AU FIL DES HOMELIES

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UNE ÉGLISE MALADE

1 Jn 5, 5-8 ; Jn 19, 31-35
Ste Catherine de Sienne - (29 avril 2003)
Mardi de la deuxième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

D

ifficile de saisir et de cerner le personnage de Catherine de Sienne. Au risque de vous choquer un peu, je dirais qu'elle a dans l'Église une sorte de profil, quelque chose entre Ber­nard Kushner et Bernard-Henry Lévy. Cela ne vous paraît pas flatteur ? Pourtant, il y a quelque chose de cela.

Elle vit dans un monde complètement éclaté. On a beau être dans la première moitié du quator­zième siècle, c'est-à-dire juste avant la peste noire, tout le bel idéal de la construction de la chrétienté médiévale est fichu par terre. C'est l'éveil des natio­nalités, les gens se tapent dessus, en Italie, les cités italiennes sont insupportables, elle font tout pour faire suer le pape. A l'intérieur de Rome, c'est encore pire, chaque élection est l'occasion d'une rivalité entre les factions qui soutiennent les différentes grandes fa­milles qui ont prétention à avoir le poste de pape. Le roi de France dans ce contexte-là, c'est pas tellement brillant. Partout, cela va mal.

Alors, cette pauvre petite bonne femme qui est la fille d'un teinturier, vous savez au Moyen-age, les teinturiers ont un statut un peu ambigu, ils sentent mauvais, ils travaillent des produits qui sont toxiques, nocifs, ils ne sont pas écolos les teinturiers, donc, ils sont un peu mis à l'écart de la cité, et la pauvre fille, elle vit dans cette famille des Benincasa et elle a une vocation religieuse. A cette époque-là, la vocation religieuse, ce n'est pas nécessairement qu'on entre au noviciat, cela se fait un peu sur le tas. C'est ce qui va donner à Catherine de Sienne ce profil absolument étonnant, à la fois, elle est très religieuse, un peu ex­citée, illuminée, et en même temps, elle est en plein dans son siècle. On ne peut pas imaginer une sainte médiévale aussi enracinée et empêtrée dans tous les problèmes de l'époque. Elle est sous obédience domi­nicaine, parce que le couvent dominicain à Sienne a beaucoup de rayonnement, et d'ailleurs, c'est assez symptomatique, parce qu'elle s'y trouve bien. C'est une spiritualité qui lui plaît, une spiritualité qui ne cherche pas à dire aux gens : retirez-vous dans les couvents et vous verrez ce que vous verrez. On dit simplement qu'il faut vivre sa foi, sa vie baptismale, sa vie filiale avec Dieu là où l'on est. Petit à petit, elle prend quand même un peu d'ascendant, on en parle dans Sienne, on lui donne surnom, c'est la "mama", c'est typiquement italien, et elle commence à avoir une certaine influence même sur certains dominicains, et notamment un dominicain assez célèbre qui s'ap­pelle Raymond de Capoue. Cette none, none un peu gyrovague, un peu ambulante, commence à mesurer, et c'est cela le point de départ de la vocation de Cathe­rine de Sienne, elle commence à mesurer avec une lucidité extraordinaire, que dans l'Église, rien ne va plus. C'est une Église terriblement fossilisée, terri­blement institutionnalisée, c'est la course aux bénéfi­ces, partout, et c'est aussi la course aux honneurs. Les papes eux-mêmes commencent à baisser les bras. Ce cher Urbain V est pratiquement un des premiers papes d'Avignon. C'était devenu tellement invivable à Rome que les papes ont décidé d'aller dans des terres où leur tranquillité était plus assurée. D'ailleurs, ils ne l'ont pas été tellement plus que cela, parce que les avi­gnonnais n'ont jamais gardé un très bon souvenir de leurs papes, maintenant on montre le château des pa­pes, mais à l'époque, ce n'était pas un motif de fierté. Devant cette espèce de débandade ecclésiastique, il y a deux manières de réagir. Il y a la manière mascu­line, et c'est le fait des clercs, de dire : de toute façon, on n'y peut rien, c'est un fait accompli, que voulez-vous qu'on y fasse ? Et puis, il y a cette manière typi­quement féminine de Catherine de Sienne qui dit : ce n'est pas possible que cela soit ainsi ! Il n'est pas pos­sible que l'Église reste sur ce chemin-là, et quelle aille petit à petit dans cette décadence.

