AU FIL DES HOMELIES

Photos

LE MYSTÈRE DE L'ICÔNE

Is 6, 1-3 ; Lc 3, 7-18
St Jean Damascène - (4 décembre 1986)
Jeudi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

N

ous célébrons aujourd'hui la mémoire d'un très grand saint même s'il n'est pas très connu ni vénéré en Occident, c'est saint Jean de Damas qu'on appelle aussi Jean Damascène. C'est un très grand spirituel, un mystique et un théologien, et l'on peut dire qu'il est le dernier grand théologien de la tradition commune entre l'Orient et l'Occident. C'est en effet peu après sa mort que vont s'instaurer entre les deux blocs une série de malentendus qui aboutiront au schisme.

Saint Jean Damascène est un grand théologien parce qu'une des choses les plus essentielles et les plus profondes qui a fait l'objet de sa méditation et de sa contemplation du mystère de Dieu, c'est le mystère de l'icône. Je crois qu'il faut bien comprendre ce que veut dire le mot icône et ce qu'il signifie dans la tradi­tion commune de l'Orient et de l'Occident, au point de vue théologique.

Saint Jean Damascène commence sa vie reli­gieuse dans un moment terrible en Orient, celui de la crise iconoclaste. L'empire d'Orient est alors menacé par l'invasion arabe, mais il est aussi à feu et à sang par des querelles intérieures que l'on appelle pour cette raison "des querelles byzantines" : faut-il ou non vénérer les icônes ? Il y a deux partis en présence. Celui de l'empereur qui dit que non, car, vénérer des icônes est une sorte d'idolâtrie car tous nos actes de culte et de vénération ne doivent aller qu'à Dieu. Par conséquent, il faut vénérer un Dieu qui n'est pas re­présentable, qui n'est pas "figurable". Le second parti est celui des moines qui prétendent que vénérer les icônes fait partie de la tradition et qu'on ne peut pas avoir accès à Dieu sans passer par ces images visibles, vénérables, presque sacrées que sont les icônes.

De là des débats à la cour, et même des persé­cutions extrêmement cruelles envers les groupes mo­nastiques. Devant ce débat, on a l'impression qu'il n'y a pas de solution. Les uns défendent la transcendance de Dieu en disant : Dieu est très grand, par consé­quent Il n'est pas représentable. Les autres disent : "Si, Dieu est représentable et il faut passer par les icônes pour manifester nos actes de culte et notre relation à Dieu". Je crois que c'est précisément Jean Damascène qui a donné à l'Orient en pleine crise à ce moment-là, et qui nous a donné, pour nous aujourd'hui, de pré­cieuses indications pour comprendre ce que veut dire ce mot icône, ce qu'il signifie, et le replacer dans le contexte, et dans l'équilibre de la foi et de la théologie chrétienne, de telle sorte qu'on ne reste pas dans cette espèce d'impasse et d'opposition sans issue.

Saint Jean Damascène explique que le mot icône et surtout la réalité de l'icône, n'est pas simple­ment le problème de savoir si on doit vénérer des représentations peintes ou au contraire si l'on doit les rejeter. Il déplace le problème en disant que le mot icône contient pratiquement en lui-même tout l'effort et toute la réflexion de la théologie chrétienne pour s'approcher du mystère de Dieu. Comment s'y prend-il ? Et bien il reprend une chose toute simple, il dit que le mot icône, il faut le comprendre à partir de la réalité telle qu'on la vit. Icône veut dire image. Quand il y a une image, un portrait de quelqu'un, cette image ou ce portrait renvoie à la personne de celui qui est représenté. Autrement dit l'icône c'est une chose de moindre valeur que ce qu'elle représente, mais dont tout l'intérêt et toute la valeur est dans le fait qu'elle représente, qu'elle renvoie à autre chose de plus grand qu'elle.

