AU FIL DES HOMELIES

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MEMBRES DE L'EGLISE PAR MARIE

Ap 11,19-12,10; 1Co 15, 20-26; Lc 1,39-56
Assomption de La Vierge Marie - (15 août 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 « Une femme, revêtue du soleil, la lune sous ses pieds et sur sa tête une couronne de douze étoiles ».

Frères et sœurs, je voudrais méditer avec vous quelques instants sur une question que l’on se pose et qui n’a pas toujours de solution très claire : comment se fait-il que dans l’Eglise, très tôt, il y ait eu une dévotion si forte à la Vierge Marie ?

Vous me direz que c’est évident, dans cette religion avec un Jésus qui n’a choisi que des apôtres hommes pour annoncer l’évangile, que des hommes pour assurer les services sacramentels etc., il fallait bien remettre un peu de douceur, de compréhension, d’amour maternel et de tendresse, sinon ce serait devenu une sorte de cohorte, d’armée dans laquelle seuls les hommes avaient de l’importance. D’ailleurs, on critique dans l’Eglise catholique le fait que les hommes aient une position dominante. Cette explication a sa raison d’être au niveau sociologique mais je ne crois pas qu’il s’agisse de la véritable explication. Au fond, pourquoi la Vierge Marie a-t-elle tellement d’importance dans la prière, le culte liturgique et la dévotion personnelle ?

Rien ne dit évidemment que cela soit toujours très juste. Il y a de temps en temps des débordements de maternage quelque peu compensatoire. J’entends parfois des gens me dire qu’ils sont très attachés à la Vierge Marie alors qu’ils font peu de cas de Jésus. Je pense que c’est une erreur assez profonde et qu’il faut essayer de trouver dans une juste mesure pourquoi la Vierge Marie a eu une telle importance dans la dévotion des chrétiens, et pas nécessairement pour des raisons affectives, consolatrices ou adoucissant les exigences de la vie chrétienne.

En fait, les chrétiens se sont rendu compte depuis le début que la foi chrétienne prenait une très grande importance. En deux générations, des communautés apparaissent dans une grande partie du pourtour méditerranéen. Les chrétiens s’aperçoivent que la parole de Jésus est d’une telle efficacité que des communautés se constituent. C’est indubitable. Si l’on attache aujourd’hui encore tant d’importance à la parole de Dieu, c’est parce que cette parole fait naître quelque chose. Voilà le mécanisme profond du christianisme. Le christianisme surgit parce que sa source, son origine, c’est le Christ lui-même, la Parole du Christ et le mystère de Dieu Père, Fils et Esprit-saint.

Très rapidement s’est posée une seconde question. Certes, nous recevons tous la parole du Christ, et c’est le Christ qui par sa parole et par la diffusion de l’Esprit Saint est vraiment à la source de la vie chrétienne de chacun d’entre nous. Mais il y a une autre question que les chrétiens se sont posée et dont nous ne sommes peut-être pas assez conscients : comment se fait-il que nous tous qui avons reçu la parole de Dieu dans des circonstances si différentes (pour les uns, c’est tout petit, enfant ou à l’âge adulte, pour d’autres au dernier moment, dans tel continent, dans telle culture, telle manière de vivre), nous ayons cependant un air de famille ? On voit bien que les communautés chrétiennes ont une source, une origine unique. Mais comment se fait-il qu’à travers la diversité de toutes les communautés humaines, se traduise un air de famille qui fait que nous nous reconnaissons comme chrétiens ? Ce n’est pas du communautarisme. Ce n’est pas non plus une certaine manière d’exalter la particularité des chrétiens en disant que les autres ne sont rien (ce qui est une déviance tout à fait condamnable et répréhensible). Non, de fait, chaque fois que naît une communauté chrétienne, elle prend un air de famille. Par exemple quand Jean-Noël, qui vient du Bénin, célèbre ici la messe au milieu de nous, il fait partie de la famille. Cela vous paraît normal, mais ce n’est pas si simple que ça.

