AU FIL DES HOMELIES

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L'INTELLIGENCE DU MYSTÈRE

Col 1, 24-29 ; Mt 22, 34-40
St Anselme - (21 avril 1993)
Mercredi de la deuxième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Michel MORIN

 

J

e vous invite à réfléchir sur une dimension parti­culière de saint Anselme de Cantorbéry qui est sa vie intellectuelle. En Occident, il y a trois grands théologiens, à savoir saint Augustin, saint Thomas d'Aquin et saint Anselme. Saint Thomas représente une sorte de sommet d'accomplissement dans l'effort de la réflexion théologique. Saint Augustin est le premier grand théologien d'Occident parce que, le premier, dans une sorte de savoir immense, il parle des "greniers de sa mémoire", il a rassemblé en lui tout le savoir de l'Antiquité, l'a relu à la lumière de l'évangile et a posé les fondements de la culture chrétienne occidentale. La ligne de force de toute la théologie de saint Augustin était l'idée de l'âme et de la création comme "élan vers Dieu". Pour saint Augustin, ce qui compte, c'est cette espèce de dynamisme profond qui caractérise toute créature. A partir du moment où la nature existe, elle existe comme tournée vers son Dieu. Par conséquent, chez saint Augustin, que ce soit le moment où il relit sa vie personnelle dans les Confessions, que ce soit le moment où il médite sur le mystère de la Trinité, que ce soit le moment où il explique l'évangile de saint Jean ou les psaumes, la perspective dans laquelle il parle comme pasteur, comme théologien, c'est toujours la perspective de l'élan dynamique de l'être créé vers son Créateur. C'est la clé de toute la vision théologique de saint Augustin.

Saint Anselme est beaucoup plus mystérieux. C'est un tournant. Saint Anselme est un contemplatif, c'est un moine originaire du Val d'Aoste qui est allé vivre au Bec Hellouin. Ensuite il est devenu évêque un peu par accident, mais cela ne lui a pas très bien réussi. Il vit à cette époque de l'Occident qui est en réalité la matrice de la société actuelle c'est-à-dire le moment où dans la société, religieuse mais profane aussi, apparaît vraiment dans toute sa vigueur, la vi­gueur des commencements, le problème de l'intelli­gence et de la raison. Et c'est beaucoup plus dange­reux à manipuler parce que le désir a une espèce de force, une espèce d'élan qui, lorsqu'il est canalisé par l'Ecriture, par la docilité à la Révélation, arrive tou­jours à produire de grands saints. L'intelligence c'est beaucoup plus problématique. Or saint Anselme est le premier qui s'est attaché, attaqué si je puis dire aux deux grands problèmes qui ont ensuite obsédé toute la réflexion théologique de l'Occident. D'une part la preuve de Dieu. C'est le premier inventeur de la preuve de Dieu.

Aujourd'hui c'est très mal vu d'inventer des preuves de Dieu parce que cela paraît être de la méca­nique, uniquement le fonctionnement de l'intelligence déconnectée de toute la vie normale. Aujourd'hui on oppose l'intelligence pure, abstraite à la réalité concrète, à la vie, etc … Saint Anselme ne voit pas du tout les choses de cette façon-là. Il est le premier à voir que, dans l'expérience de la foi, dans ce dyna­misme de l'homme vers Dieu, l'intelligence a un rôle tout à fait propre et irremplaçable. Elle a une sorte de puissance contemplative, de saisie de son objet. Et c'est cela la grandeur de saint Anselme. Quand il a inventé un "argument" pour "prouver Dieu" ce n'était pas simplement pour ajouter au savoir humain une sorte de vérité rationnelle sur Dieu, ce n'était pas sim­plement pour faire fonctionner la mécanique de l'in­telligence, mais c'était pour essayer de comprendre comment l'intelligence s'approche du mystère de Dieu. Et là il a libéré tout un champ de réflexion, de méditation, de contemplation dans lequel l'intelli­gence, comme intelligence, avait l'audace folle de s'approcher de Dieu et de s'en approcher tellement que le mouvement même de sa raison l'en approchait davantage.

Au fond, s'il fallait dire en quelques mots l'intuition de saint Anselme, c'est de dire : l'intelli­gence, même si c'est dangereux et difficile à manipu­ler, l'intelligence est une faculté qui nous a été donnée pour nous approcher de la présence même de Dieu. Certes jusque-là on ne l'avait pas nié, mais on ne l'avait pas dit comme cela. Et alors il l'a dit d'une fa­çon extraordinaire à travers un argument. La manière dont l'intelligence s'approche du mystère de Dieu c'est d'en ressentir l'absence et la transcendance.

C'est cela la preuve de saint Anselme. Dieu existe parce que mon intelligence est tournée vers une réalité qui, si elle n'existait pas, ferait que l'intelli­gence n'a pas de sens, que le regard de l'intelligence serait pour ainsi dire vain et nul. Pour saint Anselme, c'est le fait que l'intelligence pressent le mystère de Dieu, elle en pressent la présence mais dans l'absence, dans précisément ce qui lui échappe, ce qui est plus grand que tout ce qu'elle peut penser.

Je crois que ce que saint Anselme a fait là dans ses réflexions sur l'intelligence, est encore plein de saveur, de richesse pour nous aujourd'hui. Aujour­d'hui l'intelligence est souvent devenue la caricature d'elle-même. Elle a sombré dans des systèmes, dans des savoirs encyclopédiques, dans des attitudes de maîtrise ou de domination du monde purement tech­niques et industrielles. Tout cela n'est pas la vie de l'intelligence loin de là. La vie de l'intelligence, son objet le plus profond, celui auquel elle aspire le plus secrètement, c'est le mystère même de Dieu. Je crois qu'il est urgent aujourd'hui de dire et de vivre dans notre propre quête de vérité, que l'intelligence est pour Dieu, qu'elle ne serait pas intelligente si elle n'était pas faite pour Dieu. Et que Dieu l'a bâtie comme intelligence c'est-à-dire comme capable d'ap­préhender, même dans la transcendance et le secret de l'absence, d'appréhender ce mystère infini de la pré­sence de Dieu.

Au fond, toute notre existence chrétienne peut être comme une sorte de déploiement de cette intui­tion de saint Anselme. Dieu s'est rendu tellement présent à l'esprit de l'homme que l'esprit de l'homme, dans son effort d'intelligence, est capable de pressen­tir ce mystère même de la réalité de Dieu. S'il n'y avait pas cela, il est certain que la foi n'aurait ni la même gravité ni la même importance. Elle deviendrait cette espèce de comportement disciplinaire ou ce comportement purement volontaire qui se dessèche de lui-même ou ne s'affirme que dans la volonté de puis­sance.

Prions saint Anselme pour que, à travers son témoignage, à travers son œuvre encore aujourd'hui, nous ayons cette mesure de la grandeur, de la profon­deur de la destinée de l'intelligence en face de Dieu, faite pour pressentir le mystère et le secret de sa pré­sence, non pas pour le dominer, non pas pour l'analy­ser, mais pour le contempler et pour l'aimer.

 

AMEN

 

 

 
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