AU FIL DES HOMELIES

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SAINT ANSELME DE CANTORBÉRY

Ph 3, 7-14 ; Jn 10, 1-10
St Anselme - (21 avril 1986)
Lundi de la quatrième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

A

nselme était abbé bénédictin du Bec Hel­louin. Etant né dans le val d'Aoste, il passa plusieurs années de sa vie monastique en Angleterre et notamment à Cantorbéry. Il est très cé­lèbre dans la tradition théologique de l'Église parce que, à l'articulation du onzième et douzième siècle, il fait partie des premiers théologiens. Il faut savoir que toute cette époque-là, c'était une véritable découverte que la vie intellectuelle dans une époque entièrement dévastée par les invasions barbares. Et la redécouverte des écrits des anciens grecs, notamment d'Aristote, a développé à partir de ce moment-là ce qu'on a appelé parfois la "rabies theologica", la rage théologique, c'est-à-dire une sorte d'effervescence, de déploiement d'arguments qu'on s'envoyait à la figure. Il faut bien avouer que dans ce monde, dans cet univers-la, il y en a quelques-uns qui se sont sanctifiés, mais je crois qu'il y en a beaucoup, je ne dis pas qu'ils se sont per­dus, mais en tout cas qui ont perdu beaucoup de temps. En fait saint Anselme, avec saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure sont les trois plus grands, parce que, eux-mêmes je pense, ont eu une vie spirituelle très profonde ce qui a permis que leur vie intellectuelle trouve un certain équilibre. C'est ce qui fait que leur œuvre a continué et rayonné jusqu'à nous, non pas que tout soit à prendre comme parole d'évangile.

Sain Anselme a traité deux grands problèmes : celui de l'existence de Dieu et celui de la Rédemp­tion. Sur le premier problème, Anselme a inventé une nouvelle preuve de Dieu. Cela fait tout à fait référence à ce contexte dans lequel on développait à plaisir les arguments, mais je ne suis pas très sûr que sa preuve ait une très grande valeur et j'ai pour moi l'avis de saint Thomas qui n'y croyait pas du tout, qui pensait que c'était un argument purement sophistique incapa­ble d'emporter une adhésion philosophique sûre.

Sur le deuxième terrain saint Anselme a été beaucoup plus heureux, mais là encore il faut l'utiliser avec certaines réserves. De quoi s'agit-il ? Saint An­selme a écrit un traité célèbre intitulé : "Pourquoi Dieu s'est fait homme ?" Dans cette rage de tout justifier, à cette époque-là, par des arguments rationnels, on voulait en venir à une sorte de nécessité de l'Incarna­tion. Il fallait montrer que c'était juste, que c'était normal, que c'était presque nécessaire que l'Incarna­tion ait eu lieu. Saint Anselme a été le premier à s'aventurer sur ce terrain un peu glissant qui consiste à dire : "Il fallait vraiment que le Fils de l'Homme s'in­carne. Adam avait commis une faute vis-à-vis de Dieu et personne ne pouvait la réparer sinon Dieu seul. Par conséquent, il fallait que Dieu prenne la respon­sabilité de remettre les choses en état. Mais d'autre part, comme il fallait la réparer pour des hommes, il fallait que Dieu prenne une condition humaine et rachète la faute dans la condition même où elle avait été commise. Par conséquent il y avait une sorte de nécessité interne à l'Incarnation pour que notre salut, après la faute d'Adam, soit accompli par quelqu'un qui était à la fois Dieu (pour payer valablement la dette et réparer la faute) et en même temps homme pour que cette réparation s'accomplisse au bénéfice des hommes pécheurs et grands perdants de cette affaire."

Tout ceci, dans un premier coup d'œil, paraît extrêmement satisfaisant et logique. C'est d'ailleurs la grandeur de saint Anselme d'avoir donné à la ré­flexion théologique de son époque, une sorte de schéma d'ensemble qui articule bien les différentes étapes du salut : le péché d'Adam et la Rédemption. Non pas que ce soit une nouveauté car elle est déjà très présente dans l'Écriture et dans la tradition des Pères, mais il lui donnait une sorte de structure ra­tionnelle et logique qui a fait réfléchir et suer sur le papier des centaines de théologiens et surtout d'étu­diants en théologie. Mais de tout cela que faut-il rete­nir ?

