AU FIL DES HOMELIES

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UTILITÉ DES CIMETIÈRES

Est 13, 8-11 + 15-17 ; Jn 15, 18-21
St Hippolyte et St Pontien - (13 août 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, on s'imagine toujours que l'histoire de l'Église est comme fixée sur des rails et que depuis Jésus-Christ, tout s'est passé sans problème, sans difficultés. En réalité, cela ne s'est jamais passé de cette manière, et surtout pas dans l'époque à laquelle vivaient saint Hippolyte et saint Pontien.

En fait, Hippolyte, comme son nom l'indique est un homme de culture grecque, il faut savoir, et cela les intégristes ou les tenants du missel de Pie V feraient bien de le savoir, le canon romain en latin est une nouveauté, parce qu'à Rome, on célébrait en grec jusqu'en 380. L'introduction du latin a été une nouveauté, donc quand on veut établir une continuité de l'Église romaine avec le latin, on se fourre le doigt dans l'œil jusqu'à l'omoplate parce qu'en réalité, Rome est la première à avoir adopté la liturgie en langue vulgaire ! On ferait bien de s'en souvenir, parce que cela dégonflerait pas mal de baudruches.

Toujours est-il que dans cette Église de Rome, dans les années 217-220, c'est une Église apparemment paisible et en réalité très agitée. Paisible pourquoi ? Parce que Rome à cette époque-là n'a pas vraiment la prétention de régler les conflits des voisins. Il arrive de temps en temps qu'il y ait des petits problèmes et cela se résout généralement par des échanges de lettres, c'est le cas par exemple entre Callixte et saint Cyprien de l'Église de Carthage. Mais il ne faut pas imaginer que Rome décide tout pour tout le monde. C'est une habitude qu'on a pris depuis le 19ème siècle et donc, l'Église de Rome menait sa vie apparemment tranquillement. Le grand problème à Rome était essentiellement de construire des cimetières. Cela peut paraître bizarre, mais c'était le grand souci, Rome était tellement surpeuplée, il y avait une crise de l'immobilier et surtout une crise de l'immobilier des cimetières. Donc, comme l'Église avait beaucoup de pauvres, il fallait loger les pauvres morts, au sens littéral du terme, car les pauvres morts n'avaient pas le moyen de se payer un tombeau. C'est de là que vient l'instauration des catacombes. Le sous-sol était vendu moins cher, il n'y avait que la petite parcelle d'entrée dans le cimetière, et l'on a ainsi les catacombes saint Callixte, sainte Praxède etc … Il n'y avait pas de spéculations spéculatives théologiques de premier ordre.

On faisait des cimetières et l'Église était surtout connue à Rome pour son organisation sociale. C'est l'histoire de saint Laurent qu'on a fêté il y a trois jours. Pourquoi le diacre Laurent était-il si populaire ? parce qu'il a été le premier à avoir inventé les restos du cœur, l'aide sociale, et tout ce qui existe aujourd'hui de façon absolument banale et courante. C'est le début de toute l'initiative de toute la générosité caritative à cause de l'amour du Christ qui a caractérisé toute l'histoire de l'Église jusqu'à ce que les états prennent conscience qu'il fallait le faire simplement pour des raisons humaines d'abord.

Donc dans cette Église où l'on se préoccupait des pauvres, des cimetières, des questions au jour le jour, il y avait de temps en temps des intellectuels qui surgissaient. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'à Rome, ils avaient très mauvaise presse. Il y en a eu trois : le premier qui écrivait déjà en grec, c'est saint Justin. Il n'a fait que passer, il a fait quelques œuvres, il a monté une petite école de philosophie, qui était sans doute une petite école de théologie dans les années 150 et qui n'a pas fait beaucoup de bruit. Le deuxième c'est saint Hippolyte, celui qu'on fête aujourd'hui, et le troisième c'est saint Jérôme. Or ces deux-là étaient insupportables. Pour l'Église de Rome, ils ont été l'un, carrément fondateur de schisme, c'est saint Hippolyte, et l'autre, à la limite, il était tellement insupportable, saint Jérôme, que pratiquement le pape a dû le jeter loin, et il est parti à Bethléem, où il a fait suer l'évêque de Jérusalem. Bref, les intellectuels romains étaient insupportables !

