AU FIL DES HOMELIES

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MALGRÉ LES INTRIGUES ECCLÉSIALES

Est 13, 8-11 + 15-17 ; Jn 15, 18-21
St Hippolyte et St Pontien - (13 août 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l fut un temps dans l'Église, je ne sais pas s'il faut le regretter, ou la seule certitude qu'avait un can­didat ou un élu à l'épiscopat c'est qu'il allait mou­rir martyr dans les mois qui viennent. Comme vous le remarquez aujourd'hui le contexte a pas mal changé. C'est sans doute ce qui explique que les papes, les évêques de Rome aient eu à cette époque un tempé­rament terrible. Et les deux saints que nous célébrons aujourd'hui sont des illustrations assez claires de cette force d'âme de gens qui savaient que, tout en ayant la charge d'être les pasteurs de l'Église, il fallait en même temps avoir un courage fou et être prêt à ris­quer sa vie à tout moment pour défendre le troupeau et le garder dans la fidélité au Christ. C'est ce qui ex­plique aussi sans doute que certaines personnes qui avaient beaucoup de tempérament, beaucoup d'assu­rance, beaucoup de courage aient cru, à certains mo­ments, qu'elles étaient les seules à pouvoir assumer cette charge et que les autres n'en étaient pas capa­bles. C'est à peu près ce qui est arrivé pour Hippolyte.

Au début du troisième siècle le pape Zéphyrin avait un souci très pastoral du troupeau et qui, entre autres choses, avait permis des pratiques qui scandalisaient assez profondément les Romains, c'est que les dames nobles de Rome qui faisaient partie de l'Église, avaient la permission d'épouser, dans l'Église, religieusement, des esclaves, des affranchis. On trouva ceci d'un dangereux libéralisme et Hippo­lyte décida de ne pas le faire. Il faut dire que ce fait se doublait d'une autre affaire dans laquelle les gens qui avaient failli, qui étaient tombés au moment de l'épreuve de la persécution, les "lapsi" commençaient à être réconciliés dans l'Église de Rome. Zéphyrin était plutôt pour la réconciliation des lapsi et Hippo­lyte trouvait cela aussi dangereusement libéral. Il considérait ceux qui avaient failli au moment de confesser le Christ devant les tribunaux étaient des "morts" des damnés et ne pouvaient plus être admis à l'eucharistie. Zéphyrin trouvait que certains lapsi don­naient des signes de sincère repentance et donc qu'ils n'étaient pas tout à fait mort.

Toujours est-il que ce cher Hippolyte, consi­dérant que la foi de l'Église était en jeu, et avec le courage et la témérité qui le caractérisait, s'est fait élire pape, avec ce qu'on appelle "le parti des confes­seurs", ceux qui avaient tenu bon, mais n'avaient pas été tués. Ces derniers étaient des personnages assez embarrassants dans l'Église de Rome car ils regar­daient avec mépris ceux qui avaient faibli et qui de­mandaient pardon pour être réintégrés à l'eucharistie. Donc Hippolyte provoqua un schisme et il fut le pre­mier antipape. Je trouve d'ailleurs assez plaisant pour l'Église de Rome que le premier antipape ait été cano­nisé, je ne sais pas si on le canoniserait aujourd'hui A ce moment-là, l'Église avait assez de vitalité, de foi pour canoniser même un antipape. Les choses se sont évidemment assez mal passées, car c'était de la ca­bale, de la discussion et de la "combinazione" la plus méchante et la plus ignoble qui soit. De plus le suc­cesseur de Zéphyrin, Callixte, était un grand "gérant" mais c'était un affranchi, donc un esclave, avait droit à tous les quolibets d'Hippolyte. L'atmosphère a com­mencé à chauffer d'autant plus que l'Église connaissait alors quelques moments de répit. Et c'est bien connu, quand il n'y a plus d'ennemis de l'extérieur à combat­tre, les ennemis intérieurs deviennent les proies les plus privilégiées. La carrière d'Hippolyte est une car­rière de polémiste, qui a passé son temps à faire les premiers catalogues d'hérésies contre la foi Il en a trouvé partout, on se demande même si, de temps en temps, il n'en fabriquait pas pour arriver à clore le tableau de façon satisfaisante. Inévitablement, tous ceux qui étaient papes à Rome à ce moment-là pas­saient au fil de l'épée, ou du moins au fil de la plume d'Hippolyte et la situation ne faisait que s'envenimer.

