AU FIL DES HOMELIES

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SAINTE CLAIRE, UNE FEMME LIBÉRÉE

1 Tm 4, 12-16 ; Mt 13, 1-17
Ste Claire - (11 août 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

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ous célébrons aujourd'hui une sainte qu'on pourrait proclamer, mais je ne sais pas si ce serait du goût de Benoît XVI, la sainte patronne des féministes. En effet, je crois que Claire a quelque chose d'une féministes. Je voudrais vous expliquer en quelques mots pourquoi.

En effet, cela peut paraître un peu bizarre de considérer que le féminisme ait pu surgir au Moyen-Age, et pourtant, c'était latent. La société médiévale avait une situation très ambiguë vis-à-vis du statut de la femme, à la fois elle était héritière de l'Antiquité qui considérait la femme comme soumise, c'était celle qu'on achetait ou qu'on faisait entrer dans sa maison parce qu'on ne pouvait pas faire autrement que d'avoir une femme pour avoir des enfants. C'était simple, et tellement simple que le père de la jeune fille à marier donnait une dot qui était comme une pension pour la jeune femme pour qu'elle ne soit pas trop à charge de son époux. Elle lui donnait les enfants, mais il fallait quand même la nourrir. Ce n'était pas un statut tellement libéral ni libéré. Ces coutumes-là duraient depuis longtemps au Moyen-Age.

De l'autre côté, il y avait une sorte de mouvement inspiré plus de la tradition biblique, qui visait quand même à une certaine émancipation. Mais il fallait trouver les moyens. Or, jusqu'ici, il y avait eu une autre femme qui avait réussi à percer dans le monde médiéval, c'est sainte Hildegarde. Elle était de la région rhénane et elle avait compris qu'on pouvait favoriser l'émancipation de la femme essentiellement par la connaissance et la science. Elle avait transformé son monastère en une sorte de mini-université dans lequel les jeunes filles de bonnes familles vivaient une vie religieuse certes, pieuse encore plus, mais en même temps, extrêmement savante et cultivée. Ces monastères rhénans dureront pendant trois ou quatre siècles, ce seront des monuments de culture et sainte Hildegarde de Bingen a fait de la musique, a composé des mélodies, elle faisait chanter ses sœurs, elle a collectionné des ouvrages sur les pierres précieuses, c'était une encyclopédie vivante.

Dans le sud de l'Italie on ne considérait pas tellement que la femme devait être une femme savante. Ce n'était pas le but, et Claire a trouvé une autre voie que la figure de la femme savante pour réaliser l'émancipation féminine, mais elle n'a pas chois la voie la plus facile. En effet, toute jeune à Assise, elle avait quelques années de moins que François, elle avait entendu parler du projet de saint François qui était de vivre dans la pauvreté. Déjà chez les hommes, ce n'était si bien vu que cela, parce que lorsqu'on entrait dans un monastère d'hommes, le monastère était fort bien pourvu du point de vue foncier. C'était même un peu la caractéristique des monastères de l'époque, ils possédaient un nombre incroyable de propriétés qui permettaient aux moines de vivre fort bien sans travailler, puisqu'ils avaient des serfs pour faire le travail et mettre en valeur le terrain.

Saint François d'Assise, un homme profondément citadin à son époque, la ville d'Assise fait partie de ces jeunes cités italiennes qui s'émancipent, donc François commence à voir qu'il faut trouver une insertion de la vie religieuse dans les villes. Mais comment ? Il imagine ce système très simple qui est une véritable révolution sociale qui est de dire : mes frères mendieront. Ils seront dépendants des citoyens de la ville dans laquelle ils habitent. C'est le début de la mendicité, qui n'est "faire la manche", contrairement à ce qu'on penserait aujourd'hui, mais la mendicité c'est la contre partie du fait que le frère mendiant annonce l'évangile, donc apporte quelque chose de spirituel à ses frères, et en "récompense" il manifeste par la dépendance qu'il a besoin de ses frères pour vivre. C'est une vraie révolution sociale du point de vue de la vie de l'Église. Jusque l'Église était une propriétaire parmi d'autre, généralement la plus grande d'ailleurs, mais là, elle n'est plus propriétaire, mais elle vit en dépendance de la cité. Cela change assez considérablement les données du problème.

