AU FIL DES HOMELIES

APPELES A ENFANTER

Ap 11,19-12,10; 1 Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Fête de l’Assomption – année B (15 août 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Pourquoi cette fête de l’Assomption de Marie, le 15 août comme nous disons habituellement, comme si le simple fait de donner la date était suffisant, pourquoi cette fête a-t-elle une telle importance, une importance plus qu’affective ? Elle est quelque chose à quoi nous tenons, non seulement parce que nous vénérons la Vierge Marie, non seulement parce que c’est le milieu des vacances et qu’en général ça se passe bien, mais nous y tenons aussi beaucoup parce que nous sentons, presque inconsciemment, que cette fête nous situe au plus profond de notre existence humaine.

Commençons par une question : comment peut-on aujourd’hui, 15 août, se réunir et se réjouir pour fêter cette femme, une authentique fille de l’humanité, Marie ? Comment se peut-il que nous nous réjouissions de cette fête alors que nous sommes environnés, plus que jamais, de malheurs, de souffrances, un accident terrible comme celui du pont de Gênes hier, cette situation politique internationale qui n’en finit pas de se dégrader, ces meurtres et ces assassinats qui maintenant côtoient notre vie la plus quotidienne ? Et puis cette espèce de sentiment que notre humanité ne sait plus trop où elle va, qu’elle a perdu ses repères et sa boussole. Alors pourquoi fêtons-nous cela ?

C’est pour répondre – je ne parle pas de donner la solution – à ce paradoxe : nous, les humains, qui sommes sans arrêt confrontés au mystère de la mort, à tous les drames que l’humanité est obligée de porter aujourd’hui, nous sommes capables de fêter ce mystère. Nous sommes capables de fêter l’Assomption car il s’agit d’un enfantement et c’est peut-être ça le plus étonnant et le plus décisif.

Double enfantement en réalité, car celle que nous fêtons aujourd’hui a été vraiment la mère de Dieu. Nous croyons vraiment, même si c’est difficile à croire, qu’une jeune femme dans l’humanité est devenue la mère de Celui qui devait être notre Sauveur, de Celui qui devait nous arracher à la mort, de Celui qui devait nous apporter la vie et l’amour absolu de Dieu. Nous croyons cela. Et c’est déjà bien de pouvoir le croire car ce n’est déjà pas si facile. Mais, nous doublons la mise dans le défi de la foi : non seulement nous croyons que Marie est mère de Dieu dans l’histoire, c’est-à-dire dans ces moments qu’elle a vécus sur la terre, ce moment d’une grossesse, d’un enfantement, d’une vie de maman, d’une vie de femme qui accompagne son fils adulte malgré toutes les péripéties de l’existence qu’elle menait, toutes les surprises et les désarrois, notamment au pied de la Croix, mais encore nous croyons que cette même femme a enfanté une nouvelle fois dans les cieux. Telle est l’Assomption.

Soudain les cieux ne restent plus cette espèce de paradis terrestre dans lequel on se balade entre les arbres fruitiers pour choisir celui avec lequel nous allons pécher, mais au contraire Marie est celle qui, dans l’existence même de ce qu’elle vit aujourd’hui auprès de Dieu, continue d’enfanter. C’est cela que nous avons lu tout à l’heure avec ce passage si mystérieux : « Je vis une femme revêtue du soleil, la lune sous ses pieds », c’est la femme dans son existence céleste. Et que fait-elle ? Elle crie dans les douleurs de l’enfantement car elle ne cesse d’enfanter.

Frères et sœurs, ce n’est pas démontrable ! Ce n’est pas un théorème de physique, c’est une réalité que nous croyons : Marie, maintenant qu’elle est auprès de son Fils, est là pour enfanter. Enfanter l’Eglise, nous enfanter nous-mêmes. C’est dans ce mystère étonnant que les premières communautés chrétiennes se sont perçues, non pas comme s’appropriant la foi, mais comme étant mises au monde. Les Eglises, les communautés de chrétiens sont mises au monde, et d’où vient cette mise au monde, d’où vient cette fécondité tout à fait surprenante et étonnante ? Elle vient de la fécondité même de celle qui a accepté d’être la mère de Jésus le Christ Sauveur.