Pourquoi se retrouve-t-on avec un air de famille ? C’est quand même une chose assez étrange. Les chrétiens à certains moments se sont battus comme des chiffonniers pour défendre tel ou tel dogme contre les Eglises orthodoxe ou réformée. Il s’agit alors de déviation caractérielle. Mais sur le fond, vous le savez, un véritable air de famille est un air où chacun se retrouve original et singulier, à sa place et sans problème.

Je crois que lorsque nous parlons de chacun d’entre nous, pour dire qui nous sommes, il y a deux questions : une question d’origine. D’où venons-nous ? De qui venons-nous ? Et là, il faut accepter les représentations qu’on avait à l’époque, qui ne sont plus tout à fait les mêmes aujourd’hui. Pour les anciens, je viens de mon père. Autrement dit, l’origine, c’est le père. Mais qu’est-ce qui fait que je fais vraiment partie de la famille ? Cette intégration se fait par la mère. La première question est : « De qui je viens ? Quelle est mon origine ? » La seconde question est : « A qui est-ce que j’appartiens ? » D’où vient mon appartenance à telle communauté, à telle situation, alors que les circonstances tout autour peuvent être extrêmement différentes ? Ces questions se posent à propos de tout homme.

Vouloir uniquement résoudre la question de l’homme par son origine (même si ça nous obsède aujourd’hui parce que l’on veut savoir d’où l’on vient) ne suffit pas. Le vrai problème est de savoir non seulement d’où je viens, mais aussi ce qui fait mon appartenance à tel groupe. Pour les anciens, cette appartenance était maternelle. Ils n’avaient évidemment pas de représentation génétique, ni de connaissance de l’ADN. Mais pour eux, l’appréhension immédiate de la structure d’un être humain disait qu’un homme recevait son origine de son père (c’est pour ça que pendant des siècles, on a dit que l’enfant portait le nom du père) mais ensuite qu’il trouvait son identité culturelle, sociale, familiale etc. par la mère. En effet, les anciens avaient constaté que la mère était le premier lieu où l’on trouvait son identité, dans son sein et dans la maturation de la gestation. Ensuite, ils avaient constaté qu’on trouvait son identité et son appartenance à travers la mère qui était nourricière. C’est ainsi que de nombreuses religions anciennes ont privilégié l’appartenance en cultivant les déesses-mère et les déesses-terre. Pour comprendre comment fonctionne la vie humaine, il y a deux racines : celle de l’origine et celle de l’appartenance.

Les premiers chrétiens se sont demandé comment nous pouvions avoir la même appartenance, comment nous pouvions avoir conscience de faire partie de telle communauté (celle de Corinthe, d’Ephèse, de Jérusalem ou de Rome) mais aussi de la communauté qui est partout et dans laquelle on se retrouve chaque fois. Quelle est cette culture commune, qui est bien plus qu’une culture, qui est une croissance de l’être, de la personnalité, l’intégration à la vie sociale, humaine de chacun d’entre nous ? D’où vient cette dimension-là ?

Ils ont fait le raisonnement suivant : comment le Christ est-Il devenu l’un d’entre nous ? Son origine ne pose pas de problème, c’est le Père éternel. Mais comment est-Il devenu l’un d’entre nous, appartenant à une famille humaine, à la communauté juive, à des groupes etc. ? Comment a-t-Il découvert son appartenance ? En s’incarnant et en naissant de la Vierge Marie. Lorsqu’ils disent qu’« Il est né de la Vierge Marie », les chrétiens ne font pas qu’énoncer une carte d’identité, ils reconnaissent que lorsque Dieu veut s’incarner, Il veut entrer dans la société humaine comme chacun d’entre nous. Non seulement par l’origine divine de son Père (Il est Dieu né de Dieu) mais par l’appartenance : Il fait partie d’une communauté humaine, par sa mère. Ils se sont alors dit que si cette mère avait été choisie pour intégrer le Fils de Dieu, le Sauveur, la source même du salut dans la société humaine, c’est donc qu’elle était capable aussi de nous intégrer tous dans la société du Christ. Et c’est comme ça que lorsque les premiers chrétiens ont médité sur le rôle de la Vierge Marie, ils n’ont pas vu d’abord le rôle affectif (dire que pour l’équilibre de l’enfant, il faut un père et une mère, est une assertion qui a plutôt profité à saint Joseph qu’à la Vierge), mais le moyen et le signe même de l’intégration de Dieu dans la société humaine. C’est d’ailleurs très intéressant : Dieu aurait pu s’intégrer tout seul sans rien demander à personne. Il pouvait s’incarner un jour dans le désert. Il avait sans doute largement les moyens de dire : « Je suis là et je n’ai besoin de personne ». Mais Il a précisément voulu que son appartenance au peuple dont Il est le principe, le chef, le Sauveur se fasse par la Vierge Marie. Et c’est pour ça que les chrétiens ont dit que si la Vierge Marie était le lieu même de l’épanouissement de l’appartenance de Dieu à notre famille humaine, comment le Christ pourrait-Il résister au fait qu’elle devienne avec Lui le principe d’appartenance au Royaume de Dieu ?

