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SAINT MARC ÉVANGÉLISTE

1 P 5, 5-14 ; Mc 16, 15-20
St Marc - (25 avril 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Brienne-le-Château : Détail des stalles
Saint Marc 

L

orsque nous fêtons un évangéliste l'Église ne nous dit pas exactement ce que nous allons fêter car nous fêtons plusieurs choses ensemble. La première, celle qui nous vient à l'esprit c'est celle du saint lui-même, saint Marc, dont nous avons quelques échos par-ci par-là dans les évangiles, comme un jeune homme craintif apparemment, puisqu'un passage dit qu'il s'enfuit tout nu quand un garde lui enleva le manteau qui le recouvrait. La tradition rapporte aussi que ce même jeune homme tout nu, qui s'est rhabillé, a été ensuite le disciple de Pierre, qu'il a entendu fidèlement le récit et l'a transcrit dans un écrit que nous avons reçu avec plus ou moins de modifications : l'évangile selon saint Marc. C'est-à-dire qu'un homme, tout jeune homme qu'il était, mais toute oreille qu'il était, a écouté puis a décidé de transmettre aux autres "la Parole faite chair". c'est-à-dire que sa propre parole est l'écho de la Parole de Dieu.

       Nous fêtons donc un saint, nous fêtons donc un témoin, nous fêtons donc l'écho, par une parole humaine, de la propre Parole de Dieu. Plus encore, nous fêtons finalement ce que j'appelle la puissance de l'Esprit. En effet, lorsque je lis l'évangile selon saint Marc, qu'est-ce qui me fait croire que c'est bien l'évangile de Jésus-Christ et qu'il s'agit là de la Bonne Nouvelle annoncée aux hommes ? Est-ce la façon dont saint Marc raconte avec crédibilité, avec force, avec une volonté de me convaincre ? Certes, dans l'évangile selon saint Marc, les propos sont rapportés non pas de façon monotone mais plutôt assez distante, comme un récit assez banal, où les événements se suivent les uns les autres sans vouloir pour atteindre mon cœur ou me convaincre de leur authenticité. La crédibilité d'un évangile ne vient pas des propos de l'évangéliste Lui-même, mais vient de plus loin, et c'est en cela qu'il est vraiment témoin. Qu'est-ce que nous fêtons lorsque nous fêtons un évangéliste ? Nous fêtons la force de l'Esprit qui circule, qui saute de génération en génération, qui sait saisit quand il le faut les intelligences humaines, des génies parfois comme saint Marc, saint Paul avec ses épîtres, saint Jean avec l'Apocalypse, et qui s'en sert comme des véhiculés pour aller plus loin, pour transporter cette Parole partout dans le monde où l'on doit l'entendre. 

       Fêter un évangéliste, fêter un apôtre, c'est fêter la façon dont l'Esprit même de Dieu s'est comme déposé au fond de son cœur, a porté fruit, s'est répandu et a été comme éparpillé à travers le monde, et continue à l'être à chaque fois que nous lisons l'évangile. Ainsi l'Église, en fait, nous indiquait ce que nous fêtons. Elle nous indiquait qu'il nous fallait revenir à la source même, et que cette parole d'homme qui dit une parole de Dieu témoigne avec force de l'Esprit même de Dieu qui circule. Et c'est bien ce pourquoi nous sommes ici. Nous aussi, nous avons à recevoir au plus profond du limon de notre cœur le même témoignage, nous avons à le recevoir de l'Esprit même qui souffle. Nous avons à faire en sorte que notre propre parole devienne l'écho même de la Parole de Dieu, l'écho du Verbe, du "Verbe fait chair", de cette Parole qui ne peut pas s'arrêter sur un homme mais qui a besoin d'un homme pour aller plus loin, qui a besoin de chaque homme pour traverser chaque vie humaine en l'ensemençant, pour aller plus loin ensemencer chaque génération, chaque siècle, chaque temps, chaque époque, chaque civilisation. Témoigner, comme l'a fait saint Marc, c'est se mettre dans le grand courant du fleuve de Dieu et tenter, par ses propres moyens humains si pauvres soient-ils, de suivre la force même de l'Esprit qui renverse et traverse. Seulement, c'est un fait que cet Esprit de Dieu n'ira pas contre nous ou malgré nous et qu'il a besoin de notre propre acquiescement personnel pour aller plus loin.  

       Je voudrais vous laisser une image toute simple de la façon dont notre pauvre liberté peut épouser celle de Dieu, comment celle de Marc a totalement épousé la force de Dieu, lui que la tradition a représenté par le lion qui fait rugir à travers le monde la force de la Parole faite chair. Imaginons que nous sommes sur un des grands fleuves qui souvent se terminent par des cataractes, par des chutes. Or il y a, à un endroit précis, un passage possible ; nous sommes sur une embarcation fragile, et il suffit d'un simple petit coup de barre pour que notre bateau se dirige vers ce passage et non vers la cataracte. C'est là qu'intervient notre liberté, dans ce petit coup de barre nécessaire pour que nous épousions totalement le grand fil du courant du fleuve au lieu de nous opposer à la volonté de Dieu et nous précipiter dans la cataracte. C'est là que notre liberté n'est apparemment rien par rapport à la force et la puissance de l'Esprit, et pourtant elle est tout, car si, d'un autre petit coup de barre je m'éloigne de l'endroit où je puis passer, je suis englouti dans les chutes du fleuve.  

       Ainsi ce fleuve de l'Esprit qui avance avec puissance dans le monde a besoin de chacune de nos libertés comme de celle de Marc. Marc avait donné "le bon coup de barre" et l'évangile a été le fruit de cette liberté. Que manque-t-il donc à notre embarcation pour que nous nous dirigions, tous ensemble, joyeusement, mus par l'Esprit de Dieu, vers l'endroit où nous pourrons passer et qui s'appelle la Pâque ?  

       AMEN