AU FIL DES HOMELIES

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VIVRE LE DON DE SA VIE

2 Co 9, 6-10 ; Jn 12, 24-26
St Laurent - (10 août 2005)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Q

ui sème chichement moissonnera chichement, qui sème largement, moissonnera largement ". C'est une histoire de semence, semence que l'on retrouve dans l'évangile. Si le grain de blé ne meurt, s'il ne tombe pas en terre, il n'arrivera pas à porter du fruit, mais si le grain de blé est enfoui dans la terre, alors, il portera beaucoup de fruits.

En 258 quand Laurent meurt à Rome, sous la persécution de Valérien qui avait interdit les assemblées liturgiques, il faut savoir que l'évêque qu'il servait, Sixte II était mort quatre jours avant avec quatre autres diacres, et on n'a pas fait une solennité, une grande fête du martyre de Sixte II, qui pourtant est mort sous la même persécution. On a retenu le martyre de Laurent, comme une grande page glorieuse de l'Église romaine et de notre Église. Populaire, célèbre, parce qu'il amène les pauvres au procès que lui fait l'empereur, parce que l'empereur avait demandé les richesses de l'Église, populaire aussi parce qu'on retient de lui cette phrase célèbre à ses bourreaux : "retournez-moi, je suis assez cuit de ce côté !" Mais au-delà de ces pages qui peuvent prêter à sourire aujourd'hui, il n'en demeure pas moins que les diacres ont un rôle important dans l'Église de Rome. On ne peut pas imaginer aujourd'hui, vu la pâle figure de notre diaconat permanent, il s'agit de gens qui ont un ministère vrai, profond et important pour l'Église. On dira que le diaconat est le ministère de la charité, mais ce sont des hommes forts dans l'organisation de l'Église. Ce sont des hommes qui ont du tempérament, qui savent prendre des décisions, qui savent comment il faut faire. C'est pourquoi le diacre à cette époque-là est celui qui se mouille, qui se mouille vraiment, c'est pourquoi c'est lui qui baptise dans les baptistères où l'eau coule. C'est pourquoi le diacre met la main à la pâte, il ne se contente pas de dire que l'Église a une option préférentielle pour les pauvres, il s'occupe vraiment des pauvres. Avant de mourir, Laurent distribue toutes ses richesses, toutes les richesses de l'Église aux pauvres, parce que c'est le diacre qui tient les cordons de la bourse. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'ils ont été supprimés dans l'Église de Rome, on en a fait un organe témoin, parce qu'ils avaient beaucoup trop de pouvoirs. Dans ces cas-là, la jalousie l'emporte, et les prêtres ont essayé de se débarrasser des diacres qui finissaient par être presque automatiquement choisis pour devenir l'évêque de Rome, puisqu'ils étaient au courant de la manière dont les choses fonctionnaient.

Au-delà de tout cela, il y a une réflexion qui me semble importante, c'est justement, pour y revenir, l'histoire de la semence. Peut-être qu'aujourd'hui, le martyre de Laurent devrait nous rappeler ce que dit saint Paul lui-même : "Qui sème chichement moissonne chichement". L'Église moissonnera chichement si elle sème chichement. L'histoire de Laurent c'est justement de montrer que le martyre est véritablement un don. Encore aujourd'hui, nous pensons volontiers que le martyre, c'est pour les autres, que c'est beaucoup trop loin, que nous n'y arriverons jamais. Comment mourir martyr ? Mais, en donnant, tout simplement, c'est ça le martyre. Ultimement donner sa vie, effectivement par la mort. Mais nous ne savons pas si nous en aurons la force, si nous y arriverons, mais nous passons notre temps à reculer devant le martyre. Nous calculons tout, nous calculons la grâce de Dieu, nous organisons tout, y compris nos méthodes pastorales. Nous avons une manière de gérer l'Église, la miséricorde, j'allais dire, à la petite semaine. Nous ne savons plus donner.

"Qui sème chichement moissonne chichement". Il faut que le grain de blé meure en terre pour qu'il porte beaucoup de fruits. Nous avons l'impression que l'Église, mais parlons de nos communautés, parlons de notre vie spirituelle, s'essouffle, mais tout simplement parce que nous passons notre temps à récupérer ce que nous croyons avoir donné. Nous essayons toujours de jouer les Harpagon avec le peu que nous croyons avoir reçu de Dieu et des autres, et nous attendons que les autres soient des martyrs, soient des saints, soient tout simplement des chrétiens. Mais ce n'est pas ça l'Église. Ce n'est pas ça la foi chrétienne. Laurent va mourir. On lui demande les trésors de l'Église, il apporte les pauvres, mais il avait déjà donné aux pauvres les richesses de l'Église. Certes, il avait peut-être donné sa vie dans le diaconat, mais enfin, il n'était pas rentré dans un système hiérarchique, ce n'était pas une organisation d'un planning diocésain ou pastoral, même paroissial. C'était d'abord de manifester le don. Ce qui a le plus de prix dans notre vie, ce qui va lui donner du sens, c'est de savoir en qui on met notre foi, et donc, en qui on met notre confiance.

Le martyre aujourd'hui pour l'Église, pour nos vieilles Églises latines, occidentales, s'éprouve dans la capacité encore à vivre ce don. C'est cela peut-être notre martyre. En 258, l'Église de Rome n'était pas une institution, il n'y avait pas le Vatican, il n'y avait pas la papa mobile et autres choses du même genre. Et on ne pleurait pas sur le peu de chrétiens qu'il y avait. On vivait sa foi en donnant, tout simplement. Certainement que si cette Église de Rome, par ses martyrs, comme nos Églises, Églises qui souffrent encre aujourd'hui dans certains pays, est capable de porter du fruit, c'est bien parce qu'il y a eu semence. Autrement dit, il y a eu don sans retour.

Que Laurent nous apprenne cela, parce que ce que nous célébrons dans l'eucharistie, c'est aussi un don. "Prenez et mangez, c'est mon corps livré. Prenez et buvez, c'est mon sang versé". C'est le don de Dieu, comme Jésus l'a dit à la samaritaine : "Si tu savais le don de Dieu". L'Église vit encore aujourd'hui l'actualité du martyre, parce qu'elle est capable si elle le veut bien de dire à ce monde qu'on peut se donner, et qu'on ne perd rien. Ainsi, que notre eucharistie et saint Laurent nous apprennent encore aujourd'hui, au-delà de toute méthode, de tout calcul, à savoir que la semence n'est pas faite pour être bouclée, enfermée, mais bien pour être jetée, pourpre donnée, et ce n'est qu'à ce prix-là, qu'encore aujourd'hui dans notre monde, notre semence, comme la semence de tous les martyrs depuis l'origine de l'Église, portera beaucoup de fruits, parce que nous croyons que Jésus, le premier de tous les grains de blé, mort et mis en terre, porte, comme il a porté et portera beaucoup de fruits.

 

 

AMEN

 

 
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