Hippolyte était un homme extrêmement cultivé. Il était tellement intelligent, tellement fin, qu'il faut savoir que la plupart des fragments des philosophes avant Socrate et Platon, c'est grâce à Hippolyte que nous les avons aujourd'hui. Ce ne sont pas les auteurs païens qui ont gardé un certain nombre de texte des philosophes païens, mais c'est Hippolyte. C'est dire la connaissance et la culture énorme qu'il possédait. Il n'avait pas d'audience à Rome, cette Église ne s'intéressait pas tellement aux travaux théologiques. De plus, il était tellement doué et au fait de tout, qu'il pensait sincèrement un peu par vanité, que c'est lui qui aurait dû être pape. Manque de chance, au moment de l'élection en août 217, on en a choisi un autre. Il était furieux, Callixte était un brave homme, et Hippolyte méchante langue et mauvais, a fondé une communauté, et comme il était assez séducteur il a créé un schisme. C'est le premier Monseigneur Lefèbvre de l'histoire. En plus, c'est un schisme un peu réactionnaire dans lequel il voulait montrer que les papes avaient tort, il montrait chaque fois que le pape déviait par rapport à la doctrine classique. Cela l'obligerait à remonter à la liturgie qui se pratiquait vingt et même soixante ans auparavant. Les renseignements d'Hippolyte sont extrêmement intéressants, à prendre un peu avec des pincettes quand même parce que c'est polémique, et chaque fois, il met en valeur ce qui avait été la tradition romaine jusque-là. C'était à chaque fois pour épingler Callixte, puis Pontien, pour dire : vous voyez, ils ne célèbrent pas la messe comme on devrait la célébrer. C'est vraiment le type même du conservateur intellectuel un peu insupportable. Cela existe encore aujourd'hui ce genre de personnages !

C'est infiniment précieux et inestimable parce que c'est comme qu'on a eu la première prière eucharistique, le canon II qui est le vrai canon romain. Non pas le canon I qui est une prière sans doute absolument inidentifiable parce qu'on ne sait pas comment elle est faite, elle ne ressemble à aucun autre canon, et c'est pour cela que le Concile Vatican II avec plusieurs spécialistes a remis en valeur cette prière de saint Hippolyte qui est aujourd'hui si précieuse. C'est pour cela que je vous disais en plaisantant au début de la messe, la plupart du temps les curés prennent le canon II parce qu'il est le plus court, mais en réalité, c'est la plus belle prière eucharistique, elle est non seulement la plus ancienne, mais la plus rigoureuse, elle est d'une simplicité et d'une clarté extraordinaire. C'est à Hippolyte qu'on le doit parce qu'il voulait montrer sans doute que les autres n'étaient pas comme il le fallait. Débat connu !

D'autre part, il devait être un merveilleux prédicateur, les quelques textes très beaux de l'Église romaine, des homélies se mettaient sous son patronage, il était tellement et avait tellement de connaissances théologiques que même si ce n'était pas toujours de lui, cela pouvait émaner de ses disciples, de son milieu, et donc, c'était considéré comme des ouvrages d'Hippolyte.

A un moment donné, il s'est fâché avec les papes, notamment pour une sombre histoire parce que Callixte avait décrété qu'on pouvait se marier chrétiennement sans être de la même classe sociale. C'était là aussi une nouveauté assez extraordinaire, parce que normalement à Rome, pour que les mariages soient de vrais mariages, il fallait être du même statut social. Hippolyte a poussé les hauts cris, il y a eu une vieille coterie de vieilles dames romaines qui devaient être autour de lui et qui devaient débattre autour de lui, il a dit que Callixte détruisait toute la discipline de l'Église, qu'il laissait les grandes dames romaines coucher avec les esclaves, etc … des choses ignobles pour accabler Callixte, et il a continué sur la résistance pendant toute sa vie.

C'est là où il y a un certain humour de la part de Dieu : une persécution est arrivée par le fait de l'empereur Maximin, Callixte était déjà mort lui-même dans une autre persécution, et aussi bien Pontien qui était le nouveau pape, que Hippolyte, ont été déportés dans les mines d'étain et d'argent de Sardaigne. Ils y ont donné tous les deux leur témoignage pour le Christ, et comme à Rome on arrange tout le monde, c'est la "combinatione" on a ramené en même temps les deux corps, et on les a mis côte à côte, je ne sais pas si cela devait faire plaisir à saint Pontien, mais toujours est-il que depuis ce temps-là, ce transfert de reliques de Pontien et Hippolyte ont eu lieu le treize août et on les a vénérés ensemble.

Tout cela pour dire que dans l'Église il ne faut pas avoir peur des conflits et des crises. L'histoire de l'Église un peu soft telle qu'on la voudrait tout le temps ce n'est pas nécessairement un signe de santé. Comme vous le voyez, même si à certains moments, il y a eu des étincelles, finalement, l'œuvre d'Hippolyte nous est restée et nous a été extrêmement précieuse, et elle nous a aidée à nous maintenir dans la véritable tradition, c'est intéressant. Mais en même temps, il y avait les limites du personnage, c'est peut-être cela aussi la grâce du martyre, que même avec les limites de l'homme Dieu arrive à faire des choses extraordinaires, et c'est pour cela qu'on en fait mémoire aujourd'hui.

 

AMEN

 

 
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