AU FIL DES HOMELIES

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LA CLÔTURE SELON SAINTE CLAIRE

Jg 14, 12-20 ; Mt 17, 24-27
Ste Claire - (11 août 2003)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

I

l était certes tentant de vouloir prêcher sur la première lecture, sur ce qu'on peut essayer de dire concernant les relations conjugales entre Samson et sa femme. Mais, je vais passer à une autre femme qui, à mon avis, est beaucoup plus femme que la première. Cette femme véritablement femme, c'est sainte Claire. Je voudrais aussi apporter une petite pierre à cette série de petites réflexions que nous me­nons maintenant depuis le onze juillet à propos de la fête de différents saints fondateurs de règles et de vie monastique, après saint Benoît, après Eusèbe de Ver­ceil, j'aurais voulu vous partager une petite réflexion qui me semble très importante, sur la manière dont sainte Claire a su revivifier et relancer la vie monas­tique féminine.

La situation au treizième siècle est assez sim­ple pour les femmes : soit vous êtes soumises à un mari, à un homme, disons les choses clairement, votre père, votre frère, ou alors, votre mari, ou encore vous êtes soumises à une règle monastique, qui soit en pas­sant, est toujours écrite par des hommes. Au treizième siècle, il y a ce changement très important qui est un accroissement de la vie urbaine avec l'apparition d'une vie évangélique, ou pour certains points nous pour­rions la rapprocher du début de l'ère chrétienne. Ef­fectivement, un peu comme au début de l'expansion du christianisme dans la ville de Rome au premier siècle, nous avons affaire à des femmes, surtout en Italie qui ont le désir de vivre une vie évangélique chrétienne sans être soumises à une règle, sans être enfermées dans un monastère.

Apparaissent ainsi des styles de vie que l'on pourrait situer de deux manières : la première, des femmes qui vivent ensemble dans une maison et qui ont pour tâche d'aider le prochain. En soi, une vie caritative, tournée vers le pauvre ou vers le malade. Et puis, d'autre femmes qui paradoxalement vont avoir un poids très important dans la cité, ce sont les fem­mes qui se laissent emmurer, complètement enfer­mées, clôturées dans une pièce, avec quelquefois, juste une petite ouverture pour permettre le passage d'un plat de nourriture. Et paradoxalement c'est la manière que ces femmes ont inventé pour avoir un poids spirituel très important dans la ville. Car à partir de ce moment-là, ces femmes sont très souvent visi­tées par d'autres femmes ou par des hommes qui viennent prendre conseil auprès de ces saintes fem­mes.

Par rapport à cette efflorescence d'essais de vie monastique organisée de façon différente à ce que vivent les bénédictines ou les cisterciennes, la papauté va demander à un cardinal, le cardinal Hugolin, de mettre un peu d'ordre dans tout cela. A partir de ce moment-là, quand des femmes voudront vivre ensem­ble dans la cité italienne, elles devront se soumettre au cardinal Hugolin afin qu'il leur donne des règles de vie très précises. Cette règle de vie très précisé d'Hu­golin à cette époque repose uniquement sur la clôture. En fait, on a affaire au bon père de famille qui a en charge une série de filles qui lui sont confiées, et son boulot, c'est simplement de protéger ce qu'il y a de plus précieux pour une fille à cette époque, la virgi­nité. Et comme le père a le souci de la virginité de ses filles avant le mariage, le père, le cardinal Hugolin a le souci de préserver la virginité de toutes ces femmes qui lui sont confiées afin qu'elles soient très exacte­ment des épouses du Christ.

Par conséquent, cette clôture se révèle être très stricte, c'est-à-dire qu'à partir du moment où la femme est rentrée dans le monastère, il lui est totale­ment interdit de sortir, et j'ai même envie de dire même pas "les pieds devant" puisque les moniales sont enterrées dans l'enceinte du monastère. Si une femme doit sortir, ce sera pour fonder un nouveau monastère. Vous voyez que de la part d'Hugolin et de l'Église, la lecture de la clôture est une lecture très stricte. La clôture ne se limite pas à une interdiction totale d'entrer ou de sortir, la clôture se vit jusqu'au cœur même des sens, et tout d'abord de l'ouïe et de la vue. Hugolin va pousser jusqu'à son extrémité d'ail­leurs la règle de saint Benoît qui, à tout moment, justement clôture à ce point les échanges verbaux entre frères, et de même la vue. La vue, parce que Hugolin demande non seulement à ce qu'il y ait des grilles mais aussi qu'un tissu noir soit encore posé par-dessus ces grilles. L'ouïe, la parole, parce que seulement dans la règle de saint Benoît, il est demandé à ce qu'il y ait le silence à partir du moment où l'on se couche jusqu'au lever, et cela peut se comprendre quand on vit dans un dortoir pour éviter d'embêter le voisin pour qu'il puisse dormir tranquillement, mais Hugolin va jusqu'à l'extrême en poussant la règle jusqu'à un silence total même pendant la journée.

