AU FIL DES HOMELIES

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ANSELME LE CHERCHEUR DE DIEU

Col 1, 24-29 ; Mt 22, 34-40
St Anselme - (21 avril 2009)
Mardi de la deuxième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Dendermonde : Saint Anselme 

F

rères et sœurs, avec saint Anselme que nous fêtons aujourd'hui commence la grande cohorte des saints européens. Nous croyons que l'Europe est une idée moderne, mais nous nous trompons lourdement. L'Europe est une réalité depuis le dixième, onzième siècle. Il n'y a pas une Europe politique au sens où on l'entend aujourd'hui, il n'y a pas de conseil à Strasbourg et les rois de France feront de plus en plus d'efforts pour s'opposer à l'Europe puisque je pense que nous avons le triste privilège d'avoir retardé le plus possible la constitution de l'Europe. Nous nous sommes acharnés à cela pendant neuf siècles, il a fallu deux guerres mondiales pour que nous renoncions à nos idées de nationalisme parfois très étroit. Mais à partir des années mille, le projet de l'Europe est un grand projet qui va essayer de se constituer et finalement sa faillite va se situer au quinzième siècle avec la guerre de cent ans.

       Le premier des grands saints européens c'est saint Anselme. Nous dirions aujourd'hui, mais cela n'a pas de sens à l'époque, qu'il est italien, il est né dans le Val d'Aoste, il rentre au couvent en Normandie, et il terminera archevêque de Londres, à Cantorbéry. C'est une carrière assez extraordinaire, on ne connaît pas très bien les origines d'Anselme, mais toujours est-il qu'il a fait une carrière fulgurante et dans la vie monastique et dans la vie épiscopale. C'est son itinéraire personnel.

       Si saint Anselme est un saint si grand et dont on fait encore mémoire aujourd'hui, c'est pour une autre raison : il crée un nouveau style de pensée théologique. Il le crée sur deux grandes questions qui vont devenir les deux grandes questions de la théologie européenne, occidentale jusqu'à nos jours. La première question porte sur Dieu. Précisément auparavant, il n'y avait pas de question. Quand on lit saint Anselme, on s'aperçoit que c'est le premier qui a utilisé le mot "question" pour savoir si Dieu "est". Jusque-là le problème de Dieu n'était pas matière à réflexion. Vous ne trouverez nulle part dans l'Antiquité une démonstration de l'existence de Dieu. Cela n'existe purement et simplement nulle part. Je ne dis pas que Dieu était une évidence, mais ce n'est pas l'objet d'un débat, d'une recherche, d'une discussion ou d'une argumentation.

       Anselme, et c'est sa grandeur, est le premier à se dire que pour la raison humaine, Dieu est une véritable question. Il faut bien comprendre ce mot "question". Pour nous aujourd'hui, le mot "question" veut dire : la question pour demander son chemin, ou la question de savoir quel est le prix de tel ou tel article, mais "quaestio", vient de "querere" et cela veut dire recherche, enquête. Cela fait donc allusion au vocabulaire du désir et du sens de ses limites et de son ignorance. La grandeur de saint Anselme sur la question de Dieu c'est qu'il est le premier à avoir perçu les limites de l'intelligence et de la raison dans sa quête de Dieu. On peut dire que saint Anselme est le premier grand penseur de la finitude ce l'homme face à l'énigme et au mystère de la question de Dieu. Ici je m'empresse de préciser que très souvent, on confond question et doute. Cela n'a rien à voir ! C'est Newman, un autre grand penseur anglais, et pas vraiment européen, qui disait : "Mille questions ne font pas un doute". Il y a beaucoup de chrétiens qui feraient bien de méditer cette phrase. Le doute, c'est terrible, c'est ce que fera Descartes. La question c'est extraordinaire, c'est ce que fera saint Anselme et toute la théologie du Moyen-Age. Qu'est-ce que le doute ? C'est se sentir tellement coupé de l'objet qu'on se demande vraiment si cela existe ou si cela n'existe pas. Le douteur est celui qui, finalement n'a pas d'autre certitude que lui-même. Le questionneur est déjà en contact et en route vers son objet, mais précisément parce qu'il est en route vers cet objet, il sait qu'il ne le saisit pas encore, de là son désir, sa recherche et son enquête.

       Saint Anselme est le premier qui détermine dans toute l'histoire de la pensée depuis les grecs le mystère de Dieu comme une question, c'est le statut de l'homme qui est en cause. L'homme ne doute pas, ce n'est pas sa fonction première. Une intelligence qui doute pour saint Anselme est une intelligence malade mais l'homme pose des questions, c'est-à-dire que c'est une intelligence consciente de ses limites, de ses failles mais aussi du désir extraordinaire de vouloir contempler et saisi l'objet qu'elle cherche. C'est la première chose chez saint Anselme.

       La deuxième chose, c'est un autre petit traité qu'il a écrit et qui s'appelle : "Pourquoi Dieu s'est-il fait homme ?" Jusqu'à saint Anselme, on faisait de la théologie en prenant pour argent comptant que Dieu se soit incarné. Dieu a créé le monde, puis il a appelé Abraham, il s'est révélé à Moïse, il lui a donné la Loi, ensuite il a suscité les rois et les prophètes et finalement, Dieu s'est incarné. Dans sa sagesse, Dieu a jugé que c'était très bien de s'incarner. Pas de questions après cela, c'est comme une affirmation. Saint Anselme là encore est le premier qui se pose la question : est-ce que Dieu n'aurait pas pu nous sauver autrement ? C'est la première fois que l'on prend du recul du point de vue de l'intelligence et de la réflexion, pour se dire qu'au fond, l'incarnation, ce n'est pas automatique, cela ne tombe pas sous le sens. Il faut donc essayer de comprendre ce que cela veut dire. Si Dieu a choisi cela il faut essayer de comprendre pourquoi Dieu a choisi ce chemin-là.

       Là aussi, c'est une véritable révolution dans la pensée théologique. Si jusque-là l'incarnation était l'objet spontané, naturel et totalement admis de la prédication chrétienne, ici c'est l'intelligence de la foi qui est mise en demeure d'essayer de comprendre ce qu'a été la pensée et le projet de Dieu sur l'humanité. Cette question-là allait avoir des conséquences extraordinaires. D'une part sur le problème de la sagesse de Dieu : Dieu n'était pas contraint de s'incarner pour nous sauver. Il y avait donc d'autres motifs et d'autres raisons dans le cœur de Dieu à chercher pour l'incarnation que de dire simplement, il l'a décidé comme cela, c'est fini on n'en parle plus. D'autre part, c'était commencer à remettre l'homme au centre de la création tel que depuis quelques siècles déjà on en avait perdu la perspective. C'est le début de la grande aventure de l'occident qui médite sur le mystère de l'homme et qui va essayer de comprendre pourquoi il a fallu que ce soit l'humanité elle-même qui soit assumée par le Christ. Autrement dit, le salut n'est pas simplement un acte de Dieu tout seul qui ne veut pas passer par l'homme, mais au contraire, c'est une initiative de sagesse de Dieu qui veut précisément passer par notre humanité. Ici donc, la question de l'incarnation, la question de la relation de l'homme avec son Dieu prenait une profondeur et une exigence tout à fait nouvelles.

       Inutile de vous dire que ces deux questions que saint Anselme a posé sont toujours au cœur même de toute la réflexion théologique, et c'est pour cela qu'aujourd'hui encore, nous pouvons lui en être véritablement reconnaissants.

       AMEN


 

 
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