AU FIL DES HOMELIES

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LA PUISSANCE DE LA PAROLE

1 Jn 5, 5-8 ; Jn 19, 31-35
Ste Catherine de Sienne - (29 avril 2002)
Lundi de la cinquième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a fille du teinturier de Sienne, Catherine Be­nincasa, naît une année avant la peste noire, la grande peste qui va plus que décimer l'Europe occidentale, et pratiquement toutes les villes d'Europe verront leur population fondre d'au moins quarante pour cent de leurs citoyens. Elle passe donc les pre­mières années de sa vie dans cette atmosphère de dé­sarroi dans laquelle les populations se croient livrées à la vengeance divine, dans laquelle c'est partout la mort, partout l'horreur, partout la menace. Et puis à mesure qu'elle grandit dans ces cités italiennes qui essaient de se reconstruire, de se fortifier dans ce contexte d'après désastre, ces cités italiennes sont d'une extrême vitalité mais aussi d'une extrême vio­lence. Si bien que l'adolescence de Catherine se dé­roule dans un monde où le sang coule partout. Chaque fois il y a des procès dans les cités, on soupçonne tel ou tel citoyen d'être un traître à la patrie, d'être un comploteur de Florence à Sienne et en faveur de Sienne ou de Rome à Florence. Tout ceci se déploie dans une atmosphère d'autant plus dramatique et dan­gereuse que le point régulateur, en tout cas on pouvait l'espérer, qu'était la papauté pour la péninsule ita­lienne, n'est plus là, il est en Avignon. Et d'ailleurs, le rôle et la fonction de la papauté à l'époque n'est beau­coup plus brillant. Là encore, le pape est complète­ment englué dans des intérêts politiques, il faut qu'il arrive à reconquérir ses états pontificaux, il faut qu'il arrive à séduire les romains, et ce n'est pas une petite affaire. On peut dire que Catherine de Sienne a connu une Europe littéralement à feu et à sang.

C'est d'ailleurs assez impressionnant quand on y pense. Là où François et Dominique avaient connu une Europe en pleine expansion commerciale, une Europe vraiment européenne, Catherine de Sienne vit dans une Europe déçue de ne pouvoir être chrétienne, et qui va enclencher le long processus des nationalis­mes, des particularités des cités, une Europe qui doute d'elle-même. C'est intéressant de comparer, à prati­quement cent cinquante ans d'intervalle deux types de mission, en réalité le même et unique souci mission­naire. Dans le cas de François et Dominique, c'est porté par l'élan qui construit les cathédrales, c'est porté par une société marchande en plein bonheur de faire des échanges, du trafic, de s'enrichir et de créer de belles choses, et à l'autre bout, c'est l'échec. On a l'impression que le grand rêve de la chrétienté est fini.

C'est un peu ce qui définit Sainte Catherine de Sienne. Comment au moment où les piliers de cette conception d'une chrétienté globale qui tient comme un seul corps et qui est en train de s'effriter, est-ce que l'annonce de l'évangile va pouvoir traverser cette épreuve ? Je pense que c'est pour cela que même si le côté un peu sanglant du message de Catherine de Sienne, parce qu'elle ne parle que du sang à longueur de page de sa correspondance, malgré cela, c'est vraiment le problème de l'évangélisation qui est posé. Catherine de Sienne voit vraiment un monde s'effon­drer, un rêve ... Un rêve. Je ne sais pas s'il était légi­time, mais en tout cas, il avait donné des fruits, il avait donné cette magnifique Europe des cathédrales sur laquelle les historiens modernes se penchent avec fascination, (comment a-t-on pu faire cela ?), nous aujourd'hui on est tout content de pouvoir construire des tours avec du béton, et ce n'est pas sur que ce soit aussi joli que les tours de la cathédrale de Strasbourg, ou de la cathédrale Notre-Dame de Chartres. Et là, précisément, tout cela s'effondre. Je crois que le génie de Catherine de Sienne est de dire : on reprend les bonnes vieilles méthodes. Elle fait partie du tiers-or­dre dominicain, c'est donc un ordre de prêcheurs, et comme la plupart des prêcheurs sont tous terrés dans leurs couvents en train d'essayer de soigner leurs plaies de la grande peste et d'essayer de se reconsti­tuer, et que le premier souffle de l'inspiration de saint Dominique ou de saint François est largement dé­passé, abandonné, au prix d'un second souffle qui est plutôt "enrichissons-nous", Catherine essaie de trou­ver quelques disciples, et elle repart comme Domini­que et François sur les chemins de la campagne tos­cane et de la campagne siennoise. Evidemment, c'est une petite troupe qui n'a pas le même avenir que celui qu'entrevoyaient François et Dominique. D'une cer­taine manière, cela ne durera pas très longtemps. Elle-même quand elle ira rechercher le pape à Avignon, pour essayer de le persuader de revenir à Rome, le pape finira par obéir, mais je crains qu'on ait beau­coup surestimé le pouvoir de persuasion de Catherine, c'est simplement parce qu'il y voyait une opportunité politique. Toujours est-il qu'elle a réussi à enflammer ce petit groupe de disciples et à dire que la seule pos­sibilité c'est d'annoncer l'évangile dans des conditions aussi simples, aussi marquées par le dénuement et la pauvreté que s'en avait été le cas pour les origines, pour saint François et pour saint Dominique.

La grandeur de la sainteté de Catherine, c'est la grandeur de la sainteté dans les temps de détresse, et c'est pour cela qu'elle a marqué profondément. Elle dit que rien ne peut enchaîner ni démonter la puis­sance de la Parole de Dieu. Elle dit qu'à partir du moment où l'on est saisi par la force de l'évangile, normalement, rien ne devrait pouvoir nous arrêter, rien, pas même tous ces signes de mauvaise augure qui semblent dire qu'un monde est en train de finir.

Je crois que c'est d'actualité. Nous vivons nous aussi à certains moments dans une période qui est marquée par le désabusement, par la tristesse, par le manque d'une sorte d'énergie qui viendrait renou­veler une espérance, une communauté, une vision d'ensemble de l'homme, de sa destinée, et pourtant, je crois que là il faut avoir le même réflexe que Cathe­rine de Sienne : savoir qu'on ne doit pas désespérer du monde, on ne doit pas désespérer de ses frères, et que si on sait trouver les bons moyens, Dieu saura donner les bons fruits.

 

 

AMEN

 

 
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