AU FIL DES HOMELIES

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DEVIENS CE QUE TU ES !

1 Jn 5, 5-8 ; Jn 19, 31-35
Ste Catherine de Sienne - (29 avril 1992)
Mercredi de la deuxième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Michel MORIN

 

S

i vous étiez ce que vous êtes !" Sainte Cathe­rine de Sienne a vécu au quatorzième siècle. Elle est née en 1347 et elle est morte à l'âge de 34 ans en 1380. Ce quatorzième siècle est un des plus durs, des plus tragiques de l'histoire européenne. C'est le début de la dévastation de l'Europe par l'extension rapide de la grande peste qui décime non seulement les cités, les maisons mais les couvents. On ne voit pas pourquoi ceux-ci seraient préservés. C'est aussi, depuis dix ans, le déclenchement d'une des guerres les plus longues puisqu'elle a duré cent ans et qu'elle di­visa deux peuples qui ont toujours eu de la peine à vivre ensemble, les Anglais et les Français. C'est aussi en Italie le commencement des grandes fractures des cités non seulement par les luttes de pouvoir entre elles mais par les querelles fort sanglantes, les fac­tions des familles à l'intérieur même des cités. Il suffit de rappeler Florence capitale de la province où a vécu sainte Catherine pour en avoir un écho. Ce quator­zième siècle est aussi celui où s'est développé ce que l'histoire a appelé le grand schisme d'Occident, cette période que d'aucuns appellent de chrétienté et qui est le seul siècle où l'Église s'est payé le luxe de trois papes sans savoir très bien quel était le vrai. C'est la fin du séjour des papes en Avignon et sainte Cathe­rine qui prendra toujours fait et cause pour le pape légitime, en principe, aura toujours cette souffrance de la division, pas simplement dans l'Église mais aussi dans l'ordre dominicain puisque le général même de l'ordre sera partisan de l'anti-pape. On n'en est pas là à notre vingtième siècle sur lequel beaucoup de chrétiens ne cessent de gémir et de se plaindre tant au niveau de la société, de la France pour ne parler que de nous, tant au niveau de l'Église, et même de l'Église de France. Pourquoi je rappelle ces quelques données historiques ? C'est parce que, sans ces cir­constances de l'histoire, on peut penser à vues humai­nes qu'il n'y aurait pas eu sainte Catherine de Sienne. Vous allez me dire : c'est un peu exagéré de lier la sainteté à l'histoire, parce que vous croyez que Dieu fait pleuvoir la sainteté quand Il en a envie. Non ! La sainteté c'est une forme d'incarnation du mystère du salut dans la chair de l'histoire, dans la chair de l'Église, dans ses drames et dans ses grandeurs. Alors quelle a été, dans ce siècle extrêmement dur, la sain­teté de Catherine de Sienne ?

Elle a été extrêmement riche, extrêmement importante. Elle s'est développée selon son caractère de façon passionnée, parfois passionnelle. On le lui pardonne pour la cause qu'elle servait. Je voudrais simplement rappeler une de ses paroles. Elle avait un peu le sens des paroles prophétiques, mais ce mot est tellement galvaudé surtout dans le langage clérical que je n'ose pas l'employer. Aux frères qui déposaient sa dépouille mortelle dans son cercueil, frères pour qui elle avait une très grande affection, elle avait écrit ceci : "Si vous étiez ce que vous êtes, vous mettriez le feu à toute l'Italie !" Si vous étiez ce que vous êtes ! Je crois que c'est un des grands messages de sainte Catherine de Sienne pour deux raisons. D'abord, elle l'a été elle-même ce qu'elle était. Fille de son temps qu'elle a aimé passionnément. Fille de son Église qu'elle a aimée passionnément. Fille de son Ordre qu'elle a aimé passionnément. Elle a donc eu comme objet de sa passion une société, une Église et un Ordre complètement ravagés, complètement divisés. Elle a aimé ce monde et l'Église comme le Christ nous a aimés, alors que nous étions nous aussi et que nous sommes toujours une humanité personnelle et com­munautaire ravagée par le péché et toutes les divisions qu'il engendre.

