AU FIL DES HOMELIES

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QU'EST-CE QUE L'ÉGLISE ?

Ac 20, 28-32 ; Jn 21, 15-17
St Pie X - (21 août 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


O

n ne peut pas dire que le pontificat de saint Pie X ait été marqué par le sens de la nuance. Pie X n'avait pas l'habitude de travailler dans la dentelle. Il s'est trouvé en face d'une crise absolu­ment radicale qui commençait à naître surtout dans les milieux intellectuels européens, une crise dont je ne suis pas sûr que nous soyons vraiment sortis et que l'on a appelé la crise moderniste. Il y avait en même temps une autre crise qui n'était peut-être pas indé­pendante de celle-là, c'était, en France, le problème de la séparation de l'Église et de l'état. Depuis que l'Église était l'Église, on avait essayé de mener une politique de bonne entente, de concertation, d'accord et même, à certains moments, de soutien mutuel en alliant un peu trop fort "le sabre et le goupillon", mais traumatisée sans doute par la révolution française, l'Église s'était vite empressée, surtout en France, de rétablir les meilleures relations possibles avec l'état. Et voilà qu'au début du pontificat de Pie X, le minis­tère de Combes a décrété "la séparation de l'Église et de l'Etat".

Dans ces deux crises extrêmement graves, Pie X n'y est pas allé de main morte. Il a d'abord condamné sans réserve le modernisme, en l'excluant de toute perspective théologique. Il a même fait in­quiéter des auteurs qui n'étaient pas suspects de mo­dernisme mais qu'il a mis dans le lot, (c'est le cas du célèbre Père Lagrange qui n'avait plus le droit d'écrire). Quant-à la séparation de l'Église et de l'Etat, il n'a rien pu faire d'autre que de l'accepter, mais il n'a rien fait pour améliorer les relations.

En réalité, tout cela nous montre le rôle d'un pasteur. De quoi s'agissait-il dans la crise moderniste? La plupart des théologiens dits "modernistes" pen­saient que le seul fondement, la seule racine de la foi était une expérience personnelle, religieuse, qu'on appelle subjective. D'une certaine manière ce point de vue reflétait un certain esprit du temps dans lequel on considérait que la religion ne regarde que moi et ma conscience. C'est une opinion aujourd'hui assez ré­pandue. La religion serait une affaire purement per­sonnelle. C'est ainsi que vers quatorze, quinze ans, des adolescents disent : c'est dommage que l'on m'ait baptisé, je voudrais choisir ma religion. Comme si tout l'idéal de la recherche religieuse était d'avoir de­vant sa conscience et sa liberté une sorte d'étalage religieux et de choisir dans les expériences proposées celle qui vous convient le mieux. La conséquence immédiate de cela, c'est qu'à plus ou moins brève échéance, il n'y aurait plus d'Église. Car si c'est la personne, l'individu qui devient le seul critère non seulement du choix de sa religion, mais finalement de la détermination de sa religion, il n'est pas impossible qu'à un moment ou l'autre on en arrive à un morcel­lement radical, qu'il y ait autant d'expériences reli­gieuses que d'individus, et par conséquent, autant de religions que d'individus. Ce qui est la racine et le danger profond de cette appréciation uniquement per­sonnelle et subjective de la religion, c'est cela. C'est la dissolution même de la notion d'Église.

Or, et c'est cela qui a été extrêmement im­portant dans la réaction de Pie X, en face du principe à la fois philosophique et religieux qui ne voulait plus chercher d'enracinement que personnel et subjectif de la religion, Pie X a refusé d'admettre que soit brisé, dans son principe et dans sa racine ce qui constitue la possibilité même de l'Église. Car notre foi a ceci de tout à fait spécial qu'elle ne nous est pas présentée comme les différents plats d'un self-service où chacun irait puiser ce qui lui plaît, mais comme un projet de Dieu sur nous. Et ce projet de Dieu sur nous ne concerne pas uniquement notre vie personnelle, nos choix ou la manière dont nous voudrions façonner à notre gré notre expérience religieuse, mais ce projet de Dieu sur nous est de nous faire vivre ensemble, en un seul peuple. Et cette constitution même de l'Église ne dépend pas simplement de notre désir de bien nous entendre. L'Église n'est pas une société philanthropi­que pour tout homme de bonne volonté qui n'aurait pas eu suffisamment de lumière intellectuelle pour découvrir tout seul le principe : "Aimez-vous les uns les autres !" Mais l'Église est la réalité même du pro­jet de Dieu qui veut nous constituer ensemble, en peuple.

Par conséquent, il était que la papauté de cette époque-là, en la personne de Pie X, réagisse avec la plus extrême sévérité, contre ce que le modernisme pouvait engendrer, c'est-à-dire une sorte de poussières d'expériences religieuses, d'intuitions religieuses, qui n'ayant de fondement que dans les individus, les uns à côté des autres, ne pouvaient en aucun cas assurer la sauvegarde de ce qu'est le mystère même de l'Église. Les historiens ne savent pas exactement si Pie X a mesuré tous les enjeux du danger moderniste. Il est certain qu'il a réagi sans faire de détail. Il a tranché, il a coupé. Mais il a bien tenu le rôle du pasteur qui n'est pas d'essayer de dire comme s'il était un théolo­gien, jusqu'où l'on peut aller ou ne pas aller, mais de dire : "là il y a du danger" ou "là il n'y a pas de dan­ger".

"Paître les brebis" ce n'est pas manger à leur place. C'est les mettre sur un pâturage où elles aient à manger. Et c'est précisément cela le rôle de Pie X. Ce n'est pas nécessairement de la nourriture qu'il avait à proposer, mais c'est de dire : "Dans ce pâturage vous aurez de quoi manger, mais dans cet autre pâturage, il n'y aura rien du tout, ce sera la sécheresse." Le pasteur n'est pas d'abord un nourricier, il n'a pas à se mettre à la place des gens pour penser à leur place : "Je roule pour vous !" le pasteur c'est plutôt celui qui sait, comme d'instinct, qu'à tel endroit il y a vraiment quelque chose à se mettre sous la dent, pour découvrir le mystère de Dieu et accueillir le don de sa grâce, tandis qu'à tel autre endroit, il n'y a rien, le terrain est desséché et l'on ne pourra rien en tirer. C'est en ce sens-là, je crois que Pie X peut être un point de réfé­rence pour le sens du ministère, que ce soit le minis­tère sacerdotal, épiscopal ou pontifical, au sens du souci du pasteur pour son troupeau.

Aujourd'hui, je crois, tous ceux qui exercent le magistère dans l'Église, sont confrontés à des diffi­cultés analogues. Elles sont même parfois plus déli­cates à gérer, au sens où cet esprit moderniste étant devenu monnaie courante, étant, il ne faut pas se faire d'illusion, l'arrière-fond sur lequel s'inscrit toute la pensée contemporaine, il est extrêmement difficile de donner ce sens de l'Église.

Mais précisément nous prierons le Seigneur pour qu'Il donne aux pasteurs d'aujourd'hui cet art de savoir mener le troupeau là où il peut trouver à man­ger et d'avoir toujours ce désir de lui indiquer l'endroit où il peut vraiment rencontrer son Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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