AU FIL DES HOMELIES

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UN SALUT A DOUBLE ENTREE

Ap 11,9 – 12,10 ; 1Co 15, 20-26 ; Lc 1, 39-56
Fête de l’Assomption – année A (15 août 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS08 15 Chartres

Cathédrale de Chartres

 

« C’est par un homme que la mort est entrée dans le monde, ainsi par un seul homme, la résurrection est entrée dans ce monde » ; ou encore, « Je vis le ciel s’ouvrir et l’arche d’Alliance du Seigneur apparut dans son temple ».

L’ensemble de ces textes nous ramène à une réalité à laquelle nous n’avons pas tellement spontanément accès du point de vue religieux, c’est le problème des "portes". Inutile de faire l’éloge des charpentiers et de tous ceux qui font du mobilier, des huisseries etc., mais tout le monde sait aujourd’hui – surtout par ces temps de zèle écologique un peu fanatique – que la porte, les fenêtres, toutes les ouvertures d’une maison sont les clés à la fois de la valeur du mobilier, de l’efficacité du chauffage et de notre bonne volonté écologique. Dans la foi chrétienne, la porte a beaucoup d’importance.

En effet, quand on fête l’Assomption de la Vierge Marie, c’est d’abord par le biais d’une réflexion sur la porte que nous allons comprendre pourquoi l’Eglise aujourd’hui considère que cette fête est si importante et si décisive dans l’articulation de notre foi.

C’est par un homme que vient la résurrection. Quel est le problème ? C’est celui de la communication entre l’Au-delà et ce monde-ci tel que nous l’éprouvons, dans lequel nous nous sentons à certains moments tellement enfermés que nous essayons d’inventer n’importe quoi pour aller sur les planètes les plus proches dans l’espoir peut-être d’aller sur les lointains du monde car il y a dans l’existence humaine un véritable syndrome d’enfermement. Certes, on est très heureux d’avoir les pieds sur terre mais en même temps, il y a cet élan incroyable qui fait que depuis les débuts de l’humanité, les hommes ont regardé vers le ciel et ils n’ont pas toujours perçu le ciel comme une sorte de lieu d’évasion, ils ont au contraire inventé la préhension du ciel qu’ils avaient comme quelque chose qui les enfermait.

La Bible appelle le ciel firmament, c’est-à-dire un objet métallique, une sorte de cloche à fromage qui pèse sur le monde, sur le Cosmos et sur la Terre et dans lequel tout est enfermé comme s’il n’y avait pas de communication entre le Ciel et la Terre, et tous les problèmes religieux de toutes les religions se rattachent au problème de l’Au-delà. Or, chercher le problème de l’Au-delà, c’est essayer de trouver cette mystérieuse porte qui nous donne un accès – du moins on l’espère – à ce monde qui est au-delà du nôtre et qui pourtant – c’est d’ailleurs l’intuition profonde des religions – est si mystérieusement proche.

Pour les humains, le vrai problème de la religion n’est pas de savoir s’il y a un Au-delà, c’est seulement récemment que l’on a commencé à prendre une option sécularisée qui n’est heureusement pas adoptée par tout le monde (le monde est fermé sur lui-même et il n’y a rien ailleurs). La vraie question est de savoir pourquoi notre monde ne se conçoit pas sans la relation à quelque chose qui n’est pas lui-même et qui est si difficile à déchiffrer, parce que ce que nous sommes dans le plus intime de nous-mêmes, de notre constitution d’êtres créés, vient d’ailleurs. Tel est le problème auquel nous sommes tous confrontés et c’est une illusion de croire que nous pouvons le résoudre car il est, pour l’instant en tout cas, insoluble. Lorsque Paul explique aux Corinthiens un peu plus de vingt ans après la mort et la résurrection de Jésus, que c’est par un seul homme que la résurrection est entrée dans le monde, il pose la question de la porte.

Comment ce monde si enfermé, si apparemment plénier sur lui-même, que nous voulons toujours expliquer par lui-même, comment se fait-il que ce monde soit "une porte" et qu’il a fallu que, par ce passage, la résurrection et la vie éternelle entrent dans le monde. La réponse est que cette porte est l’existence humaine, charnelle, de la Vierge Marie. Pour tous les Anciens, même s’ils n’étaient pas portés sur ce genre d’affirmation, elle est ce qu’on appelait dans les litanies de la Vierge Marie la porte du Ciel. Ce n’est pas de la poésie à deux balles, c’est vraiment l’intuition profonde que les Anciens ont eue : comment se fait-il que Celui qui leur a apporté le salut et la résurrection ait dû passer par la porte de la chair et de la condition féminine de cette femme qui s’appelle Marie ? Difficile à expliquer mais néanmoins, absolument indiscutable. Croire aujourd’hui au salut de Dieu, ce n’est pas simplement croire que Dieu manipule le monde et le destin des hommes d’en haut, de l’extérieur. Il y a des religions qui ont pensé que le divin manipulait l’homme et l’humanité de l’extérieur mais nous, nous pensons que Dieu, pour venir apporter ce qu’Il avait à nous dire, est passé par une porte et cette porte, c’est la personne, chair, âme et esprit, de la Vierge Marie.

La plupart du temps, notre dévotion mariale est très légèrement à côté du cœur du problème, car nous croyons souvent que Marie est un modèle. Certes, continuer à la suivre comme modèle est essentiel, mais ce qui a fait naître la foi en certaines données de l’existence de la Vierge Marie, ce n’est pas parce qu’elle est un modèle. Qui peut se prétendre être l’objet d’une ascension spirituelle à la fin de sa vie ? Mais l’on s’est rendu compte que matériellement, concrètement, pour entrer dans l’humanité, le verbe de Dieu a voulu passer par une personne, une seule, la Vierge Marie, qui L’a enfanté en elle, qui L’a porté pendant neuf mois et a été, pour le Fils de Dieu, la porte par laquelle Il a accédé à la vie de la société humaine comme chacun d’entre nous accède à la vie de la société humaine en sortant par la porte du sein de sa mère.

