AU FIL DES HOMELIES

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SAINT LAURENT DIACRE ET MARTYR

2 Co 9, 6-10 ; Jn 12, 24-26
St Laurent - (10 août 1984)
Homélie du Père Jean-Philippe REVEL

Bastogne : Musée de Piconrue - Saint Laurent

D

 

ans un pays donné, quand un certain nombre de propriétaires ayant de la fortune soupçonnent ou pressentent que le gouvernement va augmenter les impôts ou en tout ou en partie les spolier de leurs biens, ces gens prennent et, tant qu'il est encore possible de le faire, vont les placer à l'étranger, en Suisse par exemple. C'est ce qu'on appelle une évasion des capitaux. Ce que le diacre Laurent a fait et qui lui a valu d'être martyrisé, c'est une évasion évangélique des capitaux.

Au troisième siècle, les diacres jouaient un rôle important dans l'Église parce que, ainsi qu'il est dit dans le livre des Actes, les apôtres et leurs successeurs les évêques, leur avaient délégué "le service des Tables", c'est-à-dire tout le service matériel de la communauté chrétienne. Il s'agissait essentiellement de nourrir ceux qui n'avaient rien à manger, c'est-à-dire les pauvres, et de s'occuper de toute l'organisation administrative de la charité, En fait, ce sont les diacres qui avaient en main les ressources provenant des dons faits à l'Église et dont ils se servaient pour nourrir les plus pauvres, les veuves, les orphelins, etc … Il en résulte que les diacres disposaient de sommes d'argent considérables, surtout dans les églises importantes comme celles de Rome, ou il y avait beaucoup de pauvres mais aussi beaucoup de riches. Ceux-ci faisaient des dons à l'Église et l'Église distribuait cet argent aux pauvres pour les aider à survivre malgré les difficultés quotidiennes de la vie. Le rôle des diacres consistait à assurer à la fois la collecte de ces dons et la répartition des vivres aux nécessiteux. Les diacres avaient donc une certaine importance, d'abord une importance apostolique et évangélique, mais aussi, au moins aux yeux du monde, une importance financière et administrative. C'est la raison pour laquelle, au moment des grandes persécutions qui s'accompagnaient d'une spoliation des biens de l'Église persécutée, on s'attaquait plus particulièrement aux diacres. Bien sûr on persécutait aussi les évêques puisque c'étaient les chefs de la communauté et qu'ils prêchaient la foi chrétienne opposée à celle des faux dieux de l'empire romain, mais il y avait un intérêt tout particulier à persécuter les diacres pour essayer de leur soutirer l'argent de l'Église et de leur faire révéler l'endroit où ils cachaient leur trésor.

Le diacre Laurent qui était un homme d'affaires et qui savait très bien ce qui se passait (il avait sûrement pas mal d'indicateurs qui le prévenait des évènements à venir, à la manière d'un spéculateur), a compris que les mauvais jours arrivaient, que l'empereur Valentinien risquait de déclencher une persécution et de confisquer les biens dont Laurent avait la charge. Il a donc organisé une évasion des capitaux. Seulement comme il n'y avait pas de banque suisse à l'époque et que l'évangile donnait quelques autres indications, il a assuré cette évasion des capitaux en distribuant radicalement tout ce qu'il y avait dans les caisses de l'Église aux pauvres de Rome, ce qui fait qu'il ne restait plus un sou. Quand il a été arrêté, et mis sur le gril, littéralement pour lui faire avouer où il cachait cet argent, Laurent a convoqué les pauvres de Rome et les a présentés au juge en lui disant : "Voilà les trésors : de l'Église ! Il n'y en a pas d'autre !" et c'était la vérité. Evidemment, il fut martyrisé avec d'autant plus de férocité qu'il s'était ainsi joué du gouvernement impérial.

Ce qui a rendu si célèbre le diacre Laurent est très important pour notre vie quotidienne Il s'agit de cette évasion de nos capitaux que nous devons opérer jour après jour, non pas à l'égard d'un gouvernement qui voudrait nous spolier, mais à l'égard du gouvernement de nos passions, de nos tentations qui sans cesse essayent d'amasser de l'argent pour notre bien personnel, pour ce que nous croyons être notre bien-être, alors qu'il faut que nous placions cet argent avec soin, là où il doit être place, en vue du Royaume des cieux et conformément à ce que nous demande l'évangile.