Cela pourrait être une sorte de simple cri un peu hystérique, une sorte de déni du réel, et c'est ce qu'on lui a souvent reproché, mais précisément, chez Catherine de Sienne, ce n'est pas un déni du réel, parce qu'elle le voit bien. C'est en fait qu'elle mesure la réalité au poids du Salut et de ce que cela a coûté à Dieu. Je crois que toute la personnalité et la sainteté de Catherine de Sienne est là-dedans. C'est une femme qui a fait une expérience mystique de ce qu'était la force du Salut de Dieu, une force faible, celle d'un Dieu crucifié, mais elle l'a vu, elle a com­pris que malgré toute la platitude du comportement ecclésiastique de l'époque, elle en a avalé des couleu­vres, et tout le monde se moquait d'elle, personne ne croyait à sa mission à part un peu Raymond de Ca­poue et quelques dominicains qui la suivaient. Mais elle a dit : ce n'est pas possible, si le Christ a sauvé le monde, l'Église ne peut pas rester dans l'état où elle est.

Elle a alors pris une décision dont on dirait aujourd'hui qu'elle était cinglée, elle a voulu aller voir le pape à Avignon, Urbain V, dont on dit que c'est à cause de l'entretien qu'il a eu avec elle qu'il est revenu à Rome. En réalité, les historiens aujourd'hui sont beaucoup plus critiques, et disent que c'est un petit facteur parmi d'autres, mais Urbain V avait pensé que peut-être la situation romaine était un peu calmée et qu'il pouvait revenir. C'est vrai qu'elle a quand même eu le courage d'aller affronter Urbain V à Avignon, pour lui dire qu'il devait revenir à Rome parce que c'était là son siège, le siège de Pierre.

Ensuite, revenue à Sienne, elle a continué à sillonner les routes d'Italie, un peu comme saint Fran­çois. Et puis, surtout, et cela a été le plus grand échec de sa vie, mais en même temps quelque chose de très beau, elle a eu une influence politique. C'est pour cela que je vous disais qu'elle a du Bernard-Henry Lévy. Les deux cités de Sienne et de Florence étaient tou­jours à feu et à sang parce que non seulement elles voulaient se battre pour quelques arpents de terrain, ce qui était à peu de chose près les grands enjeux des cités italiennes de l'époque, ce qui n'était pas spécia­lement brillant, mais enfin, mais surtout parce qu'il y avait à l'intérieur de chaque cité, des factions qui soutenaient l'autre. Il y avait une cinquième colonne permanent dans les cités florentines, siennoises, à Bologne, c'était la pagaille à l'italienne, c'était la "combinatione" déjà fortement développée. Entre autres, il y a eu un certain Nicolo Tuldo, un jeune siennois, noble, qui fricotait avec les florentins. Evi­demment, le conseil des anciens à Sienne ne s'est pas gêné pour lui mettre la main dessus. Effectivement, ils l'ont eu et ils l'ont condamné à être décapité publi­quement, et sainte Catherine de Sienne a assisté à cette décapitation. Elle a raconté une sorte de vision qui est, je crois, assez magnifique, assez profonde. C'est un geste féminin assez typique : par compassion, elle a voulu aller tout près de Nicolo Tudo quand il a été décapité, elle a vu à cinquante centimètres, la ha­che du bourreau lui couper la tête, et elle a reçu le sang sur la figure. C'est un peu sinistre, mais elle voulait montrer qu'elle était là comme témoin du Christ qui sauve le pécheur, et qui sauve de la mort. Dans ce moment où elle a été aspergée du sang du condamné, elle a eu une vision du Christ rédempteur, elle a compris que Dieu avait racheté ce pauvre petit qui avait fait des imbécillités politiques et qu'Il l'avait racheté par son sang. Elle a vu d'une certaine manière, dans le sang de Tuldo, le sang du rédempteur. Evi­demment, on peut gloser là-dessus et trouver que psy­chologiquement, ce n'est pas très équilibré, mais cela n'empêche que théologiquement, il n'y en avait pas beaucoup à l'époque qui comprenaient que la mort de chacun d'entre nous est inscrite dans le mort et la souffrance de Jésus-Christ. C'est cela qu'elle a vu.

Il n'y a plus beaucoup de condamnations à mort aujourd'hui, mais je ne vous encourage pas à aller assister les condamnés à mort pour recevoir le sang sur vos vêtements, mais je crois que ce que cela veut dire, c'est qu'un des aspects profond et essentiel du témoignage chrétien, encore aujourd'hui peut être éclairé par cette attitude de Catherine de Sienne, qui est de dire que là où il y a la mort, le mal, le péché, là où il y a la détresse, l'abandon, il y a toujours la pré­sence du Salut de Dieu, invisible, mais nous sommes là pour en être les témoins.

 

 

AMEN

 

 
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