AU FIL DES HOMELIES

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SERVITEUR BON ET FIDÈLE

2 Co 9, 6-10 ; Jn 12, 24-26
St Laurent - (10 août 1985)
Homélie du Père Michel MORIN

Bastogne : Musée en Piconrue - Saint Laurent

S

 

aint Laurent était diacre de l'Église de Rome. Il avait une charge très importante auprès de l'évêque de Rome qui, pour lui, était le pape Sixte II. La première de ces charges était le service de l'autel. Le diacre convoquait le peuple à la prière, prière que l'évêque faisait en son nom, et c'est lui qui était chargé de distribuer la communion aux fidèles. Il avait ensuite un second service que l'on appellerait aujourd'hui le service du temporel. Le diacre avait la charge des finances, de la gestion des biens donnés par les chrétiens. Il devait non seulement gérer mais manifester que l'Église portait dans son cœur un autre trésor encore plus important que ces biens matériels et qui étaient les chrétiens. Le diacre devait, avec déli­catesse, avec attention, faire en sorte que, parmi les chrétiens, personne ne manque de rien, en particulier les plus démunis que sont les pauvres, les veuves et les orphelins. Le diaconat est donc, à travers la réalité liturgique et la réalité caritative, un service, mais il ne faudrait pas restreindre ce mot de service uniquement au diaconat.

Le diaconat est un service qui manifeste que l'Église tout entière est un service, que l'Église tout entière, parce qu'elle est l'Église, est servante, et que chaque chrétien, chaque baptisé est, par le fait même de son baptême et de sa confirmation, un serviteur. En quoi l'Église est-elle, en quoi chacun de nous est-il serviteur ? Selon cette expression très belle de l'Ancien Testament, "serviteurs du dessein de Dieu, ouvriers de son désir", à l'image de ce Dieu qui s'est fait le serviteur, qui s'est fait l'esclave, qui a revêtu non seulement notre humanité mais notre humanité sous la forme de l'esclavage, du serviteur c'est-à-dire de l'obéissant. Le Christ Lui-même, tout Fils qu'il était, a dédaigné un instant la gloire dont Il était re­vêtu au ciel, pour prendre la réalité du serviteur, de l'esclave, et dans l'obéissance au dessein du Père, Il a été jusqu'à donner Lui-même son beau témoignage en mourant sur la croix et en donnant son sang pour la multitude, pour le pardon des péchés.

Tout chrétien est serviteur à la suite et à l'image de ce Serviteur qui est devenu son maître. Nous sommes serviteurs à l'intérieur même de l'Église en ce sens où, par notre propre baptême, nous avons à accueillir ce désir de Dieu, ce dessein salutaire de Dieu pour chacun d'entre nous et pour l'Église que nous formons aujourd'hui. L'Église, c'est son trésor, c'est cette part d'humanité qui dans sa liberté a accepté ce dessein de Dieu, à accepter d'être sauvé par ce sang versé par le Serviteur souffrant qu'est le Christ. Et nous sommes devant Dieu "serviteurs de son dessein" d'abord dans la mesure où nous Le recevons, dans la mesure où nous l'accueillons. Un serviteur, ce n'est pas celui qui fait les choses de lui-même, c'est celui qui en reçoit l'ordre. Nous avons été, par la grâce du baptême, ordonnés serviteurs de Dieu, et notre service premier c'est d'en vivre, c'est d'en être les serviteurs les uns pour les autres, au cœur de l'Église, à commencer par les plus faibles, par les plus pauvres, par ceux-là même qui ont manifestement au regard humain peut-être plus besoin de la force salu­taire de la grâce.

Mais ce service ne pourrait se limiter à la vie chrétienne, à l'intérieur même de l'Église. Si saint Laurent a manifesté son service dans son action litur­gique de façon éminente et de même de façon très belle dans le service des pauvres, il l'a manifesté aussi aux yeux des païens car nous sommes serviteurs pour le monde. L'Église est servante parce qu'elle a reçu ce trésor de la grâce de Dieu pour qu'elle en vive et qu'à travers sa vie, elle le manifeste. Et saint Laurent, d'une façon qu'on pourrait peut-être trouver bizarre, a porté dans son témoignage ultime ce service pour le monde. Condamné à mort pour avoir joué ceux qui voulaient s'emparer des trésors de l'Église et devant lesquels il s'était présenté accompagné de tous les pauvres secourus, il fut brûlé sur un gril. A un certain moment, il dit à son bourreau : "Voilà, c'est cuit ! Re­tourne et mange si tu veux !" Et saint Ambroise commente : "Il montrait ainsi, par la force de son cœur, qu'il ne craignait pas la brûlure du feu." Nous avons là une façon de servir le monde, c'est-à-dire de manifester que, pour nous, les choses du monde ne sont pas définitives et que, vis-à-vis de tous les évènements heureux, malheureux ou tragiques, le chrétien, parce qu'il est porteur, dans son cœur et dans sa chair, de la Pâque du Christ doit se situer dans une relation tout à fait relative par rapport au monde. Le monde n'est pas l'absolu. Le monde n'a pas en lui-même ni sa source, ni son avenir, pas plus d'ailleurs que son présent. Le monde ne peut se sauver seul. Le monde n'est pas fait pour cela. Il est destiné à recevoir le dessein de Dieu, à l'accomplir, à en vivre, à en être sauvé et ainsi être glorifié de la gloire du Père qu'il donne à ceux qui l'ont servi.

Ce trait n'est pas uniquement propre à saint Laurent. D'autres martyrs, par exemple saint Thomas More, ont manifesté un certain humour spirituel vis-à-vis des évènements que le monde nous fait vivre. Ceci manifeste que notre fondement, notre joie, notre cer­titude n'est pas dans les circonstances que nous vi­vons, quelles qu'elles soient, mais dans le fait que nous sommes déjà sauvés et inscrits dans la gloire du Père, parce que au service de ce salut les uns vis-à-vis des autres.

Nous avons, en tant que chrétiens, à nous si­tuer vis-à-vis du monde, non pas pour le condamner, non pas pour tout avaliser, loin de là, non pas pour nous en séparer, mais pour être au milieu de lui les témoins de la Pâque du Christ qui relativise toutes les choses du monde, (ce monde qui aujourd'hui veut devenir un absolu), en fonction de l'honneur auquel nous sommes destinés et qui est d'entrer dans la gloire du Christ.

Demandons, par la prière de saint Laurent, de pouvoir retrouver ce sens du service. L'Église est "servante des mystères de Dieu". Elle sert elle-même, pour ses propres enfants, la Pâque du Christ versée dans son sang, livrée dans son corps. Mais, en vivant de cela, nous prenons vis-à-vis du monde une position radicale qui n'est plus celle du monde. Sans en être séparés, nous n'en sommes plus. Et nous devons, d'une façon ou d'une autre, faire en sorte que toutes nos paroles, tous nos gestes, toute notre attitude mani­feste au monde que, pour nous, ce qu'il nous fait vivre ce qu'il représente, ce qu'il est, est relatif par rapport à l'absolu de la Pâque et du mystère du Seigneur. Que la prière incessante de saint Laurent nous garde dans la fidélité humble, persévérante à ce service, pour que nous puissions, nous aussi, être enfouis dans la Pâque du Christ, y mourir, Lui qui est la "Terre des Vivants" et, un jour, partager avec Lui sa gloire auprès du Père.

 

AMEN

 
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