AU FIL DES HOMELIES

Photos

MARC, L'HOMME DE DEUX MONDES

1 P 5, 5-14 ; Mc 16, 15-20
St Marc - (25 avril 2007)
Mercredi de la troisième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, c'est bien connu que dans l'Antiquité on connaît plus souvent les œuvres des gens que leur personnalité. S'il y a un cas où cela s'applique vraiment de façon très particulière, c'est le cas de saint Marc. Pour ma part, j'aurais tendance à penser que saint Marc est l'auteur littéraire le plus important du Nouveau Testament, et cependant, on sait fort peu de choses le concernant. Plus exactement, ce que l'on sait, ce sont des petites émergences de certains événements qui tout d'un coup nous permettent d'entrevoir quelque chose, mais il n'y a jamais de détails.

La première chose qui est intéressante, c'est qu'il s'appelle Jean-Marc, puisqu'on nous le précise dans les Actes des apôtres, Jean, surnommé Marc. Cela veut dire une chose assez typique, à l'époque, il n'était pas rare que des juifs se donnent un prénom païen, soit l'équivalent, Shiméon-Simon, ou bien carrément un autre prénom. Pour que précisément celui-là se soit appelé Jean (Johanan), un nom hébreu, surnommé Marc, (Marcus), un nom latin plutôt que grec, cela veut dire que cet homme était vraiment à cheval entre les deux cultures. Il avait sans doute un très bon enracinement juif, puisqu'il vivait à Jérusalem, il y avait sa maison. On le sait parce qu'au moment où Pierre est délivré de la prison, et qu'il se retrouve dans la rue en pleine nuit sans savoir où aller, il s'en va à la maison de Jean-Marc. Là-bas, il y a des serviteurs et des servantes, ce qui est une coutume évidemment plus païenne que juive, et la servante s'appelle Rhodée, Rose, ce qui est aussi un nom grec, sinon, elle se serait appelée Susannah-Suzanne. Donc, cela veut dire que la maison de Jean-Marc était quand même une maison dans laquelle on connaissait très bien les traditions également de la vie païenne et l'on avait sans doute du personnel païen.

Or ce Jean-Marc est un converti des tout premiers mois, sa maison sert à l'accueil notamment pour l'eucharistie et le culte de l'époque. Les chrétiens allaient sans doute au temple pour les prières communes avec le monde juif, prière du matin, prière du soir, mais pour la fraction du pain, on se réunissait sans doute dans certaines maisons et notamment la maison de Jean-Marc. Le fait qu'il s'appelle Jean-Marc nous rappelle qu'à Jérusalem les communautés juives étaient plus divisées qu'on ne le pense. C'est ce que nous raconte saint Luc, il y avait des juifs qui ne parlaient qu'hébreu et qui étaient convertis au Christ, il y avait des juifs qui ne parlaient pas hébreu qui ne parlaient que grec ou peut-être même que latin, et qui avaient des synagogues à part. Le fait qu'il s'appelle Jean-Marc le met dans une position tout à fait privilégiée : il est probablement bilingue et il peut fréquenter les deux communautés. Ce n'est pas étonnant si la maison de Jean-Marc est un peu, peut-être pas autant que le Cénacle ou la chambre haute, un point important pour la vie de la première communauté de Jérusalem, parce qu'on peut aller voir Marc, ou aller voir Jean.

Cela explique aussi une autre chose, c'est que s'il est lié à ces deux courants, le courant plutôt traditionnel, celui de Pierre, il est quand même assez ouvert aux nouvelles tendances qui consistent à annoncer l'évangile en-dehors de Jérusalem. C'est pourquoi on va trouver Marc dix ans plus tard à peine, dès les premières tentatives d'évangélisation. Barnabé fait venir Saul de Tarse, un homme juif qui connaît très bien la culture païenne, et quand ils entreprennent le premier voyage, qui trouve-t-on comme auxiliaire ? On prend Jean-Marc sans nous expliquer pourquoi il est parti à Antioche, probablement à cause de la persécution, mais on le prend sans doute parce qu'il donne des garanties au point de vue de son enracinement juif, mais également du point de vue de sa culture et de sa connaissance du monde païen. Manque de chance, avec Paul, ça ne marche pas. Paul a un tempérament un tout petit peu vif, si on ne pense pas comme lui, si on ne prêche pas comme lui, si on n'a pas les mêmes méthodes, etc … on se retrouve à la fin du contrat à durée déterminée et l'on va chercher du travail ailleurs ! C'est ce qui arrive à Marc : au moment où ils terminent le premier voyage en Pamphylie, Marc s'en va.

Au moment du début de second voyage, quand on doit constituer l'équipe qui va repartir autour de Paul, Barnabé qui a la même sensibilité que Marc dit qu'il faudrait le prendre. Et Paul dit : je n'en veux pas parce qu'il est parti la première fois ! Ce n'est pas un collaborateur fiable, je ne le veux pas.