"Si vous étiez ce que vous êtes !" c'est cela qu'elle s'est permis, avec réalisme, lucidité et audace, de transmettre à tous ceux qu'elle rencontrait, à tous ceux qu'elle connaissait et à ceux qu'elle n'avait ja­mais rencontrés et qu'elle ne connaissait pas. Elle a rappelé "à l'ordre", à l'ordre de la vérité et de la cha­rité de l'évangile, les responsables de son Ordre reli­gieux, elle a rappelé à l'ordre de la vérité et de l'évan­gile qui est l'ordre du mystère de la croix tel que l'évangile nous le rappelle, les chefs de l'Église et en premier lieu le pape d'Avignon pour qu'il puisse reve­nir à Rome et prendre dans cette ville, qui est plus que symbolique, la tête de son troupeau à rassembler. Elle a voulu transmettre à chacun que, dans l'Église, la sainteté c'est d'être ce qu'il doit être, rien de moins et rien de plus. Sainte Catherine de Sienne a voulu transmettre ce message de vérité dans la lucidité même des très grandes difficultés que l'Église et le monde de son temps connaissaient. Elle a eu de façon très pertinente ce sens des charismes dans l'Église où chaque chrétien, quoi qu'il fasse, où qu'il soit et quoi qu'il vive, n'est jamais exempt d'être lui-même, fils de son temps, enfant de son Église, enfant de sa famille paroissiale religieuse ou tout simplement humaine.

Je crois que c'est cela qu'il nous faut retenir de sainte Catherine de Sienne : être ce que nous devons être. Elle-même l'a vécu sans aucune amertume contre l'Église et pourtant elle aurait eu des raisons, sans aucune critique négative et destructrice contre l'Église, sans aucun mépris tant pour l'Église que pour les hommes d'Église dont certains pouvaient être des personnages méprisants. Je crois que ceci est un mes­sage très important pour nous aujourd'hui. Peu im­portent les circonstances que nous vivons. Nous pou­vons les juger moins dramatiques que celles du qua­torzième siècle au plus dramatiques ceci est peut-être affaire de lecture, de lunettes ou de sensibilité. Mais il y a une chose extrêmement importante, c'est que ce temps est à aimer. Et plus il est misérable, plus il est à aimer car aimer l'aimable c'est humain, mais ce n'est pas chrétien autrement le Christ ne se serait pas fait chair de péché pour nous sauver. Aimer passionné­ment cette époque, ce temps, cette société française dans laquelle nous vivons. Aimer passionnément, sans aucune amertume ni mépris l'Église que nous sommes et où nous vivons car "nul ne hait sa propre chair" même si l'un des membres est malade ou si nous le jugeons tel. Et aimer suffisamment ce que nous sommes pour accepter de l'être en vérité pour Dieu et pour les autres.

Voilà ce que sainte Catherine de Sienne écri­vait à son confesseur Raymond de Capoue qui, quel­ques mois après sa mort, allait devenir Maître Général de l'Ordre dominicain : "Je désire te voir devenir un trésor de dilection qui porte avec ferveur et annonce hardiment la vérité, qui sème la semence de la Parole de Dieu en toute créature et avant tout, maintenant, chez notre "doux Christ en terre", c'est la façon dont elle nomme le Pape. A l'œuvre donc, mon Père et mes enfants très chers ! Allez comme des proclamateurs, pauvres mais portant avec vous les richesses de la foi et de l'espérance, la force unifiante de la charité !" A son propos, comme il l'a fait pour quelqu'un d'autre dont j'ai oublié le nom, le Cardinal Joseph Ratzinger aurait pu dire : "L'Église n'est pas réformée par les réformateurs mais par les saints !"

 

 

AMEN

 

 
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