AU FIL DES HOMELIES

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LE PAUVRE DES QUARANTE HEURES

So 2, 3 et 3, 12-13 ; Lc 12, 22-34
St Benoît-Joseph Labre - (16 avril 1983)
Homélie du Frère Serge JAUNET

 

Saint Benoît-Joseph Labre 

S

i je vous disais qu'il est né un 27 mars 1748 dans un petit village du Pas de Calais nommé Amettes, d'un père paysan et d'une mère marchande de drap. Si je vous disais qu'il a été élevé et éduqué par deux oncles prêtres, que de seize à vingt ans, il fit six essais d'entrée dans la vie religieuse, à la Chartreuse et chez les Cisterciens, si je vous disais tout cela, je n'aurais encore rien dit d'essentiel sur saint Benoît-Joseph. 

       Si je vous disais ou vous redisais ce que vous savez trop bien, qu'il était pouilleux, qu'il était sale, qu'il remettait dans le col de ses vêtements la vermine qui voulait en sortir, si je vous disais qu'il mangeait les oranges tout entières avec la peau, quand on les lui donnait, parce que, disait-il, c'est très bon et pour l'estomac et pour le foie, si je vous disais qu'il a parcouru de nombreuses routes d'Europe, qu'il est passé chez nous, qu'il avait sa chambre là-haut dans le clocher qui donnait sur l'église, je n'aurais encore rien dit d'essentiel sur Benoît-Joseph. 

       Si je vous disais que, dans sa besace, le jour de sa mort, on a trouvé un bréviaire un évangile, une Imitation de Jésus-Christ, un deuxième chapelet parce qu'il en portait toujours un autour du cou, alors peut-être que je commencerais à vous dire quelque chose d'essentiel, quelque chose qui nous conduit au cœur de cette vie mystérieuse qui fut celle du saint que nous fêtons aujourd'hui. 

       Si je vous rapportais trois réflexions, peut-être nous serait-il donné d'entrer plus avant encore dans le mystère de cette sainteté. La première réflexion, c'est celle de dames romaines qui allaient d'église en église, plus, il faut le dire, par curiosité que par piété, suivant ce vagabond venu de France et qui se disaient, après quelque temps après l'avoir observé comme savent faire des femmes : "O bienheureux es-tu ! Qui sait ce que tu vois ?" Une deuxième réflexion c'est un mot même de saint Benoit-Joseph, gardée par un de ses confesseurs, un franciscain français qui, intrigué par cet être à la fois si sale et au visage si lumineux, lui avait posé un grand nombre de questions sur sa vie, sa vie intérieure, sa prière. Et comme le Franciscain lui demandait : "Mais que savez-vous, vous de Dieu ?'' Benoît-Joseph lui répondit : "Je n'en sais rien, mais je suis transporté." La troisième réflexion c'est celle des enfants de Rome et bientôt de tout le peuple romain le soir de ce 23 avril 1783, alors qu'il venait de mourir, sur les marches de Sainte Marie au Mont et qu'un boucher voisin avait recueilli le cadavre dans son magasin : "Il est mort, le saint !" Un mois après sa mort, le procès de canonisation était commencé. Il était mort ce mercredi saint, alors que toutes les cloches de Rome appelaient à chanter le Salve Regina. Et il fallut attendre, malgré ce que le clergé essaya de faire, le soir de Pâques, il fallut attendre les vêpres solennelles de Pâques pour l'enterrer tant la foule se pressa pour venir vénérer ce cadavre encore couvert de vermine. 

       Un auteur contemporain qui essaie de nous parler de la prière nous parle de saint Benoît-Joseph Labre comme modèle unique, car le secret de sa vie, car le secret de sa sainteté, ce n'était pas la vermine qui le mangeait, qui le rongeait, mais c'était bien cette prière qui, incessante, l'habitait, sur les routes d'Europe et pendant six ans, enfin dans les églises de Rome où il se tenait à genoux : "S'il me restait à interroger un homme, un seul homme, sur la prière et la vie d'oraison, je ne m'adresserais à nul autre qu'à cet étrange pèlerin, hippie de la sainteté, égaré au siècle des lumières, ce contemporain de Voltaire et de Robespierre, ce vagabond des routes de l'Europe, cet hôte d'un soir de la famille du curé d'Ars, Jean Marie Vianney s'en souviendra d'ailleurs". 

       Les vertus apparemment surprenantes de ce solitaire crasseux ne se justifient que par sa prière, que par son oraison et par l'abandon, disons le mot, mystique auquel elles conduisent. Il néglige tout ce qui n'est pas le Christ. Il le recherche dans les sacrements fréquemment reçus. Il le poursuit d'église en église, selon l'ordonnance de l'exposition eucharistique. A Rome, on le nomme "l'Amoureux du saint sacrement" ou bien "le Pauvre des quarante heures". Il appelle le Christ dans sa prière vocale, en public, lorsqu'on récite des rosaires et la nuit, parfois, seul, en français. Il l'étudie dans son bréviaire dont il essaie de lire quelques pages, mais, de plus en plus, il le trouve, sans avoir eu le temps de le chercher. Le livre et les yeux se ferment, les heures passent. Son pèlerinage s'est simplifié à l'excès. Son corps n'en peut plus. Il ne vient plus guère qu'à Sainte Marie au Mont. C'est là, qu'à genoux, il passe presque toutes ses journées. Grâce à certains hommes de prière comme Benoît Labre, il fait jour tout à coup, parce qu'ils font oraison. 

       Et, en écho, dans le journal d'aujourd'hui, vous avez peut-être lu ces lignes d'un étudiant de notre ville qui s'appelle François. Il a fait jour en son cœur parce qu'il a trouvé, auprès de cet homme d'oraison et de prière que fut Benoît-Joseph, une réponse à ses questions. "Il est des nuits folles où l'on croit être heureux, et des matins sinistres où l'on se voit crever dans les draps du néant. Il est des corps pourris dans le sable qui fuit, sous des tombeaux de style, sans âme ni louanges. Il est des hommes, pourtant, qui ont cherché la paix, la fin de cette angoisse qui leur mordait le cœur; ils sont partis, errants, chapelets autour du cou, crucifix à la main, parcourir les chemins ; dédaignés, maltraités, humiliés, "sans pierre où reposer leur tête", comme le Fils de l'Homme l'avait fait avant eux : les jambes enflées et les pieds en sang, les clochards de Dieu, les imbéciles heureux. J'en ai rencontré un, au dix-huitième siècle. Il s'appelait Benoît Labre. Au seuil de son adolescence, alors que tout le prédestinait au succès, il eut tout à coup "faim de Dieu". De Chartreuse en Trappe il est allé frapper, ne trouvant jamais de pauvreté assez renfoncée. Il se mit à marcher de sanctuaire en sanctuaire, de relique en relique. Au siècle de Voltaire et de l'Encyclopédie, des bourgeois penseurs et philosophes, un homme s'abandonnait à Dieu, guérissant les malades, baisant les pierres qu'on lui jetait et passant des heures au fond de vieilles églises à bénir le vivant Seigneur des tabernacles. Ignoré et compté pour rien, il a vécu le Christ et, citoyen du ciel, il arrache le voile qui m'empêchait d'aimer."

  

       AMEN

 

 

 
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