C’est donc d’un réalisme absolu. Il ne s’agit pas de métaphore ni d’enjoliver les choses, il s’agit de dire le statut absolument singulier et unique de celle qui, dans tout son être, a été porte du Ciel, c’est-à-dire porte du salut de Dieu.

Certes, c’est Dieu qui a pris l’initiative d’apporter la vie et le salut éternel mais Il a voulu avoir besoin "d’entrer par la grande porte", c’est-à-dire la Vierge Marie et c’est cette dimension d’entrée dans l’humanité qui fait que Marie a un statut absolument unique. Aucun d’entre nous ne peut se prévaloir d’un tel privilège, c’est pour ça que l’on parle du privilège unique de la Vierge Marie. Quand on dit qu’elle est reine du Ciel, c’est par référence au ciel spirituel des anges qui ont été créés et ont connu l’entrée de Dieu dans la condition créée par la Vierge Marie. Il est donc inutile d’essayer de réduire les choses et de mégoter, c’est le réalisme même de l’entrée de Dieu dans le monde qui est non seulement figurée mais réalisée par l’accueil en sa chair du Fils de Dieu en la Vierge Marie.

Si Dieu, qui sait tout ce qu’Il doit à la Vierge Marie, a reconnu qu’Il était entré par une porte, par une réalité créée dans ce monde, comment ne pouvait-Il pas en conclure que si elle avait été pour Lui la porte d’entrée, il fallait que Lui aussi soit d’une façon spécifique et unique la porte d’entrée du Ciel. C’est le raisonnement le plus naturel – il suffit d’avoir le cœur à la bonne place – et le plus radical car ça touche à la réalité même du salut : si le salut est entré par l’obéissance d’une femme, par le service de son corps au service de la gestation de cet homme qui a incarné la plénitude du salut de Dieu, si ça s’est passé dans ce sens-là, comment le verbe de Dieu ne pourrait-il pas avoir la reconnaissance fondamentale de ce qu’a été sa mère pour Lui et donc, de ce qu’Il doit être pour elle. Et quand aujourd’hui nous célébrons l’Assomption de la Vierge Marie, nous célébrons le Christ ressuscité, Il a commencé à ouvrir le Ciel pour l’humanité, c’est cela la résurrection, c’est l’inauguration de la procession de l’humanité qui entre dans le cœur de Dieu. C’est parce que Jésus a été Celui qui a été la porte qui ouvre le Ciel aux hommes, qu’Il a voulu que la première à entrer dans la plénitude de sa chair, soit sa mère.

Ainsi, quand nous célébrons aujourd’hui l’Assomption, nous célébrons la fête la plus déroutante et en même temps la plus contraignante pour essayer de comprendre qui est Dieu. Si Dieu a voulu être lié à sa mère dans le fait d’entrer dans le monde, comment ne pourrait-Il pas dire à sa mère : « Je suis lié à toi personnellement pour que tu rentres dans le Royaume de Dieu ». C’est pour cela que Marie est décrite comme celle pour qui la porte du Ciel s’ouvre et si elle apparaît dans le livre de l’Apocalypse, c’est simplement la manière de dévoiler ce qu’était le salut. C’est non seulement Dieu qui apporte le salut – quand on parle de la grâce c’est ce que l’on veut dire : le salut est donné, il est offert, il est apporté de ce monde, le monde de Dieu – mais quand ce salut est apporté, il l’est pour faire entrer les bénéficiaires dans la plénitude même de ce salut, c’est-à-dire entrer dans le cœur même de Dieu. Et c’est à ce moment-là que la Vierge Marie, comme mère de Dieu et porte de l’entrée du salut dans le monde, bénéficie de façon privilégiée et unique de son Fils dans sa chair ressuscitée pour qu’Il soit la porte d’entrée de sa mère dans le cœur de Dieu.

Frères et sœurs, notre mort ne se passera pas par assomption. Ce serait très embêtant de penser des choses pareilles, mais ce qui constitue le cœur de notre foi, c’est précisément la façon dont Dieu nous fait entrer par la porte de son Royaume. Le Christ a voulu être chair pour qu’ensuite sa chair devienne la porte du Royaume. Au fond, l’entrée dans le mystère de Dieu, c’est comme un sas avec deux portes, celle par laquelle le salut est entré pour nous faire goûter la joie d’être aimé de Dieu et d’être sauvé par Lui et puis, une seconde porte, c’est le Christ Lui-même qui ouvre le cœur de sa chair ressuscitée pour nous accueillir tous ensemble dans son Royaume.

L’Assomption est une fête toute simple en réalité, on en a fait de très grandes complications du point de vue théologique mais le fond même du problème, c’est la communication entre les deux réalités : quel est le mystère de la communication entre le cœur de Dieu qui s’ouvre à l’homme et quelle est la manière dont Dieu, parce qu’Il est passé par l’humanité et par l’humanité de sa mère, nous ouvre un domaine, une perspective, une manière d’entrer dans le monde de Dieu qui est sa chair ressuscitée.

Alors frères et sœurs, tout ceci n’a pas beaucoup de conséquences pratiques sur le Covid et la vie habituelle des familles mais du point de vue de la sensibilité de la foi et des éléments fondamentaux qui la constituent, il n’y a pas de discussion. Non pas que ça s’impose mais parce que nous touchons là au mystère même le plus essentiel de notre vie : comment nous est-il donné que Dieu soit venu à nous et comment Dieu fait-Il pour nous faire aller vers Lui ? C’est tout.

 
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