AU FIL DES HOMELIES

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LE DOUBLE APPEL

Is 11, 10-16 ; Lc 7, 18-30
St Jean Damascène - (4 décembre 2009)
Vendredi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Une double réalité

F

rères et sœurs, Jean de Damas résume toute la tradition de la théologie orientale, aussi bien celle qui avait été écrite en grec et qui avait été le nerf de la grande tradition des sept premiers grands Conciles œcuméniques, qui ont tous été des assemblées en langue grecque, mais aussi la tradition moins connue de nous qui est la tradition en syriaque, ce qu'on appelle encore aujourd'hui "la langue du Seigneur", et qui concerne toutes les parties du peuple de Dieu qui vivait entre Antioche, le sud de la Turquie actuelle, le Liban, la Syrie, et même le territoire actuel de l'Iraq, c'est-à-dire la haute vallée du Tigre et de l'Euphrate.

Jean Damascène qui parle aussi bien l'une et l'autre langue, est comme le témoin qui fusionne et accomplit cette tradition, et c'est généralement pour cela quand on parle des Pères grecs, on dit en général que celui qui conclut la Patrologie, le discours des Pères, c'est saint Jean Damascène. Ce n'est pas un homme qui a apporté quelque chose de particulier, sinon sur la question plus précise de la vénération des images, des icônes, il a écrit un traité de défense des saintes images.

Sur quoi a-t-il fait porter tout son effort ? Cela pourrait se résumer dans la notion de dessein de Dieu. C'est un de ceux qui a le plus développé cette notion de dessein, de projet de Dieu sur la création et sur l'humanité. Je voudrais vous lire un petit texte qui est un des rares textes autobiographiques que nous possédions de Jean Damascène. Cela n'a pas le lyrisme et la force de l'analyse psychologique des Confessions de saint Augustin, c'est un peu moins croustillant si l'on peut dire, c'est un petit chapitre qu'il met au début de son traité qui va être le résumé de la foi orthodoxe. C'est assez intéressant parce que l'auteur se présente lui-même au début de son traité. Comme saint Augustin, il parle à Dieu : "C'est toi Seigneur qui m'as fait naître de mon père, toi qui m'as formé dans le sein de ma mère. C'est toi qui m'as fait venir à la lumière comme un petit enfant, car les lois de notre nature obéissent perpétuellement à tes ordres. (deuxième paragraphe) : C'est toi qui as préparé par la bénédiction de l'Esprit Saint ma création et mon existence non par la volonté de l'homme ou le désir de la chair, mais par ta grâce indicible. Tu as préparé ma naissance par une prévenance qui dépasse les lois de la nature, tu m'as fait venir à la lumière en m'adoptant pour ton fils et tu m'as inscrit parmi les membres de ton Église sainte et immaculée".

A travers ces deux petits paragraphes je crois que cela dit exactement la profondeur de la synthèse de saint Jean Damascène. Que veut-il dire ? Il y a deux plans de réalité qui se tiennent l'un l'autre de façon très étroite et qu'il faut toujours distinguer. Ces deux plans tiennent ensemble par un seul : Dieu lui-même. Ces deux plans sont le plan de la nature ou de la création, et le plan de la grâce et du salut. Ici, vous le voyez, Jean l'explique à son propos, et je crois qu'on pourrait le faire nôtre, chacun de nous : tu m'as fait naître dans la création, tu m'as fait naître d'un père et d'une mère comme un petit enfant dans l'obéissance aux lois de la nature. Chacun d'entre nous peut dire cela, chacun d'entre nous est venu au monde selon les lois de la nature au sens de la création et de la nature au sens de la nature humaine, et ces lois de la nature relèvent perpétuellement des ordres de Dieu. C'est Dieu qui est le fondement de la création. Donc, chacun d'entre nous, lorsque nous essayons de savoir qui nous sommes, simplement avec nos moyens humains, nous sommes déjà ramenés à ce centre : qui suis-je ? comment suis-je un élément de l'humanité, une donnée de la création ? C'est parce que je suis selon la nature humaine que Dieu a voulu de toute éternité pour tous les hommes. Donc, je partage le destin commun de toute l'humanité. Mais ce destin commun est déjà voulu et orienté par Dieu lui-même.