Ce qu’elle a fait sur la Terre en donnant la vie à son Fils, pourquoi ne le continuerait-elle pas dans les cieux, dans le Royaume de Dieu pour chacun d’entre nous ? A ce moment-là, c’est tout le problème de notre appartenance. C’est pour ça qu’elle est « revêtue du soleil, la lune sous ses pieds, les étoiles sur sa tête », c’est le Royaume de Dieu, c’est le ciel. Puisqu’elle est revêtue elle-même de cette présence céleste du Royaume, elle peut la communiquer à chacun d’entre nous. C’est cela le sens même de la fête de l’Assomption. C’est cette méditation et cette concentration de la question : « Qui suis-je ? », qui ne se demande pas seulement qui je suis par celui qui m’engendre où on revient au principe Père – Fils – Esprit saint. Mais cet engendrement se tiendra toujours dans un lieu, une chair, un contexte culturel, humain, social, qui petit à petit me fait vraiment entrer dans la plénitude de l’amour de Dieu.

Frères et sœurs, c’est cela que nous fêtons aujourd’hui. Nous fêtons notre appartenance en train de se développer pour entrer dans le Royaume. Marie qui a vécu comme servante du Seigneur, elle qui a été au service de l’Incarnation et de l’entrée de Jésus dans la condition humaine, par sa gestation, par le fait qu’elle L’a nourri, élevé etc., devient aujourd’hui pour nous tous le fait que nous prenons cet air de famille qui nous fait tous fils de Dieu.

Je crois que ça a beaucoup d’importance parce que quand on baptise Clément aujourd’hui, on demande à Dieu qu’Il fasse entrer Clément dans cette appartenance à la vie de l’Eglise. C’est pour ça qu’au moment du concile Vatican II, on devait faire un texte sur la Vierge Marie et un texte sur l’Eglise. Et la grande trouvaille des pères du concile a été de dire qu’on ne pouvait pas parler de l’une sans l’autre. Il n’y a donc eu qu’un seul texte. Le texte sur l’Eglise, qui est le texte majeur de Vatican II, se termine par le cinquième chapitre avec la Vierge Marie, figure et mère de l’Eglise.

Chez nous, si on a le cœur à la bonne place, la question de la place de la Vierge Marie n’est pas un problème. Elle est sans cesse comme nous-mêmes dans notre croissance et dans le développement de notre personnalité, c’est toujours le problème de l’appartenance à telle culture, tradition, manière d’être etc., mais en même temps, sans jamais renier rien de la question de l’origine.

Frères et sœurs, que ce 15 août soit l’occasion pour nous, à travers la glorification et l’Assomption de la Vierge Marie, de redécouvrir ce qui nous constitue vraiment comme chrétiens. C’est Dieu qui l’a voulu, c’est Dieu l’origine, c’est Dieu le père. Il nous fait fils de Dieu. Nous ne sommes pas fils de Marie. Seul Jésus l’est. Mais nous sommes fils de Dieu, c’est notre origine et cette origine ne peut se déployer que parce que nous sommes intégrés à cette famille de l’Eglise et que celle qui en est le prototype et la médiatrice fondamentale est la Vierge Marie.

 
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