AU FIL DES HOMELIES

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 DE SON SEIN COULERONT DES FLEUVES D'EAU VIVE

Ap 1, 4-8; Jn 7, 37-39
Ste Catherine de Sienne - (29 avril 2016)
Vendredi de la quatrième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

De son sein couleront des fleuves d’eau vive. Si la liturgie de l’Eglise a choisi ce verset pour illustrer la vie et le ministère de Catherine de Sienne, ce n’est pas par hasard et je voudrais vous expliquer pourquoi. Qui est Catherine de Sienne ? La plupart du temps, aujourd’hui, on n’en sait trop rien, mais c’est une des figures les plus étonnantes de son temps. Elle naît en 1362. C’est déjà le déclin du Moyen-Âge, et la peste noire va bientôt ravager l’Europe en tuant un tiers de la population. On ne vivait pas avec la mort mais véritablement dedans, on éprouvait la mort comme la réalité la plus ordinaire, la plus quotidienne et la plus atroce. Tout le monde était victime possible de la peste même si Sienne, où vivait Catherine, n’était pas trop touchée. L’autre forme de peste est que l’Eglise commence à ce moment-là un moment de déclin avec le fameux grand schisme d’Occident, dans lequel les papes se sont installés à Avignon depuis une cinquantaine d’années parce que la population romaine était trop remuante, que les élections pontificales et la gestion de la ville de Rome qui était alors leur principale préoccupation, dégénérait chaque fois en émeutes, en combats, en règlements de compte etc. On se scandalise aujourd’hui de Vatileaks, mais c’était alors bien pire et absolument atroce. Voilà la situation de l’Eglise et la situation politique.
Nous nous imaginons toujours l’Italie comme une nation homogène, mais le pire moment de l’histoire de l’Italie est la rivalité à mort de toutes les cités les unes contre les autres. Les grands meneurs sont évidemment Florence, Venise, Milan etc, même si ces grandes cités italiennes commençaient déjà à promouvoir l’art du quattrocento qui fera plus tard la grandeur et la célébrité de l’Italie, et l’érigera en modèle. En réalité, toutes ces roses de l’esthétique occidentale poussaient sur un fumier politico-social absolument terrible. Car la vie des cités était à ce moment-là empoisonnée par les séditions, les gens qui se tiraient dans les pattes, qui faisaient alliance avec les autres cités pour déboulonner tel chef etc. Et les princes florentins, dont les Médicis ont été le plus bel exemple, étaient le prototype même des chefs rusés, pervers, malins pour obtenir le pouvoir à n’importe quel prix. Aujourd’hui quand un chef d’état est qualifié de florentin, on peut craindre pour sa propre vie. Mais pour être florentin, il faut être intelligent, ce qui n’est pas le cas actuellement, donc on risque moins.
Toujours est-il que Florence et Sienne étaient rivales de longue date, et la petite Catherine naît dans ce contexte-là. Son père est teinturier, ce qui est un bon travail, plutôt lucratif. Sienne est une ville prospère, c’est une des premières villes des banquiers. Quand vous allez aujourd’hui Piazza del Campo, vous voyez ce bel ensemble urbanistique avec la magnifique place en coquille saint Jacques qui le lieu de rassemblement de toute la cité. C’est le début de la ville moderne, Sienne est un des plus beaux exemples de ce qu’on voudrait essayer de faire et qui inspirera beaucoup d’autres cités, avant Rome même.
Catherine habite un quartier assez modeste car les teinturiers sont un peu à part. Elle a très tôt une vocation religieuse, mais elle veut être religieuse dans le monde et non se réfugier chez des bénédictines ou chez des cisterciennes. Elle vivra au milieu d’une ville dans laquelle (ce n’est pas le jihad mais presque) les exécutions publiques sur l’échafaud ont lieu plusieurs fois par an. Elle a eu une petite crise de coquetterie, mais on raconte ça de toutes les saintes du Moyen-Âge et je ne suis pas sûre que ce soit si vrai que ça, en tout cas, ça ne devait pas aller bien loin. Toujours est-il qu’elle a eu une petite crise de coquetterie vers quinze ans, sous l’influence de sa sœur, mais sa sœur est morte donc ça la ramène tout de suite au problème fondamental Que vais-je faire de ma vie ?.
Elle décide alors d’être mantellata, c’est-à-dire d’appartenir au Tiers-ordre dominicain. Elle choisit les dominicains parce qu’ils sont bien implantés dans la cité, et qu’ainsi elle pourra vivre une vie religieuse en pleine pâte humaine. C’est ce qui va être la raison de son succès : dès qu’elle commencera à vivre comme mantellata, c’est-à-dire habillée en blanc avec un manteau noir, aux couleurs classiques de l’ordre dominicain, en pleine cité de Sienne, elle fera des disciples. Non pas des disciples organisés dans un couvent, juste des disciples qui partageront sa vie, ses soucis, des temps de prières dans les églises etc. Il faut imaginer, il n’y a pas beaucoup de règles dans la vie de sainte Catherine. Elle n’a pas fondé d’ordre à proprement parler, elle a voulu profiter d’une structure très légère et certains frères dominicains qui la voyaient se lancer dans cette affaire la suivaient. C’est pour ça qu’ils l’appelaient la madre, la mère. Elle devait avoir un fort tempérament. Elle portait une robe blanche, mais en réalité elle avait un pantalon. Dans son groupe elle menait tout le monde à la baguette, et dès le début, elle a été un ferment sinon de pacification, du moins de présence religieuse dans cette ville de Sienne.