Seulement, à l'intérieur de ce dessein de Dieu, Jean précise : "tu as préparé par la bénédiction de l'Esprit Saint (je pense que c'est une allusion au premier chapitre des Éphésiens), tu as préparé ma création et mon existence non par la volonté de l'homme ou le désir de la chair, mais par ta grâce". Chacun d'entre nous peut dire à la fois ce que je disais tout à l'heure, être appelé selon l'ordre de la nature, mais en même temps, et sans les séparer, appelé selon la bénédiction de l'Esprit à entrer dans la communion de grâce avec Dieu. S'il faut distinguer un chrétien d'un non chrétien, nous avons là une clé. Du point de vue de l'humanité de chacun d'entre nous, il n'y a pas de différence entre un chrétien et un non chrétien, entre un baptisé et un non baptisé. Chacun d'entre nous est également inscrit dans le plan divin de la création, c'est-à-dire dans cette puissance de l'amour créateur de Dieu qui nous fait vivre comme êtres humains.

Cela peut paraître banal de dire cela, mais c'est fondamental. C'est pour cela que l'Église ne méprise jamais aucun être humain, même s'il n'est pas baptisé, même s'il est pécheur, même s'il ne vit pas selon les lois de la nature, peu importe, il a été créé et voulu dans l'ordre de la création et de la nature. Mais alors, qu'est-ce qui fait la différence entre un baptisé et un non baptisé ? Ce n'est pas nous qui faisons la différence, c'est la bénédiction de l'Esprit qui au cœur même de cet appel à vivre dans la création selon la nature, nous appelle à devenir enfants de Dieu selon la grâce. Le chrétien c'est simplement celui qui vit comme tous les autres hommes selon le chemin de la nature que Dieu lui a donné, mais aussi qui a reconnu d'où venait ce chemin et qui a reconnu un appel personnel et singulier de Dieu sur lui. La différence ne vient pas de nous, on ne peut pas se demander : qu'est-ce que les chrétiens ont de plus que les autres ? ce n'est pas le problème, mais c'est que les chrétiens savent par grâce qu'ils ont été appelés personnellement dans le même chemin que tous les frères humains qui font partie de cette humanité.

C'est la pierre de touche, le fondement de toute la tradition théologique chrétienne. Et quand saint Jean Damascène écrit ceci, il sait très bien qu'en mettant son lecteur sur cette longueur d'onde, il le met exactement au cœur même des questions fondamentales de son existence. Quand je veux répondre comme chrétien à la question : qui suis-je ? je suis obligé de répondre selon une sorte de double appel qui vient du même Dieu. Appelé à vivre mon humanité dans l'humanité avec tous mes frères, et appelé par un appel singulier qu'on appelle ici "les bénédictions de l'Esprit" qui m'appellent à vivre cette humanité selon l'appel de Dieu qui me demande de répondre vraiment à la relation développée, connue, jour après jour de ce que je suis par cet appel.

C'est pour cette raison que le chrétien vit dans cette double tension, à la fois humain et baptisé, c'est le même appel sur deux longueurs d'ondes différentes mais cela doit nous conduire au même but. C'est pour cela aussi que la théologie et la foi de l'Église sont à la fois si exigeantes : elles parlent de l'appel explicite de la grâce du baptême, et à la fois si ouvertes et si accueillantes, quand elles parlent de l'humanité. De l'appel de la création, personne n'est exclu, à l'appel de la bénédiction tout le monde est appelé, mais ce n'est pas tout le monde qui le reconnaît ou qui le vit.

Frères et sœurs, qu'à travers le message de saint Jean Damascène nous reprenions mieux conscience de ce qu'est l'originalité de notre existence de baptisés et de témoins de l'appel de la bénédiction de l'Esprit sur nous.

 

AMEN

 
 

 

 
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