C'est vrai que nous donnons peu. Nous sommes très peu portés à donner. Nous préférons beaucoup acquérir et surtout garder. Et nous aimons bien garder, sinon notre argent, tout ce qui constitue l'entourage quotidien de notre vie, notre confort matériel, spirituel ou moral, intellectuel, tout ce qui nous permet de vivre à l'aise. Et si nous aimons tellement amasser autour de nous ces richesses et les garder auprès de nous c'est pour toutes sortes de raisons : il y a l'égoïsme qui fait que nous sommes moins sensibles aux besoins des autres qu'à nos propres besoins, il y a la peur de l'insécurité qui fait que nous n'avons pas assez confiance en Dieu pour affronter un lendemain incertain et que nous voulons avoir toutes sortes de garanties et d'assurances ; il y a peut-être l'avarice, le goût, le plaisir simplement d'amasser, et il y a des gens qui s'entourent de tas de choses inutiles et qui ont beaucoup d'argent ou de biens qui ne leur serviront jamais à rien, mais qui se plaisent à réunir autour d'eux tout cela qui leur donne une sorte de gloire, une sorte de conscience d'eux-mêmes qui leur permet peut-être d'êtres sûrs de leur identité. Bref il y a toutes sortes de raisons qui font que nous n'aimons pas donner et que nous préférons, non pas seulement recevoir mais surtout garder.

Et ceci est tout à fait le contraire de l'évangile. Saint Laurent nous apprend qu'il faut savoir donner sans souci du lendemain, sans vouloir avoir absolument toutes les garanties d'une survie convenable et confortable. Il faut savoir donner et donner non seulement son argent mais donner bien plus profondément son cœur, son temps, son attention, donner son être profond. Finalement, aimer c'est donner ce que l'on est et il n'y a pas d'autre chemin pour entrer dans le Royaume de Dieu que celui de l'amour, par conséquent celui du don, celui de cette attitude d'ouverture généreuse. Et vous l'avez entendu tout à l'heure, saint Paul pousse cette exigence jusqu'à sa dernière limite. Dans l'épître aux Corinthiens il dit : "Dieu aime celui qui donne avec joie !" Il ne suffit pas de donner du bout des doigts ou du bout des lèvres, de donner par devoir, de donner parce que vraiment on a trop peur, à force de rester enfermé sur soi-même, d'être rejeté du Royaume, Il faut donner avec joie. Il faut que le don soit notre joie. Il faut que le partage avec les autres soit véritablement pour nous allégresse et bonheur. "Il n'y a pas d'autre bonheur que d'aimer" et "On ne possède vraiment que ce que l'on donne !" sont des formules très vraies, encore faut-il les faire passer dans la réalité de notre vie et de notre sensibilité. Il faut que nous apprenions à être heureux de donner, à être heureux de la joie de celui à qui nous donnons, à être heureux que ce qui était à nous ne soit pas seulement à nous mais soit partagé, à la limite que ce qui était à nous et que nous aimions ne soit plus à nous mais soit à quelqu'un qu'on aime et que, ainsi, notre amour soit en quelque sorte redoublé parce que cette chose à laquelle nous étions attaché, voilà que nous l'avons donnée à quelqu'un à qui nous sommes attaché. Et ainsi il y a comme une convergence de ces deux amours, l'amour de celui à qui nous donnons et l'amour de la chose que nous avons donnée. Ainsi, nous apprenons une forme de bonheur qui n'est peut-être pas celle dont nous avons l'habitude mais qui est la seule vraie, la seule qui peut, progressivement, nous préparer à la béatitude éternelle.

Que saint Laurent nous apprenne à donner, à donner avec joie et pas seulement par devoir, donc à transformer un petit peu notre échelle des valeurs et ce qui, réellement, rend notre cœur heureux.

 

AMEN

 
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