Ce qui a calmé les choses, et c'est assez éton­nant, c'est que la persécution a repris une vingtaine d'années plus tard. L'empereur romain a voulu frapper à la tête et comme il y en avait deux, il a frappé les deux têtes si bien que le successeur de Zephyrin, Ca­lixte qui était Pontien, qui ne trouvait toujours pas grâce aux yeux d'Hippolyte, a été le premier arrêté et envoyé aux mines en Sardaigne. Puis voyant qu'Hip­polyte était encore une autorité dans l'Église de Rome où il faisait pas mal de vagues, l'administration a aussi envoyé Hippolyte aux mines de Sardaigne. Les deux se sont retrouvés aux travaux forcés. Je ne vous décris pas les conditions de travail, il n'y avait pas encore la CGT et ce n'était pas drôle. Là, Hippolyte et Pontien se sont réconciliés. Hippolyte a fait amende honora­ble, a essayé de réconcilier ses partisans avec les au­tres chrétiens, puis ils morts tous deux d'épuisement dans les mines de Sardaigne.

Cet épisode de l'Église de Rome, comme vous le sentez, est quelque chose de très grave. D'abord parce que ces hommes ont du tempérament. Hippolyte n'a pas tremblé devant la condamnation que lui infli­gea le Pape, c'est même un grand signe de santé, car c'était un désir de garder dans l'authenticité la foi de l'Église. Et même son activité de polémiste nous est d'un très grand service. Aujourd'hui encore, le Canon II, même s'il a été assez considérablement malmené avec de la colle et des ciseaux par le Père Bouyer et Bobotte, en réalité il est encore le Canon d'Hippolyte. C'est la plus ancienne prière eucharistique que nous connaissions et je trouve toujours très agréable que ce soit ce vieil intégriste qu'était Hippolyte qui nous ait gardé la prière numéro 2 que les intégristes d'aujour­d'hui considèrent comme non valable parce que, pour eux, c'est la prière Numéro 1. Cela fait partie de l'hu­mour liturgique de Dieu que de défendre, grâce à un intégriste, la prière n° 2 contre la prière n° 1 que dé­fendent les intégristes d'aujourd'hui. Mais les inté­gristes d'aujourd'hui ne le savent pas parce qu'ils n'ont pas fait d'histoire de la liturgie. C'est ce qui leur man­que, alors que Hippolyte en faisait.

Donc, premièrement, une sorte de force de tempérament, de caractère, un sens de l'Église, de la fidélité au Christ. Même si à un certain moment, cela fait mal, on se bat et l'on cogne, mais on veut défen­dre la vérité.

Et puis, aussi fort que cela, le sens d'une vé­ritable unité de l'Église, car en réalité avait tout pour faire vraiment une séparation définitive et en réalité l'expérience de sa pauvreté, de sa dépendance, de sa souffrance, de son martyre dans les mines de Sardai­gne, et le fait de se retrouver au coude à coude avec Pontien à gratter des fonds de boyau pour retrouver quelque peu d'argent ou de cuivre, lui a donné effecti­vement le sens véritable de la fidélité et par consé­quent le sens du pardon et de la repentance.

Nous prierons aujourd'hui, par l'intercession de ces deux saints, de ces deux grandes figures de l'Église de Rome, pour que notre Église d'aujourd'hui retrouve aussi cette grandeur, cette capacité d'élever le niveau du débat à un niveau proprement théologi­que, pour que nous soyons véritablement soucieux, d'abord de reconnaître cet absolu de la vérité de la foi, cet absolu de la nécessité de la communion dans la charité et que nous en soyons tous, chacun là où Dieu nous le demande, de véritables serviteurs.

 

 

AMEN

 

 
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