Frères et sœurs, il est très difficile pour nous de penser cette fête. La plupart du temps, nous pensons que lorsque nos défunts, tous ceux que nous aimons sont partis "là-bas", il n’y a plus de liens. Il y a un vague lien que nous essayons désespérément de maintenir par la prière, mais nous le ressentons comme un vide, comme un manque, et ici ce que ce texte nous dit, c’est que ce n’est pas un vide, ni un manque, car c’est un enfantement. Aujourd’hui encore, l’Eglise est enfantée de l’enfantement même que Marie a réalisé lorsqu’elle a donné la vie à son fils Jésus.

Voilà ce que nous fêtons ! Comment le percevoir dans notre vie ? Cela signifie une chose toute simple, d’une part qu’il n’y a pas d’enfantement de la part de Dieu sans passer par un enfantement humain, c’est-à-dire que chacun d’entre nous – homme ou femme, car nous les pauvres hommes qui ne sommes pas à la fête aujourd’hui, nous sommes quand même associés à ce mystère – nous tous, hommes et femmes, nous sommes appelés aussi, parce que nous sommes l’Eglise à être enfantés et à enfanter.

En réalité aujourd’hui, c’est la contemplation de notre existence comme enfantement, enfantement de la terre et enfantement céleste, inséparables l’un de l’autre, et c’est quelque chose de très grand car ça veut dire que pour l’Eglise toute source de vie, tout enfantement, toute mise au monde, ne cesse jamais. Marie a enfanté dans un temps de l’histoire, elle ne cesse d’enfanter aujourd’hui. L’Eglise est née dans un temps de l’histoire, elle ne cesse d’enfanter aujourd’hui. Nous-mêmes sommes nés à une certaine date mais nous ne cessons d’enfanter, et quoiqu’il arrive, même dans la mort, nous continuerons à enfanter.

Quel regard extraordinaire sur la vie, frères et sœurs, que celui-là. La vie n’est pas simplement une chose que nous développons en nous pour en jouir, la vie est faite pour donner la vie, la vie est faite pour enfanter, par tous les moyens, pas uniquement la fécondité physique, biologique, qui est très importante, mais aussi tous les autres moyens.

Nous sommes tous des pères et mères, tous spirituellement chargés d’enfanter, et dès qu’il y a enfantement, cette mise au monde, cette mise à la vie, ne cesse pas et c’est cela que l’on veut dire aujourd’hui : celle qui a enfanté à Bethléem, celle-là, continue d’enfanter aujourd’hui, d’enfanter dans les circonstances où nous sommes, et même s’il y a la mort, car cet enfantement a toujours quelque chose de douloureux –  « Je vis la femme revêtue de soleil crier dans les douleurs de l’enfantement » –, rien ne nous est épargné, sauf que cet enfantement est le début, le début incessant, les débuts de l’éternité de notre propre existence.

Frères et sœurs, cela peut paraître étrange de considérer notre éternité comme un enfantement. J’imagine que parmi vous il y a un certain nombre de mères de familles qui n’ont pas tellement envie que leur vie soit un enfantement permanent, je ne sais pas, étant homme je n’ai pas idée de ce que c’est. Mais cela n’empêche que sur le sens profond de l’existence, la vie à partir du moment où elle est donnée ne cessera jamais d’enfanter. C’est ça la grande loi de la vie de l’Eglise, c’est ça la grande loi de la vie chrétienne, et nous allons encore aujourd’hui renouveler cette foi en la vie à travers le baptême d’Alice car lorsqu’on la baptise, on la baptise pour être par son baptême, par la grâce de Dieu, par l’amour de Dieu qu’elle reçoit aujourd’hui, quelqu’un qui enfantera tout au long de sa vie et au-delà de sa vie, toute la beauté et la grandeur de la vie et de l’amour de Dieu. Amen.

 
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