Cela aura beaucoup de succès parce que à ce moment-là, il y a une sorte de liberté dans le fait de dépendre de ceux qui voudront bien vous accueillir, une sorte de conformité à l'idéal évangélique puisque Jésus avait dit lui-même qu'il fallait partir sans aucune réserve, sans aucune provision, sans aucun vêtement de rechange, et les franciscains lanceront ce mouvement de la pauvreté comme un état social de dépendance pour mieux souligner la gratuité de ce qu'ils donnent lorsqu'ils offrent l'évangile et appellent à la conversion. Saint Dominique d'ailleurs aura un peu les mêmes idées, mais lui sera beaucoup plus organisé que François qui n'a jamais voulu de "Constitutions".

Sainte Claire a compris l'originalité du projet franciscain. Elle a voulu la même chose pour elle et pour ses sœurs, seulement avec des femmes, cela ne marchait pas. Mettre des femmes en état de mendicité, c'était les mettre dans un état de dépendance et pratiquement dans la tête des gens de l'époque, c'était la porte ouverte à la prostitution, car une femme qui est dépendante, nécessairement, elle trouvait les moyens qu'elle pouvait pour survivre et subsister. Lorsque la bouche en cœur sainte Claire dira qu'elle veut épouser l'idéal de François ce sera un véritable scandale, peut-être plus encore que le scandale de François qui devient pauvre par idéal de prédication du salut au milieu de la cité. En plus, elle aurait bien voulu que les sœurs puissent prêcher. Il n'en était même pas question. Elle a demandé d'avoir au moins un endroit pour vivre avec ses sœurs et d'y vivre de mendicité. Les autorités de l'Église, aussi bien l'évêque d'Assise que le pape, ont toujours refusé, parce que pour eux donner à des femmes ce statut de dépendance et de pauvreté, c'était les mettre dans une situation trop dangereuse et exposée et qui, finalement était perçue par eux, en bon clergé machiste, comme un état indigne.

Cependant, Claire n'a pas lâché. Finalement, et c'est la première fois dans l'Église qu'il s'est passé une chose semblable, c'est Claire qui a réussi à faire changer d'avis. Elle a reçu une "Bulle", c'est-à-dire l'autorisation officielle de pouvoir vivre avec ses sœurs la pauvreté mendiante, à la veille de sa mort. Finalement le pape qui aimait beaucoup Claire mais ne comprenait pas ce qu'elle voulait, a fini par lui accorder qu'elle et ses sœurs puissent vivre dans la pauvreté mendiante comme les frères franciscains. C'était une vraie révolution. Aujourd'hui tout cela nous paraît complètement banal et dépassé, on a franchi beaucoup d'étapes depuis de temps-là.

Mais cela a été un des premiers moments de l'émancipation de la condition féminine au Moyen-Age. Cela allait avec d'autres traditions comme par exemple la clôture, mais en fait, Claire aurait voulu qu'il n'y ait pas de clôture. Il y avait aussi le fait que les femmes ne pouvaient pas prêcher, mais Claire aurait aimé pouvoir annoncer l'évangile comme François, mais sur le problème de fond, cette attitude de dépendance pour mieux manifester la gratuité de leur existence et de leur prière au service de la cité, finalement, elle a réussi à l'obtenir. C'est ce qui a fait l'originalité de celles qu'on appelle aujourd'hui les clarisses, qui sont aujourd'hui très banalisées dans le paysage ecclésiastique, mais ce sont elles qui ont réussi à transformer ce statut de la femme. Dès lors, il n'était plus nécessaire d'avoir une dot pour entrer dans un couvent, dès lors un couvent n'avait plus besoin d'avoir des propriétés foncières, il pouvait appartenir à quelqu'un d'autre et être mis à la rue d'un jour à l'autre, et dès lors, ces femmes pouvaient vivre des dons et de la générosité des gens qui vivaient autour d'eux.

Il faut que nous réalisions qu'aujourd'hui il y a peut-être d'autres manières de vivre cette véritable promotion de la femme dans la société, mais il faudrait évidemment qu'il y ait des saintes Claire qui trouvent exactement le ton, les valeurs et la sensibilité qu'elle pouvait avoir, car elle était très féminine, pour pouvoir promouvoir dans l'Église et dans la société un statut renouvelé de la femme qui ne soit pas uniquement sur le mode de l'agressivité, de la combativité et de la revendication, ce qui est généralement assez fatigant pour les hommes mais aussi pour beaucoup de femmes, mais sur le ton d'une véritable manière de trouver sa place dans le mystère même de l'Église.

 

 

AMEN

 

 

 
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