AU FIL DES HOMELIES

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AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES COMME JE VOUS AI AIMES

Col 1, 24-29 ; Mt 22, 34-40
St Anselme - (21 avril 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit ». Frères et sœurs, vous connaissez ce mot de Mauriac, toujours méchant comme d’habitude (car bien que romancier catholique c’était une véritable peste) qui disait ceci : « Penser ou dire que Dieu préfère les imbéciles est un bruit que les imbéciles font courir depuis vingt siècles. » Certains courants de l’Eglise affirment qu’être chrétien permet de ne pas réfléchir ni d’exercer sa pensée, sa raison. Qu’il faut juste être gentil, que ce n’est pas la peine d’avoir de l’intelligence, de l’esprit ou du discernement, pourvu qu’on ait du cœur.
Ça peut être vrai dans certains cas, mais je pense que saint Anselme qui lui n’était pas méchant, avait mis en œuvre cette même idée qu’au fond, on peut être vraiment chrétien et vraiment intelligent. C’est le défi auquel il a été confronté. Curieux personnage que cet homme du Val d’Aoste, Saint Anselme est né au pied du Mont blanc, mène sa vie jusqu’à vingt-sept ans sans penser du tout à la vie religieuse, et arrive au hasard de ses pérégrinations en Normandie, près de l’abbaye du Bec. A cette époque là, vers 1050 environ, la Normandie connaît un renouveau de la vie religieuse, surtout bénédictine, extrêmement fort. Il y avait plus encore qu’en Ile de France des abbayes que l’on peut d’ailleurs encore visiter : Saint Wandrille, le Bec etc.
La Normandie jusque là n’avait pas été christianisée, ce n’était peut-être pas un pays de sauvage, mais de bocage. Etait-ce parce que les Normands s’étaient convertis récemment et avaient eu des frémissements de découverte de la vie chrétienne consacrée totalement ? Toujours est-il que les recrues étaient nombreuses, et le meneur de ce grand mouvement d’installation bénédictine en Normandie, le prédécesseur de saint Anselme, était Lanfranc. C’était un abbé bénédictin dans la pure tradition des abbés bénédictins, c’est-à-dire un excellent gestionnaire, un homme avisé sachant exactement gérer la communauté ayant le sens pastoral, politique etc.
Or, vous le savez parce que tout le monde a appris ça dans Malet et Isaac, en 1066, Guillaume le Conquérant, prince normand, se met dans la tête et prend les moyens de faire un débarquement à l’envers, c’est-à-dire de partir de Normandie pour aller en Angleterre. En 1066, bataille d’Hastings, Guillaume envahit l’Angleterre et trouve là une église un peu usée dans une tradition qui n’a pas eu beaucoup de vitalité. La première évangélisation avait eu lieu cinq siècles plus tôt et ça s’était plutôt ramolli. Il décide donc de renouveler l’Eglise d’Angleterre en mettant à sa tête quelqu’un de compétent, et fait venir Lanfranc, le grand initiateur du monachisme en Normandie. Lanfranc, qui jouissait d’un vivier d’évêques absolument extraordinaire en Normandie, a complètement réorganisé l’Eglise d’Angleterre en faisant venir ses amis qui se retrouvent aux postes clef, et très vite l’Eglise d’Angleterre reprend un dynamisme extraordinaire.
Curieusement Lanfranc n’avait pas pensé à prendre Anselme, et ce pour une raison très simple : Anselme n’est véritablement pas un politique. C’est un parfait exemple de l’intellectuel médiéval, il a écrit deux grands traités inséparable : le monologion et le proslogion. Le premier traite de l’existence de Dieu, et pose pour la première fois la question « Peut-on avec notre raison, notre esprit, notre pensée, réaliser que Dieu existe ? » C’est Anselme qui a énoncé cela. Le second traité s’interroge sur la raison de l’incarnation « Pourquoi Dieu s’est il incarné ? » Là, il y avait eu pas mal de solution proposées dans la tradition théologique avant lui, mais lui a essayé de donner une sorte de cohérence qui d’ailleurs n’a pas toujours porté de très bons fruits dans l’histoire de la théologie. Mais c’est une autre affaire.
En tout cas, Anselme pense que la foi n’est pas quelque chose à avaler comme ça, sans problème, comme on se laisse administrer des médicaments par un médecin, dans la confiance et l’aveuglement total. Au contraire, la foi est donnée par Dieu comme une grâce et doit éclairer l’intelligence. Il a d’ailleurs trouvé une formule qui est devenue un véritable mot d’ordre pour tous les chrétiens : « Fides quaerens intellectum », « la foi est à la recherche de sa propre intelligence ». Cette formule a parfois été un peu déformée et déviée mais sur le fond, elle signifie que jamais la foi ne dispense d’une recherche personnelle, spirituelle et intellectuelle. Qu’il faut rendre compte et réaliser les conséquences que la foi a dans notre vie à la fois spirituelle, humaine, éthique, morale etc. Evidemment, il était perdu dans ses réflexions.
Lorsque Guillaume le Conquérant est mort, son fils Guillaume le Roux qui n’était pas un très bon roi et avait beaucoup de difficultés, a fait venir Anselme pour succéder à Lanfranc qui venait de mourir. Anselme est alors devenu primat d’Angleterre. Là, il a fait très correctement son travail, a continué sa vie intellectuelle et est mort paisiblement en continuant l’œuvre de son prédécesseur du point de vue pastoral, ecclésiastique et politique, et en même temps en continuant sa propre méditation. C’est donc une figure de sainteté assez complète que nous célébrons aujourd’hui. Non pas simplement le bénédictin bien cadré par la règle de saint Benoît, mais aussi l’homme qui savait faire face avec imagination à ses responsabilités. Quand il a été évêque de Canterbury, il a géré l’Eglise avec tout le soin et tout le bon sens possible et force est de reconnaître que l’Eglise d’Angleterre, depuis la réforme de Lanfranc et d’Anselme, a été extrêmement vivante jusqu’à la Réforme. C’est précisément parce que les rois pouvaient compter sur une certaine cohésion de l’épiscopat que quelqu’un comme Henry VIII a pu se permettre de dire « C’est moi qui récupère la mise ». C’était une église extrêmement vivante, qui a eu des résistances, d’ailleurs mais ça, c’est une autre histoire et c’est cinq siècles plus tard.
Je pense que l’on peut demander à saint Anselme de nous éclairer à la fois sur le sens véritable de notre foi comme accueil de la lumière de Dieu qui vient éclairer le cœur et l’intelligence de l’homme, et en même temps sur les exigences que posent cette foi d’essayer de comprendre, par le meilleur de nous-mêmes et de notre intelligence, la destinée à laquelle Dieu veut nous appeler et la manière dont nous devons y répondre.

 

 

 

 
 
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