’amplitude avec des remue-ménage, des apparitions, on raconte mille et une histoire, vraies ou fausses de la manière dont cet homme souffrait à l’intérieur.

J’ai assez de prêtres dans l’assemblée pour savoir que cela leur est arrivé comme moi, qu’à certaines célébrations, je me dis souvent en moi-même, et je le dis à Dieu : je crois que nous sommes de trop tous les deux. Il y a des cérémonies où j’ai plus l’impression que les gens se mettent en scène qu’ils ne viennent rencontrer Dieu. Et je pense que c’est une petite souffrance minime par rapport à celle que devait ressentir le curé d’Ars, cela nous arrive nous, quand nous célébrons d’être un peu l’otage d’une mise en scène, et Dieu y est un invité parmi les autres, même s’il n’est pas oublié dans l’affaire.

Le curé d’Ars est comme un horloger, il regardait les choses avec une loupe grossissante. Il regardait ce qui manque à l’homme et il souffrait de voir, de réaliser, comme une mère, il éprouvait dans son corps d’homme et de prêtre, comme une mère éprouve la souffrance pour son enfant lorsqu’il s’éloigne d’elle ou s’éloigne de l’amour, ou renie le pardon. Il y avait une sorte d’amplification affective extrêmement forte qui faisait qu’il portait et ressentait les choses et les vivait sur ce registre qu’on lui attribue. Il a inventé la réponse, on s’est moqué de lui, bien que dans les dernières années de sa vie, les trains étaient de plus en plus nombreux, jusqu’à trois cents personnes venaient se confesser, des évêques, des grands prédicateurs, le père Lacordaire est venu lui-même écouter les sermons très simples du curé d’Ars. Comme il l’a dit lui-même, on entendait au plus près l’accent de la vérité de l’évangile. Il y avait une sorte de contagion, cet homme très simple, très naïf, très affectueux, très affectif, arrivait à transmettre presque l’authentique accent de vérité de l’évangile. C’est cela qui a fait que cet homme a été d’emblée béatifié et canonisé, il y avait chez lui une proximité, une familiarité avec l’évangile.

C’est comme cela que nous pouvons le fêter, comme un homme qui a été très près de la lettre de l’esprit de l’évangile. Il a pu dire, (je vous raconte la fin de sa vie), comme les Thérèse, car je crois qu’il y a une sorte de grande famille avec les deux Thérèse, car sainte Thérèse d’Avila disait au moment de sa dernière communion : "Partons maintenant, il est temps de nous voi"». Il y a une sorte de hâte amoureuse dans la vie de Thérèse d’Avila. Bernanos reprendra un peu en imitant le curé d’Ars, fait dire au curé de "Mouchette" : "à nous deux, maintenant". Le curé d’Ars n’a pas dit "à nous deux maintenant", mais lorsqu’il reçut l’extrême-onction et le viatique, le curé qui le veillait lui dit : "Monsieur le curé, vous êtes avec le Bon Dieu". Et il répondit simplement, et c’est bien une phrase du curé d’Ars : "oui, mon ami", et il s’endormit. C’est une phrase typiquement de lui, que d’aller ce chemin, et d’y aller avec tout ce qu’il est, de naïveté, de personnalité.

Demandons que cette réponse si franche, sans bavure, si nette, nous aide à donner la nôtre au Seigneur qui nous attend.

 

 

AMEN

 

 

 
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