Une chose qu'il ne faut pas retenir et que l'on a parfois retenu, ce qui n'est pas très bon, c'est cette idée que "Dieu fait payer la dette très cher". C'est ce qui nous a donné la théologie du "Minuit, chrétiens !" que "pour apaiser le courroux du Père" il fallait que quelqu'un puisse réparer l'offense d'une manière di­gne, et que le Père n'aurait pas été satisfait si ce n'était pas son Fils qui payait pour les hommes une dette équivalente à sa puissance et à sa volonté divine. Si l'on voit les choses comme cela, et c'est hélas, ce qu'est devenue dans certains courants théologiques la démonstration de saint Anselme, il faut le dire tout de suite, c'est quelque chose de terriblement atroce qui met à l'intérieur de la Trinité un désir de vengeance qui est tout à fait malsain. C'est déjà suffisamment malsain chez les hommes pour que l'on n'introduise pas ces espèces d'exigences terribles à l'intérieur même du cœur brûlant de l'amour trinitaire.

Ce n'est donc pas cela qu'il faut retenir. Ce­pendant il y a quelque chose de très juste et qui décèle la grande sensibilité de prière, de vie spirituelle et de vie monastique de saint Anselme. Il a fort bien com­pris une chose en ce qui concerne le péché et je crois que la plupart du temps, c'est ce qui nous manque le plus. La plupart du temps nous considérons que le péché est une faute, une bévue, une erreur de com­portement. C'est vrai que lorsqu'on a péché, la pre­mière chose qui saute aux yeux, c'est qu'on a fait quelque chose qu'il ne fallait pas. Cela rentre dans les catégories du permis et du défendu. Quand on a commis une faute, on a fait quelque chose qui ne convient pas profondément à notre être et à notre vo­cation. Cela est le premier aspect du péché, il est réel, c'est la plupart du temps ce que nous remarquons. C'est d'ailleurs pour cela qu'aujourd'hui les examens de conscience se sont beaucoup lénifiés, ont beaucoup perdu de leur consistance, car comme la plupart du temps on ne sait pas très bien ce que l'on doit faire ou ne pas faire, on tombe dans une espèce de relativisme absolu qui fait que, le péché devient quelque chose de très relatif.

Mais s'il n'y avait que cela dans le péché, ce ne serait pas le pire. Et précisément ce que saint An­selme a fort bien vu, c'est que le péché touche direc­tement notre relation de personne à personne avec Dieu. Quand nous péchons, ce n'est pas simplement que nous abîmons quelque chose de notre nature, c'est dommage, mais ce n'est pas le pire. Quand nous pé­chons nous blessons directement le cœur même de notre personne et le cœur même de la personne de Dieu. Le péché touche profondément à la relation personnelle. Nous nous en rendons compte par un geste tout simple qui est celui de nous excuser. Lors­qu'on s'excuse d'avoir marché sur les pieds de quel­qu'un, bien entendu, on est très désolé d'avoir fait un bleu sur le gros orteil de cette personne, mais après tout cela n'est pas le pire. Par contre, là où il y a of­fense c'est que l'on a touché la personne même et qu'on a pu lui faire de la peine par la signification du geste ou certaines marques de mépris ou d'indiffé­rence envers la personne qui se trouve là. Mais on voit que c'est d'un autre ordre et lorsqu'on fait des excuses, c'est pour dire : "Je supplie le mystère même de votre personne de bien vouloir excuser ce que j'ai fait, et de rétablir vraiment entre nous une relation de personne à personne."

Et bien dans le péché c'est toujours de cela qu'il est question. Plus encore que le fait de gâcher ou d'abîmer la nature, c'est le fait que la relation profon­dément personnelle avec Dieu a pu ou a dû être abî­mée. Et à ce moment-là, on comprend pourquoi c'est Dieu Lui-même qui veut nous sauver parce que, dans un cas comme cela, il n'y a que la personne qui a été touchée par notre faute qui peut faire le premier pas pour nous réintroduire dans la réconciliation et dans l'intimité de son amour. Je crois que la vision pro­fonde de saint Anselme est quelque chose de très riche, à la fois pour notre vie personnelle et pour la compréhension du salut. C'est dans notre être de pé­cheur, dans notre être personnel de pécheur que nous sommes rencontrés personnellement par Dieu. Dieu ne restaure pas seulement la nature abîmée, comme on le dit parfois, mais Dieu vient réinstaurer vraiment une relation authentique et profonde de personne à personne. C'est pour cela qu'Il est mort, et c'est pour cela qu'Il veut que nous vivions.

 

AMEN


 

 

 
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