AU FIL DES HOMELIES

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L'INTELLIGENCE DE LA MISÉRICORDE

Ez 3, 16-21 ; Mt 9, 35 - Mt 10, 1
St Jean-Marie Vianney - (4 août 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Pauvreté des moyens et immensité de la miséricorde

 

F

igure beaucoup plus complexe qu'on ne l'imagine que celle du curé d'Ars. Tout d'abord, une question : comment se fait-il qu'il ait eu si peu de capacités intellectuelles ? C'est évidemment un très grand mystère, on n'imagine pas à quel point ce pauvre Jean-Marie Vianney était absolument incapable d'avaler quelques mots, quelques phrases de latin, et sa théologie était tellement nulle qu'on ne l'a pas admis à l'ordination. Pourtant à l'époque on demandait un minimum, vraiment minimum du minimum, mais il n'y pouvait rien. Le calvaire de sa vie, la croix sur laquelle il sera crucifié tout le temps, c'est l'intelligence. Il n'a vraiment, intellectuellement, rien pour lui. Il semble bien que juste après la chute de l'empire, comme il y avait un assez grand bouleversement dans le clergé de France, c'est parce que l'archevêque de Lyon manquait de prêtres, qu'il est allé le rechercher. Il savait qu'il avait été recalé deux ans plus tôt, et il l'a ordonné malgré cela. C'est un véritable problème parce qu'il y a beaucoup de gens qui préfèrent avoir des curés imbéciles, cela leur facilite la vie mais c'est quand même une qualité indispensable et nécessaire.

Cela m'amène au deuxième aspect : ce qui a sauvé le curé d'Ars, c'est qu'il avait l'intelligence du cœur. Au niveau de la formulation, il a passé des cauchemars à préparer ses sermons, c'était effrayant, il ne pouvait pas dire deux mots l'un au bout de l'autre, et cependant, quand il était en face de quelqu'un, il comprenait exactement le drame de la vie de cette personne. Si bien qu'il a eu l'intelligence de la miséricorde. C'est cela qui est extraordinaire et très grand, parce que cette intelligence est beaucoup plus rare qu'on ne le pense, et c'est une vraie forme d'intelligence, mais surtout, ce n'était vraiment pas ce que pratiquait l'Église à l'époque.

On est tout juste après la chute de Napoléon, et l'Église n'avait qu'une envie, c'était de récupérer pied après pied tous les privilèges de situation qu'elle avait obtenu auparavant. On n'imagine pas la voracité du clergé de l'époque pour essayer de reprendre du pouvoir sur la société. Je crois que c'est cela qui a coulé d'ailleurs une certaine image de l'Église pendant tout le dix-neuvième siècle. Il y avait une telle soif de récupérer, et en collusion évidemment avec le trône, entre l'imbécillité de Charles X et la voracité des curés, on avait là un tableau politico-religieux complet de ce que pouvait être la France de l'époque. C'était pitoyable et c'est un miracle qu'on s'en soit relevé car c'était la sottise à l'état pur !

Il y a eu deux ou trois figures qui ont essayé d'échapper soit par le haut, soit par la base (pas par le bas), à ce drame. Ceux qui ont essayé d'échapper par le haut, c'est Lacordaire, avec Montalembert, Lamennais un peu, mais il a mal tourné. Et ceux qui ont échappé par la base, c'est le curé d'Ars parce que avec son intelligence du cœur, il a compris la détresse d'une certaine population chrétienne en France. La révolution avait quand même très profondément déchristianisé. La révolution, c'est depuis quatre-vingt-douze, en incluant l'épisode napoléonien, jusqu'à dix-huit-cent-treize, cela fait vingt ans, un trou de vingt ans, dans un équilibre de la vie de l'Église qui n'allait pas être retrouvé tout de suite, c'est énorme. Imaginez deux fois ce qu'ont vécu les Églises d'Europe centrale avec le rideau de fer, quarante ans, mais vingt années suffisent déjà à couper pas mal de choses. Et surtout, pas simplement des connaissances religieuses mais une certaine approche du mystère de l'Église. Si bien que tout était en train de se re-concentrer sur une sorte de formalisme : le christianisme, c'était la religion des gens convenables.

Le miracle du curé d'Ars, a été d'accueillir les gens qui pensaient qu'il fallait être convenable mais qui sentaient qu'ils ne pouvaient pas y arriver, donc, les pauvres gens. Les pauvres gens de son pays, les Dombes, parce que là aussi, il y avait eu pas mal de dégâts pendant la révolution. Il savait les accueillir et Dieu sait que c'était difficile car dans ces campagnes-là, les grands ravages c'était déjà l'alcool et la population était abêtie par le travail. Il n'y a pas que dans les villes que les prolétaires étaient malheureux d'autant plus qu'avec la réinstauration des fermages de la noblesse, la vie était dure. Le curé d'Ars a compris que ces gens étaient dans une vraie misère, il a compris aussi que le niveau de culture était très médiocre, que la plupart du temps, la manière de vivre était un peu infra-humaine. Donc, il a su être un curé proche et finalement il a trouvé un mode de parole, d'expression extrêmement simple pour toucher cette population.

Le deuxième public qu'il a atteint, ce sont ceux dont je vous disais qu'ils auraient bien voulu avoir un christianisme bien conforme, bien convenable, bien bourgeois et ils n'y arrivaient pas non plus. Et pour beaucoup de ces gens-là, la planche de salut a été le curé d'Ars qui leur a dit non pas : continuez à pécher, mais, même si vous êtes pécheurs, Dieu vous aime. C'est pratiquement le seul message qu'il a délivré dans une Église où la seule théologie régnante était la théologie janséniste complètement braquée sur l'inquiétude d'être sauvé. Sans le vouloir, sans avoir compris véritablement les enjeux religieux de son époque, parce que je crois qu'il ne pouvait pas y arriver, il a senti que beaucoup de gens étaient proches du désespoir à cause du christianisme. C'est pour cela qu'il a fait du confessionnal un lieu de salut au sens propre du terme. Il a dit aux gens qui venaient : oui, c'est vrai, telle chose s'est passée dans votre vie, mais la miséricorde de Dieu est plus grande que cela !

C'est pour cela qu'il est véritablement un modèle de pasteur. C'est sûr qu'il n'est pas imitable au pied de la lettre aujourd'hui. Il ne faut pas dire comme parfois je l'ai entendu, que plus on était bête, plus on était destiné à la prêtrise, c'est abominable parce que c'est mépriser complètement et la prêtrise et les pauvres gens qui vont subir après les conséquences de cette bêtise. Mais le curé d'Ars a découvert qu'on pouvait être des témoins du salut même dans la pire détresse et cette Église du début du dix-neuvième siècle dans laquelle il a travaillé à la mission du Christ, était une Église très démunie, pauvre, sans orientation fondamentale, des évêques recherchant le poste et pas autre chose, et lui, dans tout cela, il a essayé d'être le témoin de la miséricorde de Dieu. C'est ce qui a fait sa grandeur, c'est pour cela qu'aujourd'hui on le prie, et on peut le prier pour qu'il y ait des véritables témoins de cette intelligence du cœur et de la miséricorde de Dieu pour tous les hommes qui les cherchent.

 

 

AMEN

 

 
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