AU FIL DES HOMELIES

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CE QUE FEMME VEUT : SAINTE CLAIRE

1 Th 2, 13-14+17+19-20 ; Mt 17, 24-27
Ste Claire- (11 août 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

O

n imagine volontiers, mais c'est une sorte de banalité culturelle moderne, que l'émancipa­tion de la femme date du début du vingtième siècle, avec les suffragettes relayées par les féministes et toute cette littérature contemporaine qui veut obte­nir l'égalité de l'homme et de la femme. En réalité, le combat a commencé beaucoup plus tôt, et s'il fallait retenir à travers tout le Moyen-Age une seule figure de cette promotion et de cette émancipation de la femme, personnellement, je choisirais sainte Claire. D'une certaine manière, elle est le modèle même de la femme qui sait ce qu'elle veut, et Dieu sait que quand une femme sait ce qu'elle veut, à ce moment-là, "ce que femme veut, Dieu le veut !" Pour sainte Claire, c'est à peu près ce qui s'est passé.

En effet, on est dans une société, au début du treizième siècle, qui est le début de la société mar­chande, c'est le début de multinationales, et les famil­les d'Assise sont vraiment dans le mouvement, tout spécialement la famille Bernardone, de saint François d'Assise, et saint François invente une sorte de ré­ponse évangélique à cette nouvelle société. Cette nouvelle société a l'idée d'une sorte de maîtrise tech­nique et financière de la vie, trouver des assurances, trouver des sécurités, et saint François invente une réponse d'évangile, et c'est la pauvreté, c'est-à-dire : pas de sécurité, on travaille sans filet, on vit dans la cité, on propose l'évangile et l'on vit de ce que veut bien donner cette société qui commence, même si c'est encore très relatif, à être une société d'échanges commerciaux intenses, et par conséquent une société d'abondance et de consommation. Donc, saint Fran­çois imagine un système où l'on vit dans la cité, où l'on n'est plus comme dans les monastères autonomes qui arrivent à subvenir à leurs frais par leur travail, mais dit-il, je serai là au milieu de la cité, je propose­rai l'évangile, et je recevrai ce que la société veut bien me donner. Cela n'a pas posé trop de problèmes, mais cela n'a pas très bien réussi parce que dès la deuxième génération de franciscains, ils se sont plus habitués à la société de consommation que saint François ne le souhaitait. Fermons la parenthèse, on n'est pas là au­jourd'hui pour faire l'apologie de saint François et la décadence des franciscains.

Mais, sainte Claire avait la même idée. Elle a vraiment été sous le choc quand elle a compris ce que voulait François. Une certaine tradition littéraire veut qu'elle ait été très éblouie par saint François, c'est possible, mais je crois que saint François ne marchait pas de ce côté-là, et je ne pense pas non plus sainte Claire, en tout cas, sainte Claire a voulu elle aussi, épouser Dame Pauvreté. Seulement, les affaires se sont compliquées, parce qu'autant on pouvait laisser des hommes vivre de mendicité dans une cité, autant il était impensable à l'époque, n de laisser des femmes vivre de la pauvreté par mendicité. En réalité, dans l'esprit de l'époque, c'était pratiquement l'équivalent de la prostitution. Une femme qui n'avait pas, par sa dot, en entrant au couvent les moyens d'assurer sa subsistance et d'assurer la subsistance et l'autonomie du couvent, cela ne pouvait pas marcher. C'était d'ailleurs un obstacle assez considérable, ce qui fait que les cisterciens, environ un siècle auparavant avaient contourné le problème : il y avait deux sortes de frè­res, ceux qui apportaient suffisamment d'argent pour faire vivre le couvent devenaient frères de chœur, ils ne faisaient pas de travaux manuels, et ceux qui n'avaient pas d'argent, les frères convers, apportaient leur travail. Donc, à la limite, on pouvait transposer cela en partie chez les sœurs, mais en réalité, il fallait un système de monastère de sœurs autonomes et qui aient un moyen de subsistance. Or, Claire ne voulait pas de cela. Elle voulait vraiment que le couvent vive dans la pauvreté, c'est-à-dire dans la dépendance. Dans un premier temps, elle a cru se confier au cardi­nal qui allait devenir le futur Grégoire IX et qui venait très volontiers à San Damiano, là où étaient les sœurs qui trouvait cette idée très sympathique, et sœur Claire demandait au cardinal d'intercéder pour elle pour qu'elle obtienne une sorte d'indult, une bulle spéciale pour vivre dans ce statut particulier de pauvreté. Il faut toujours se méfier des cardinaux, parce qu'au début, elle a cru que le cardinal était pour elle, et en réalité, lorsque le cardinal est devenu pape, il lui a fait savoir qu'il était impossible d'accéder à son souhait. Sainte Claire a vécu dans une sorte de contradiction interne, elle voulait que les sœurs vivent dans la pauvreté, et le pape ne le voulait pas. Et je trouve que ce qui est extraordinaire là-dedans, c'est que c'est le pape qui a finalement cédé, comme quoi, ce que femme veut, cela se vérifie dans ce cas-là ! La veille de sa mort, elle a reçu la bulle de Grégoire IX qui autorisait les clarisses à vivre dans la pauvreté.

C'est plein d'enseignement. D'une part parce que du point de vue de la société, elle a transformé assez profondément la conception et l'image de la femme à l'époque, même si aujourd'hui, cela nous paraît infinitésimal par rapport à certains projets de libération dont ce n'est pas le lieu de parler ici, mais c'était une véritable libération au sens où une commu­nauté de femmes pouvait choisir sa propre vie, sa propre règle, ce qui ne s'était jamais vu. C'est très intéressant, parce que saint François n'y est pas ar­rivé, il a déchiré tous les brouillons, il n'a jamais voulu de règle, tandis que Sainte Claire elle savait bien mieux qu'il fallait une règle, et c'est pour cette raison que les clarisses sont restées beaucoup plus fidèles à leur idéal de clarisses, que les franciscains à l'idéal de saint François. Claire savait exactement ce qu'elle voulait. Donc la première chose, c'est cette détermination et cette possibilité pour des femmes dans l'Église de choisir et d'élaborer leur propre statut. Et d'autre part, et je trouve que c'est le plus beau, c'est le fait qu'à travers cette expérience de la pauvreté, dans un mode de vie extrêmement dur, et austère, les filles de sainte Claire, les clarisses encore aujourd'hui, arrivent à témoigner de façon très humble mais très belle de ce mystère de la générosité de Dieu. Au fond, c'est cela qu'elles veulent montrer, et c'est très juste et très profond : dans la dépendance manifestée par la pauvreté et la mendicité, elles trouvent la véritable liberté que Dieu leur donne. Je crois qu'il n'y a pas de plus beau message que beaucoup de féministes mo­dernes feraient bien de comprendre.

 

 

AMEN

 

 
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