Un passage fameux de sa vie est le moment où elle assiste à la condamnation à mort du jeune Niccolò Turdo, une sorte de Jacques Fesch pour ceux qui connaissent, qui avait participé à des coteries pour tenter de démolir le pouvoir en place. Dans ce cas là, c’était directement quinze jours de prison, comparution devant le grand conseil et exécution dans le quart d’heure qui suit. Elle le connaissait, a assisté à son exécution et en raconte tous les détails. Elle est allée devant sa tête qui allait être tranchée par la hache et a tendu son manteau de religieuse pour recueillir la tête. Son manteau a été maculé de sang et cet événement a été une quasi-vision : dans la mort de ce jeune homme qui s’était repenti et converti (il n’avait plus que ça à faire, de toute façon, il savait qu’il n’en avait plus que pour quelques heures.), elle a vu une sorte de participation spéciale à la mort du Christ qui verse son sang pour l’humanité, et l’assistance qu’elle a eue pour Niccolò Turdo explique qu’on ait choisi le mot « De son sein jailliront des fleuves d’eau vive ».
C’est ce qui a conduit et qui lui permet de développer sa théologie de la participation au mystère de la mort du Christ. Certains trouvent qu’il y a un côté exalté, et c’est parfois un peu vrai, sa mystique est centrée sur le sang, le sang qui coule, le sang qui est versé, le sang qui purifie etc. Ce n’est pas à lire le soir avant de s’endormir, et il faut être en bonne forme pour lire sainte Catherine de Sienne. Mais elle développe au fond cette idée du sang versé pour la vie du monde. Le sang est la vie et en même temps, il se donne à travers le geste de la mort.
Sa renommée a commencé à croître et tout à coup, vers 28 ou 29 ans, devant le scandale du schisme et du pape en Avignon, elle se met en tête d’aller en Avignon. Elle a dû passer par Aix. On n’a pas de trace mais ce n’est pas impossible, elle est partie avec sa petite troupe et elle est allée voir le pape Grégoire XI pour lui dire qu’il fallait revenir à Rome. On ne sait pas trop l’effet que ça a dû avoir sur le pape ; je pense qu’il a dû la trouver un peu excitée. Mais elle a beaucoup insisté, elle a obtenu une ou deux entrevues, elle a dit qu’elle avait eu des visions montrant qu’il devait revenir à Rome. Et de fait, il est rentré à Rome. Mal lui en a pris parce qu’il est mort dans les mois qui ont suivi, mais ça, c’est à peu près ce qui arrive à tous les papes, sauf quand ils démissionnent avant d’avoir accompli leur mandat jusqu’à la mort. Mais d’une certaine façon, elle a gagné. Elle a gagné très provisoirement parce qu’immédiatement après, les factions romaines ont réélu deux papes dont l’un a été obligé de repartir à Avignon. Mais, ça n’empêche qu’elle a eu un succès énorme parce qu’on lui a tout de même attribué un certain mérite dans cette affaire. Elle a ensuite continué sa vie et est morte vers la quarantaine, toujours avec un souci apostolique extrêmement noble, très généreux, très pur, très fort.
Pourquoi sainte Catherine est-elle une figure si intéressante ? Je ne suis pas sûre que ce soit à cause des Dialogues. On a conservé d’elle une correspondance tout à fait extraordinaire qui nous donne beaucoup de renseignements sur la vie de Sienne et sur la vie ecclésiastique de l’époque. Elle a écrit à tous les frères dominicains qu’elle connaît, et ses lettres prouvent qu’elle jouissait d’une très grande considération.
Ce que je trouve très beau et c’est pour ça, je pense, qu’on peut vraiment la prier, c’est que cette femme a accepté de faire face à la violence de son temps. Si on ne comprend pas ça dans la vie de sainte Catherine, on ne comprend pas grand-chose. Toute sa spiritualité, toute son œuvre est une mystique du sang versé face à la violence. Ce qu’elle dit, de façon moins systématique et moins résumée que moi, le fond de son intuition est que même au cœur de la violence, l’amour sauveur du Christ agit encore. Et ce n’était pas de la poésie. Elle voyait constamment cette violence à l’œuvre. Mais jamais elle n’a désespéré, elle s’est toujours dit qu’une seule chose pouvait vaincre cette violence : le don de soi par le sacrifice du Christ.
Je crois que c’est très grand. Certains trouveront ça un peu morbide. Moi, je ne trouve pas tant que ça, ce sont véritablement les circonstances qui lui donnent une sorte de force et même parfois une violence incroyable. Dans le siècle où nous vivons, tant marqué par la violence, et parfois la violence la plus inexplicable qui fait terriblement peur, je pense qu’on devrait invoquer un peu plus souvent sainte Catherine de Sienne car elle nous apprendrait que l’on peut faire face à la violence avec la foi, dans la puissance du don de la vie du Christ.

 
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