AU FIL DES HOMELIES

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CE QUE FEMME VEUT !

1 Jn 5, 5-8 ; Jn 19, 31-35
Ste Catherine de Sienne - (29 avril 1987)
Mercredi de la deuxième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e ne crois pas que les historiens puissent nous livrer un portrait vraiment très flatteur de Cathe­rine de Sienne. Elle avait accumulé dans ses comportements, dans son tempérament, dans sa ma­nière d'être tous les travers et tous les côtés caricatu­raux d'un certain type de femme méditerranéenne très autoritaire et en même temps terriblement affective. J'allais dire d'autant plus autoritaire que cette autorité se doublait d'un pouvoir et d'une emprise affective sur son entourage absolument démesurée. Et il y avait aussi ce côté très famille. Elle se promenait toujours avec une ribambelle de jeunes dominicains soit dans les rues de Sienne, soit lorsqu'elle allait en Avignon chercher le Pape. Elle considérait que la seule famille qui pouvait lui suffire c'était l'Église et pas simple­ment un foyer comme tout le monde. Et aussi cette emprise très forte sur les esprits qui fait que ses prin­cipaux héritiers spirituels comme Raymond de Ca­poue nous apparaissent dans la tradition dominicaine comme des êtres un peu falots, un peu fades.

Pourtant, à travers tout ce côté très caricatural de cette femme qui menait de main de maître cette petite équipe de frères dominicains qui la suivaient un peu partout et qui, dans une Église complètement délabrée, il y avait deux papes, essayait de ramener le Pape à Rome. En réalité cette tentative de le ramener s'est soldée par un échec, car immédiatement les ro­mains n'ont pas supporter le Pape qu'on leur ramenait d'Avignon. Au milieu de tout cela, il faut dire que Catherine de Sienne est une très très grande figure. C'est là où peut-être où l'on mesure à quel point la sainteté n'est pas simplement un certain type d'épa­nouissement d'humanité, mais que, même si l'huma­nité qui est le support de la grâce, présente à certains moments quelques aspects étonnants ou déconcer­tants, cependant Dieu peut faire à travers cela quelque chose de très beau.

Il me semble que pour Catherine de Sienne ce qui a été le plus marquant, à la fois pour l'Église de son temps et peut-être aussi comme héritage spirituel dont nous pouvons bénéficier encore aujourd'hui lar­gement, c'est d'une part le sens de ce qu'est vraiment le salut personnel de Dieu. Dans sa correspondance, il est question de sang, j'allais dire jusqu'à l'écœure­ment. A certains moments, cette manière dont Cathe­rine traite le thème du sang du Christ versé pour nous devient, à la faveur des images ou des métaphores qui sont utilisées, presque repoussant. Mais ce qui était en cause dans cette théologie du sang c'était le fait que le Christ nous avait apporté un salut qui ne consistait pas en grandes idées sur l'homme ou sur l'avenir de l'hu­manité, mais un salut qui s'était donné concrètement, personnellement, par le sang versé.

Pour Catherine de Sienne, ce thème du sang, c'est le thème de l'amour de Dieu personnalisé pour chacun de nous, personnifié. Si le Christ nous a ai­més, Il nous a aimés dans la réalité concrète et singu­lière d'une chair et d'un sang humain. C'est parce que le Christ nous a aimés dans cette réalité concrète de sa chair et de son humanité qu'Il peut aujourd'hui, dans son salut, nous rejoindre, nous, personnellement, tels que nous sommes. C'est cela l'arrière-fond mystique de toute la vie et de tout l'apostolat de Catherine de Sienne. C'est la redécouverte que le salut n'est pas je ne sais quel principe théologique de l'existence avec Dieu, mais qu'il est d'abord cette relation singulière et personnelle de chacun d'entre nous avec le Fils de Dieu tel qu'Il s'est manifesté dans une humanité concrète.