Et à partir de ce moment-là Jean Damascène explique que tout le monde et toute la relation du monde à Dieu est bâti sur l'icône. Il explique d'abord que le mystère de l'icône est au cœur de la Trinité, car au cœur de la Trinité, il y a le Père et le Fils. Or le Fils l'a dit Lui-même : "Qui Me voit, voit le père !" c'est-à-dire qu'au cœur même du mystère de la Trinité, avant même l'Incarnation, il y a ce mystère du Fils qui est "le resplendissement de la gloire invisible du Père", et que donc, dans la Trinité déjà, il y quelqu'un qui se définit totalement par rapport à un autre, qui renvoie totalement au Père, et qui sait qu'Il est totale­ment dans les mains du Père. Cela ne veut pas dire que le Fils est inégal ou moindre que le Père, mais pour le Fils, être Fils c'est renvoyer totalement à l'amour de son Père qui lui a donné d'être Fils.

Et puis, dit-il, il faut regarder encore ailleurs. Dans le cœur même de Dieu, il y a des icônes. Qu'est-ce que ces icônes ? C'est l'amour qu'Il a pour nous. C'est tous les desseins bienveillants de salut, de parta­ger son amour et sa tendresse avec nous, qu'il porte dans son cœur. Cela c'est des icônes.

Ensuite, il dit : Regardez la création. La ré­alité même de la création est une icône de Dieu, et surtout l'homme, parce que l'homme a été créé "à l'image et à la ressemblance de Dieu". Et quand on regarde l'homme jusqu'au fond même de son cœur, on y voit le reflet l'image de la présence glorieuse de Dieu.

Et puis dit-il, il faut encore aller plus loin. Lorsqu'on lit l'Écriture, on s'aperçoit que dans l'An­cien Testament il y a eu des événements merveilleux, des figures, des annonces des prophéties, et tout cela, ce sont encore des icônes. Car tout ce qui s'est passé à ce moment-là c'étaient des signes, ca renvoyait à quelque chose de plus grand qui était la venue même du Christ.

Enfin dit-il il y a d'autres icônes encore qui sont les saints mystères que nous célébrons, les sa­crements. Et ultimement, il y a ces icônes, toutes sim­ples, toutes modestes qui sont l'image figurée du Sei­gneur lorsqu'Il était parmi ses disciples, lorsqu'Il était parmi nous sur la terre et qui sont ces dessins ou même dit-il des paroles que l'on peut composer en l'honneur du Seigneur, les hymnes, les louanges, etc...

Vous voyez donc, à partir de ce moment-là, le problème de l'icône revient au cœur même de la théologie. C'est tout le problème de notre ressem­blance et de notre familiarité de notre intimité avec Dieu. Vénérer les icônes, ce n'est pas simplement de savoir si, quand on figure le visage du Christ, ça ren­voie au suaire d'Edesse, ce n'est pas cela d'abord le problème. Ce n'est pas une sorte d'exotisme théologi­que. C'est d'abord, fondamentalement quelque chose qui est lié au sens chrétien de la familiarité de Dieu avec les hommes. L'homme, tout ce qui existe, tout renvoie à l'unique source qui dépasse tout et qui est le Père. Le Fils éternel renvoie au Père. La création ren­voie au Père par le Fils. L'Écriture renvoie au Père par le Fils et par son Incarnation. Les sacrements, les signe visibles, les chants de louange, les icônes elles-mêmes renvoient aussi au mystère du Dieu qui nous dépasse à travers le visage charnel du Christ au milieu de son peuple.

Qu'en célébrant la mémoire de saint Jean Damascène nous ayons ce sens de la réalité et du mystère même de l'icône, de l'image. Et que nous l'ayons d'abord dans notre propre existence, dans no­tre vie. Nous sommes appelés, par nous-mêmes, par ce que nous sommes, à vivre comme des images du Dieu vivant, c'est-à-dire à faire que tout ce que nous sommes, dans les moindres détails de notre vie, de notre cœur, de notre sensibilité, tout cela renvoie au mystère de Dieu. C'est cela notre foi. C'est pour cela que saint Jean Damascène a voulu défendre les saintes images. En réalité, il défendait plus que des problèmes d'esthétique, il défendait profondément le mystère même de notre relation à Dieu.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public