Sainte Claire arrive là-dedans comme un chien dans un jeu de quilles et va bouleverser d'une manière compète et absolue, la vision de la femme liée à la clôture et à la vie monastique. Ce qui est inté­ressant, c'est que sainte Claire ne va pas fonder sa vie monastique à partir de la règle d'Hugolin mais elle va faire une expérience totalement nouvelle, sans règle au départ, liée à l'expérience évangélique de saint François. Ainsi, la clôture, extérieurement, peut-être que maintenant on a l'impression qu'il n'y a pas beau­coup de différence entre une clarisse et une bénédic­tine, mais en tout cas, dans l'esprit de sainte Claire, les choses étaient très claires justement. Le nœud, le point fondamentale de la vie de communauté entre sœurs ne reposait absolument pas sur la clôture, qui pour Hugolin était en fait une mortification des sens, une destruction même des sens, tandis ce que sainte Claire demandait, c'était une mise à distance vis-à-vis du monde non pas pour une pénitence, mais tout sim­plement pour que cette distance entre la vie des sœurs et le monde permette un va-et-vient constant entre l'extérieur et l'intérieur. Ainsi, à San Damiano, quand la première fondation est mise en place, ce n'est pas un bâtiment fermé, juste une petite chapelle, et une maison à côté qui ne suffit pas et les sœurs vont construire ce qu'il faut autour, mais le but de cette fondation est de permettre de montrer l'exemple vis-à-vis des chrétiens qui viendront fréquenter ce lieu. Aucune opposition entre sœurs et laïcs. Mais comment la vie de communauté des sœurs permet-elle d'appeler à évangéliser les laïcs ? La première communauté de sainte Claire se laisse prendre par le monde et ainsi, Sainte Claire est très soucieuse de recevoir des gens de l'extérieur et de pouvoir connaître tout ce qui se passe dans le monde, l'évangélisation, l'Église, où en sont les croisades …

Enfin, sur la clôture du regard et la clôture de l'ouïe, de la parole, elle va complètement à contre-sens de ce que propose le cardinal. En effet, au niveau de la vue, pour que sa fondation se fasse, elle a dû se plier à certaines exigences de l'époque, mais elle te­nait à ce que ce fameux voile noir soit levé à chaque prédication du prêtre et au moment de la lecture de l'évangile. D'autre part, et je crois que c'est aussi très beau, le silence dans la communauté était tenu du soir jusqu'au matin, mais sainte Claire encourageait jus­tement ses sœurs à parler dans la journée afin de pou­voir s'édifier mutuellement.

La pierre qu'a posée sainte Claire, est une pierre de fondation dans l'évolution que va prendre la vie de communauté des sœurs au fur et à mesure des siècles. Il y a un petit texte de sainte Claire qui nous permet de comprendre très exactement la véritable valeur de cette mise à distance, de cette clôture, non pas la clôture pour la pénitence, non pas la clôture pour détruire ce corps ou ces sens que Dieu nous a donné, mais au contraire, une mise à distance pour mieux accueillir le Christ dans le cœur de chacun. Je vous lis un petit extrait de cette lettre qu'elle envoie à une autre sœur, elle parle de la Mère de Dieu, la Vierge Marie "qui a enfanté un tel Fils que les cieux ne pouvaient contenir, et elle, toutefois, l'a recueilli dans le petit enclos de son ventre saint et l'a porté dans son sein de jeune fille". Dans toute l'œuvre de Sainte Claire, le seul moment où elle parle de la clô­ture c'est quand elle utilise ce mot d'enclos. Cela me semble émaner d'une grande intuition féminine, car même si sainte Claire n'a pas porté physiquement dans son ventre un enfant, je crois que cela fait partie de cette intelligence féminine de pouvoir lire l'évan­gile et l'accueil de Dieu de cette manière : comment nous avons tous à vivre une clôture, non pas une clô­ture extérieure, une clôture de la pénitence mais au contraire dans laquelle nous préparons d'une certaine manière, un petit nid d'amour ou un jardin, le jardin clos de la fiancée dont il est question dans le Cantique des cantiques, un jardin que nous préparons afin de recevoir l'Époux du Cantique notre Seigneur Dieu.

Frères et sœurs, cette intuition féminine est certainement à la base de la vie spirituelle chrétienne dont le sommet est de préparer son cœur à accueillir le Seigneur.

 

 

AMEN

 

 
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