De là venait sans doute son très grand sens de l'apostolat. Catherine de Sienne est sans doute une des grandes figures apostoliques de ce quatorzième siècle. A côté d'elle la plupart des prédicateurs ou même des évêques et du Pape de l'époque, font un peu figure falote. Pourquoi ? Parce que précisément Catherine avait compris que c'est dans la rencontre même, per­sonnelle, de chaque chrétien avec son frère que se manifeste réellement et personnellement le mystère du salut. Elle a eu la grâce de vivre cela au cours de l'exécution d'une jeune tête brûlée, comme il y en avait beaucoup à cette époque-là à Sienne, et qui se nommait Nicolo Tuldo. Ce jeune garçon de 22 ou 25 ans avait fomenté je ne sais quel petit coup d'état, comme il devait s'en produire beaucoup dans la vie politique de Sienne ou de Florence. Tuldo avait été arrêté, incarcéré et évidemment condamné à mort parce qu'on n'y allait pas de main morte. Catherine de Sienne a obtenu d'aller le voir en prison où elle a trouvé un Nicolo profondément révolté, aigri, s'en prenant à Dieu qui le traitait aussi durement. Au fur et à mesure de tous ses entretiens Catherine a réussi à réveiller en lui le sens véritable de l'amour de Dieu, du pardon et de la miséricorde de Dieu. Et ainsi elle l'a accompagné jusqu'au lieu de l'exécution. Au mo­ment même de l'exécution Catherine s'est approchée et a recueilli sa tête et son sang, et elle a eu alors une vision du Christ.

Elle a compris que le Christ était Celui qui avait tissé son destin à elle, Catherine, avec ce Nicolo, et que tous les deux, ce qui les unissait c'était vrai­ment l'amour du Christ. Par conséquent la vision qu'elle a eu au moment de l'exécution capitale de Ni­colo, c'était vraiment la confirmation de ce qu'avait été son apostolat, sa présence. C'était vraiment le Christ qui était là, dans la manière dont elle Catherine annonçait le salut et le pardon à ce jeune homme ré­volté et désabusé.

Enfin un dernier aspect aussi très beau. C'est le fait que Catherine a vraiment découvert la présence de la Trinité en elle, ou plus exactement, sa propre présence à l'intérieur du mystère trinitaire. Elle a compris que le sens de notre vie, de notre existence, n'était pas de vivre en dehors de Dieu, mais que Dieu voulait être la demeure même de notre liberté et du don de notre vie pour Dieu. Cela Catherine l'a déve­loppé à travers d'admirables pages mystiques, de priè­res et d'actions de grâces au Dieu Trinité. Je vous en lis simplement quelques lignes parce que c'est vrai­ment très beau. "Toi, éternelle Trinité, Tu es comme un océan profond. Plus j'y cherche et plus je Te trouve. Plus je trouve et plus je Te cherche. Tu rassa­sies insatiablement notre âme, car dans ton abîme Tu rassasies l'âme de telle sorte qu'elle demeure indi­gente et affamée, parce qu'elle continue à souhaiter et à désirer Te voir dans la lumière, ô éternelle Trinité. J'ai goûté et j'ai vu avec la lumière de mon intelli­gence et dans ta lumière, et l'immensité de ton abîme et la beauté de ta créature. Alors j'ai vu qu'en me revêtant de Toi, je deviendrai ton image, parce que Tu me donnes, Père éternel, quelque chose de Ta puissance et de ta Sagesse. Cette Sagesse est l'attribut de ton Fils Unique. Quant au saint Esprit qui procède de Toi, Père, et de ton Fils, Il m'a donné la volonté et me rend capable d'aimer, car Toi, éternelle Trinité Tu es le Créateur, et moi la créature. Aussi ai-je connu, éclairée par Toi, dans la nouvelle création que Tu as faite de moi par le sang de Ton Fils Unique, que Tu as été saisi d'amour pour la beauté de ta créature."

 

AMEN

 

 

 
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