Cela expliquerait que lorsque Pierre vient à Antioche, à peu près vers les années cinquante, Marc est pour ainsi dire au chômage, et à ce moment-là, Marc se rallie plutôt à Pierre. Pierre vivant à Antioche comme un juif un peu" tradi", il faut bien le dire, pense que pour vivre avec cette communauté assez mixte, il aurait bien besoin de quelqu'un qui pourrait lui donner un certain nombre de règles de comportement, et se noue alors de façon quasi indéfectible, le lien entre Pierre et Marc, de telle sorte que ce n'est pas tout à fait étonnant que dans le texte que nous avons entendu tout à l'heure dans la première épître de Pierre, à la fin de son épître, Pierre appelle Marc "mon fils", c'est-à-dire celui qui aura été un collaborateur fidèle dans les pérégrinations de Pierre. Pierre aussi vers les années cinquante, va aussi parcourir le bassin Méditerranéen en se portant surtout sur les communautés juives, et pas trop sur les communautés d'origine païenne parce qu'il sent bien que c'est la chasse gardée de saint Paul. Marc aurait très bien pu arriver également à Rome avec Pierre.

On pourrait dire de Marc qu'il est un caméléon, qu'il est tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. En réalité, je pense que c'est une position absolument privilégiée qu'il avait du point de vue de son enracinement, de son histoire et de l'histoire de sa famille qui lui a permis de toucher aux deux grandes tendances qui ont régenté et dirigé les cinquante ou soixante premières années de l'Eglise. Et comme il était particulièrement jeune, ce n'est pas tout à fait étonnant, qu'à un moment donné, personnage un peu clé, un peu à cheval entre les différentes tendances, on lui ait proposé de rédiger ce qui allait devenir le premier évangile et la première catéchèse. C'est pour cela qu'il est si important du point de vue littéraire, parce que les évangiles tels que nous les connaissons aujourd'hui, c'est-à-dire les évangiles de Matthieu et de Luc, sont très fortement dépendants du plan de Marc. Cela laisse penser que Marc a non seulement fait l'effort de documentation pour rassembler les données, mais qu'il est le premier à avoir imaginé la rédaction d'un évangile, c'est-à-dire d'une catéchèse telle qu'on pouvait en avoir besoin quand on était missionnaire, vers les années soixante-cinq, soixante-dix. Ce qui expliquerait que l'évangile de Marc ait été écrit vers les années soixante-huit, peu avant la chute de Jérusalem.

C'est un parcours assez intéressant, ce que je vous dis là est évidemment hypothétique, mais cela laisse ouverte cette perspective que la rédaction des évangiles est un travail extrêmement subtil de la part surtout de Marc qui est le premier à avoir entrepris ce projet, et que cet évangile était conçu non pas comme un souvenir personnel, car je crois que chez Marc, il n'y a pas de souvenir personnel. On a parfois dit que le jeune homme qui s'était enfui nu du jardin des Oliviers, c'était lui, il y a peu de chance, c'est plutôt un détail théologique qui ne signifie pas exactement cela. Mais si Marc a été le premier, c'est parce qu'il avait une parole qui essayait de signifier, de maintenir une certaine cohésion alors que les deux tendances Pierre et Paul tiraillaient assez fortement. Ce qui est remarquable, c'est que Marc qui a fini plutôt sous la conduite de Pierre, puisque Pierre l'appelle son fils, et que traditionnellement on a dit que l'évangile de Marc était la consignation des souvenirs de Pierre, ce qui est peut-être une extrapolation, Irénée de Lyon le dit et ce n'est sans doute pas un mauvais renseignement. En tout cas, si c'est Marc qui l'a fait, c'est parce qu'il était précisément à l'articulation des deux mondes.

Il me semble que ce qui est intéressant, c'est que ce que Paul a théorisé du point de vue de l'annonce de l'évangile, c'est-à-dire l'ouverture aux païens, évidemment, personne ne l'a fait mieux que saint Paul dans l'épître aux Romains pour montrer que tout le monde était pécheur et que par conséquent, tout le monde a besoin d'être sauvé aussi bien les juifs que les païens, et que donc il n'y a pas de médiation spéciale de la Loi, tout vient du Christ. Il est certain que Marc ne part pas dans des élaborations aussi compliquées, mais dans sa vie, dans son témoignage, dans sa manière de prêcher, il a vécu en fait la nécessité de cette cohésion. Il a vécu ce drame de l'Église primitive de la tension entre les deux courants, celui qui voulait plutôt restreindre l'évangile uniquement aux juifs, parce que c'était à eux qu'était adressée la Promesse, tandis que l'évangile était pour tous. Humblement, en faisant moins de bruit que saint Paul, saint Marc a trouvé une voie originale, celle de la rédaction des évangiles, le récit de la vie de Jésus pour marquer l'universalité du Salut.

Je pense que c'est pour cela que nous avons une telle dette vis-à-vis de saint Marc. Quand le schéma a été ainsi tracé, c'était plus facile pour Matthieu et pour Luc de donner des accents et des colorations différentes. Mais ce qu'il fallait avoir imaginé, c'était le schéma de base. Au fond, la Bonne Nouvelle, c'était la présence de Jésus-Christ à travers les signes qu'Il avait posés au cœur même de chacun des communautés. C'est encore ce qui est vrai pour nous aujourd'hui.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public