AU FIL DES HOMELIES

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LA PAUVRETÉ ? VIVRE AU RISQUE DE DIEU !

Hb 9, 1-4 ; Mt 11, 25-30
Ste Claire - (11 août 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

S

i l'on en croit certains sociologues et économistes modernes, le monde occidental a changé de mode de vie et de société précisément vers le douzième et le treizième siècle, c'est-à-dire à l'époque de sainte Claire. Je trouve intéressant que saint François et Sainte Claire soient ceux qui ont inventé, peut-être beaucoup plus que saint Dominique, un nouveau mode de vie par rapport à ce changement social. Je voudrais vous le faire sentir.

Jusqu'à 1150 environ, le modèle des sociétés, c'est : chacun essaie de vivre sur son territoire et de subsister par ses propres moyens. C'est ce qu'on appelle du point de vue technique, une économie de précarité. Comme on ne sait pas ce que va être la moisson, comme on ne sait pas s'il y aura des produits alimentaires sur le marché, chacun vit dans un petit univers fermé où l'on essaie de vivre sur ses propres ressources. Cela ne favorise pas l'échange, cela ne favorise pas les relations commerciales, cela provoque une sorte de société frileuse, qui a toujours peur, une société qui n'ose pas s'avancer, qui n'a pas droit à l'erreur, c'est pour cela qu'on reproduit indéfiniment les mêmes bêtises, puisque de toute façon avec ces mêmes bêtises-là, on a survécu, donc, on continuera à survivre. C'est une société qui n'invente pas grand-chose, une société sans risque.

Vers le douzième siècle, amélioration des conditions de l'agriculture, mouvements de constitution des villes, elles triplent, quadruplent de format, de population, intensification des échanges, on prend des risques. On prend le risque d'investir son argent pour une expédition commerciale à mille ou deux mille kilomètres de là. On prend les risques d'investir sur un bateau qui part de Venise ou de Gênes. On prend le risque de créer l'ancêtre du chèque bancaire, c'est-à-dire qu'on a confiance que dans une ville à plus de mille kilomètres il y a quelqu'un qui pourra effectivement prêter de l'argent au nom de ma propre signature, la lettre de change. Les mentalités changent donc considérablement. Jusque-là, c'était chacun pour soi, ici, l'organisation de la cité, l'organisation du commerce et des échanges fait qu'il y a un minimum de solidarité qui permet de prendre des risques.

Quand on comprend cela, on comprend le mouvement de la pauvreté mendiante. Contrairement à ce qu'on croit, la pauvreté mendiante n'est pas une sorte de mouvement régressif. C'est le Père qui disait cela, et je ne suis pas sûr qu'il ait eu raison, il disait : grâce au déploiement de la richesse, les religieux se replient sur la pauvreté. Ce n'est pas sûr. Il semble qu'on lit beaucoup mieux la vie de saint François d'Assise et de sainte Claire, non pas dans le sens d'une réaction contre, une sorte de provocation, mais plutôt en se disant : si on poussait jusqu'au bout le risque ? Puisque mes frères dans la cité prennent le risque de compter les uns sur les autres, pourquoi nous, les religieux, ne prendrions-nous pas le risque maximum qui est de vivre carrément aux dépens de ceux qui veulent bien nous nourrir, et nous apporter le pain quotidien ? Autrement dit, loin d'être le mouvement de la pauvreté mendiante, loin d'être une contestation comme on l'a dit parfois, c'est plutôt de pousser à bout l'économie du risque. C'est profondément évangélique, parce qu'à la fois, on obéit à la parole du Seigneur, vous avez comme seule richesse l'évangile, ma Parole, ma présence à partager, et puis, en même temps, une immense estime pour le nouveau système. C'est-à-dire que les mendiants ne vont pas aller dans les campagnes où se vit encore le vieux système conservateur et conservatoire, mais ils vont aller dans les villes où c'est le nouveau système d'échange, où l'on prend des risques, on vient, on va voir son frère, on lui dit : je dépends de toi, la prière, la vie que je mène, l'annonce de l'évangile, dépendent de toi. De même que tu prends des risques pour aller au Moyen-Orient pour faire du trafic avec le sultan, ne peux-tu pas prendre des risques avec moi ? Ne peux-tu pas m'aider à vivre pour que j'annonce l'évangile ? Cela aura de temps à autre des petites déviances, aussi bien les franciscains que les dominicains, à certains moments récupéreront le système de la pauvreté et de la dépendance de la cité au profit de la fondation funéraire où l'on dira des messe et comme cela, on aura des rentes assurées. Ce n'est évidemment pas le meilleur de l'esprit mendiant, mais ce n'est plus tellement le cas aujourd'hui. Mais sur le fond, cette idée que lorsqu'on entre dans la cité, qu'on en fait partie, et que cette cité vit à l'heure du risque humain, économique, social, pourquoi l'évangile ne vivrait-il pas au risque de la dépendance ?

Je pense que c'est la manière dont on doit se poser la question aujourd'hui. Je trouve extraordinaire que les premiers mendiants Claire et François, aient saisi d'une certaine manière l'esprit du temps, sans s'en rendre compte, ils n'avaient pas fait d'études de sociologie, ils s'en moquaient complètement, ils n'avaient pas besoin de cela, mais avec leur génie spirituel, ils ont perçu que cette société ne vivait plus repliée sur elle-même et sur ses sécurités plus ou moins aléatoires, mais qu'elle prenait des risques. Et par conséquent, la pauvreté, c'est prendre le risque de la dépendance au cœur même de la cité, c'est jouer jusqu'au bout la solidarité dans le risque. Il n'y a rien de plus évangélique.

Que cette réflexion sur la pauvreté nous aide à trouver de vrais moyens pour essayer de reconstituer cette espèce de pseudo-mendicité qui ressemble à des films sur le moyen-âge, comme en voit de temps hélas quelques exemples se balader par-ci, par-là, mais à retrouver la véritable inspiration de la pauvreté. La véritable inspiration de la pauvreté, elle vient de la conception même de la cité, c'est l'évangile en fonction de la situation où l'on se trouve. Ce n'est pas une sorte de réalité absolue qui vous tombe dessus. C'est l'imagination des croyants, de disciples de l'évangile, qui se disent : si mes frères prennent des risques, il faut que j'en prenne d'une certaine manière, plus qu'eux. Et c'était une vraie redécouverte de la vie religieuse, parce qu'au fond, la vie consacrée, qu'est-ce que c'est sinon de vivre au risque de Dieu ?

 

 

AMEN

 

 
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