AU FIL DES HOMELIES

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TRAVAIL ET PAUVRETÉ

Ex 12, 29-34 ; Mt 18, 1-10
Ste Claire - (11 août 2006)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

A

u début du 13ème siècle, sainte Claire fait figure d’originale, pas uniquement parce qu’elle suit saint François d’Assise dans ce renouveau de l’évangile, pas uniquement aussi d’ailleurs, parce qu’elle va tenir face aux autorités ecclésiales pour renouveler le sens de la clôture monastique, surtout pour les femmes, mais elle est originale sur un autre aspect, c’est son rapport au travail.

Effectivement, à l’aube du 13ème siècle, quelle est la situation du travail dans les communautés monastiques ? Quelle est la place du travail dans une communauté monastique ? On peut dire, en gros, il y a les communautés monastiques dans lesquelles, et c'est la majorité d'ailleurs, le travail est quelque chose que l'on fait pour éviter de tomber dans l'oisiveté qui est la mère de tous les vices, une sorte de petite occupation sympathique, mais qui ne permet en aucune manière de vivre et de subsister. Ainsi dans la plupart des monastères bénédictins et cisterciens, on assiste à une sorte de double communauté : d'une part les sœurs qui n'ont pas de dot et qui font vivre le monastère par le travail de leurs mains, et qui font bouillir la marmite si l'on peut dire, et d'autre part, les moniales de chœur, qui ayant assez d'argent, se permettent de vivre toute leur vie en ne faisant pas grand-chose de leurs mains, en ne dégageant pas assez d'argent pour pouvoir faire subsister la communauté.

Certaines nouvelles communautés vont réagir face à ce système, et Jacques de Vitry au 13ème siècle va les décrire (c'est un chanoine augustin qui connaît très bien ces communautés et qui va les décrire, et qui a toujours encouragé les nouvelles communautés féminines à ce moment-là), il parle des communautés que l'on appelle les "humiliés", ce sont des communautés d'hommes, de femmes, ou mixtes, au 13ème siècle, ce n'était déjà pas mal, qui décident de travailler de leurs mains. Elles se trouvent en Italie du nord, à Milan. Il y a aussi d'autres communautés qui naissent cette fois-ci en Flandre, ce sont les "béguines", et qui travaillent aussi de leurs propres mains. Mais le défaut de ce système, des béguines et des humiliés, c'est que ces braves gens travaillent si bien, surtout les béguines, le travail du tissage de la toile, qu'elles vont finir par créer des petites entreprises et vont commercialiser leur produit de leur travail comme n'importe quelle autre entreprise.

Claire veut absolument éviter de tomber dans ces deux ornières, c'est-à-dire, un travail qui n'en est pas un, une sorte d'occupation, disons-le un peu aristocratique, parce que la bave moniale de chœur sait très bien que le soir elle aura sa soupe dans son assiette, et de l'autre côté, travailler tellement de ses mains, qu'en fait, on devient une entreprise soumise aux lois du marché. Sainte Claire veut à la fois travailler, et mendier. Cela nous semble un peu paradoxal, puisque nous sommes les premiers à dire aux gens qui mendient : vous feriez mieux de travailler à la place de mendier. Sainte Claire tient tellement à travailler, que même que quand elle est gravement malade, elle travaille de ses mains. Elle tient tellement à l'aumône, à la mendicité, que quand le pape refuse aux franciscains d'aller mendier au nom des sœurs, Claire s'énerve et hausse un peu le ton. Elle veut à la fois travailler et en même temps, continuer à mendier. Pourquoi ? Parce que le travail pour sainte Claire, ce n'est pas ce qui permet à la communauté de subsister. Sainte Claire travaille de ses mains, pourquoi ? Pas pour la communauté, mais pour offrir le produit de son travail aux autres (offrir, ne pas vendre !). Le travail est complètement gratuit. Et pourquoi veut-elle continuer à mendier ? Parce que l'aumône est le seul moyen de continuer à avoir une relation avec la société, une relation dans laquelle elle peut dire : j'ai besoin de vous. Je crois que là, on touche véritablement à la vraie signification de la pauvreté. La pauvreté, ce n'est pas d'abord de ne rien avoir pour tout recevoir des autres, c'est un petit peu facile, mais la pauvreté pour Claire c'est faire un travail qui ne vous appartient pas, il n'est pas à vous, et il n'est même pas reconnu selon les catégories économiques élémentaires, c'est-à-dire que quand on travaille on reçoit un salaire et c'est normal. Donc, il n'y a pas de salaire. Le travail qui est économique, est en fait pour elle anti-économique puisqu'il se fait par pure gratuité. D'autre part, elle ne veut absolument pas lâcher l'aumône, parce que la pauvreté, qu'est-ce que c'est ? c'est accepter de se mettre en dépendance des autres. C'est la raison pour laquelle on a là une critique très claire de la vie monastique classique, qui est vécue en autarcie, c'est-à-dire que vous avez absolument tout pour vivre sur vos terres, avec vos moulins, vos vaches votre lait et vos vignes, et vous vivez complètement coupés de tout le reste du monde économique. Sainte Claire accepte de recevoir ce que les gens voudront bien lui donner.

Je crois que cette définition du travail et de la pauvreté pourrait retenir notre attention aujourd'hui, dans nos communautés. Que ce soient des communautés monastiques, mais même aussi les communautés paroissiales. La pauvreté pour Claire, c'est accepter de se dépouiller de son propre travail, de ce qu'il y a de plus intime à elle-même, de ce qu'elle a fait avec ses mains. Je crois que nous avons à réfléchir là-dessus, sur notre travail, même sur ce que nous avons à donner de nous-mêmes, de notre foi, de notre travail pastoral qui en aucun cas ne nous appartient, et que nous avons à donner gratuitement. Nous avons reçu gratuitement, nous avons à donner gratuitement, quand bien même nous travaillons notre vie spirituelle, notre vie théologique. Cela ne se négocie pas. Et pour vire la pauvreté, est-ce que effectivement dans nos communautés, nous acceptons de nous mettre en dépendance des autres ?

Frères et sœurs, que sainte Claire soit pour nous aujourd'hui cette figure qui nous aide à méditer sur le véritable sens du travail et de la pauvreté.

 

AMEN

 

 

 

 
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