AU FIL DES HOMELIES

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DOIT-ON REPRÉSENTER DIEU ?

Is 11, 10-16 ; Lc 7, 18-27
St Jean Damascène - (4 décembre 1993)
Samedi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

'activité théologique de saint Jean de Damas n'a pas consisté seulement à faire la synthèse de toute la foi catholique orthodoxe, résumant en quelque sorte la pensée de tous les Pères de l'Église qui l'avaient précédé, mais il a aussi mené un combat très particulier sur un point qui peut nous sembler au premier abord assez secondaire et peut-être superfétatoire, il a défendu le culte des images.

A l'époque où vivait saint Jean de Damas le christianisme a connu une crise par laquelle il se rap­prochait de la sensibilité qui a toujours été et qui est encore celle de nos frères juifs ou musulmans. Une crise qui consistait à refuser toute représentation de Dieu. Il est certain que Dieu est immatériel, que Dieu est infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer de Lui et que toute représentation de Dieu est nécessairement dérisoire. Et l'on comprend très bien pourquoi, dans un milieu où il y avait encore des cultes idolâtriques, comme celui qui entourait Israël au cours de l'Ancien Testament ou encore comme celui de ces tribus païennes qui entouraient Mahomet, il y avait un danger à représenter Dieu, c'est-à-dire un danger de confondre Dieu avec ces images plus ou moins anthropomorphiques que l'on donnait de Lui. Représenter Dieu comme un animal, une personne humaine ou une figure quelconque c'était effective­ment risquer de perdre la vue fondamentale de l'in­commensurabilité de Dieu par rapport à toute sa créa­tion et à toutes les créatures qui remplissent cette création.

Pourtant l'Église a toujours réagi différem­ment, et en dehors de ce moment de crise où saint Jean de Damas a été un des grands défenseurs des images, l'Église chrétienne a toujours accepté de re­présenter Dieu. Pourquoi donc ? La raison est très simple. C'est que si les hommes veulent imaginer une représentation de Dieu, ils se trompent nécessaire­ment, mais si Dieu Lui-même prend l'initiative, non pas de donner une représentation mais de se donner, de s'offrir à notre vue, à notre connaissance, à notre relation sous une forme humaine, sous une forme donc visible et créée, à ce moment-là le danger est écarté. Ce n'est plus nous qui imaginons Dieu, c'est Dieu qui s'offre à nous volontairement. Or c'est cela l'essence de la foi chrétienne, c'est cela qui la distin­gue de la foi de nos frères juifs ou musulmans, c'est que Dieu s'est fait homme. Dieu Lui-même a voulu se rendre visible, tangible, palpable. Il a voulu entrer en communication avec nous en se mettant à notre ni­veau, en se mettant à notre portée. C'est Dieu qui a pris une forme humaine, c'est Dieu qui a pris un corps d'homme, c'est Dieu qui a pris un visage d'homme. Et désormais, quand nous représentons Dieu avec une figure humaine, nous ne faisons que mettre nos pas dans les pas de Dieu Lui-même puisque cette initia­tive, c'est Lui qui l'a voulue. Il a accepté d'humilier son infini, d'humilier cette immensité incommensura­ble qu'Il est en Lui-même en lui donnant des traits semblables aux nôtres. Comme le dit saint Paul, "Il s'est anéanti Lui-même en prenant la condition d'es­clave", prenant une figure de créature, se faisant aussi limité, petit, pauvre que nous le sommes, bien qu'Il reste l'Inaccessible, l'Infini, qu'Il soit au-dessus de tout.

Alors c'est donc défendre l'Incarnation du Christ que de défendre la possibilité de représenter Dieu en images. C'est défendre ce qu'il y a d'unique dans la foi chrétienne et ce par quoi elle est un "plus" d'une infinie miséricorde par rapport à ce qu'avaient pu penser, rêver et comprendre les juifs de l'Ancien Testament ou ce retour de l'Ancien Testament que représente l'islam. C'est donc défendre ce qu'il y a de plus spécifique dans notre foi que de défendre le culte des images. Et, vous le voyez, à travers quelque chose qui nous semble peut-être un peu secondaire, car après tout nous pourrions aussi, comme les juifs ou les musulmans, prier Dieu dans le secret de notre cœur et c'est ce que nous faisons habituellement, et quand nous prions Dieu, nous ne prenons pas toujours une icône, une image devant nos yeux. Nous prions dans le secret de notre cœur, nous prions devant la lumière du soleil, devant le secret du saint Sacrement. Mais précisément dans le saint Sacrement, c'est le Christ, c'est Dieu fait homme qui est là sous les appa­rences du pain, apparences qui elles aussi sont sensi­bles et tangibles et font partie de notre création, font partie de l'humilité de notre monde. Jésus qui s'est humilié en se faisant homme, s'humilie de nouveau en se faisant pain, en se faisant nourriture.

Il y a donc dans toute notre foi cette orienta­tion vers l'humilité de Dieu, l'humilité volontaire de Dieu qui est descendu, descendu jusqu'à nous, des­cendu plus bas que nous-mêmes car sur la croix Il s'est humilié plus encore jusqu'à devenir une loque humaine et un cadavre. Dans l'eucharistie, il s'est hu­milié plus encore jusqu'à devenir un petit bout de pain que l'on mange, cette humiliation de Dieu qui est le sens profond de l'Incarnation et dont le but c'est de venir nous chercher au fond de notre misère pour nous exalter jusqu'à sa gloire. Dieu ne renonce pas à son infini, à son immensité, mais Il veut nous faire participer à cet infini, à cette immensité et pour cela Il vient nous chercher là ou nous sommes c'est-à-dire très bas, très pauvre, très peu de choses. Et ce n'est pas par un coup de baguette magique que Dieu nous élève jusqu'à Lui, mais c'est en faisant avec nous tout le chemin, pas à pas. C'est pourquoi Il n'a pas eu honte de se faire petit, de se faire semblable à nous parce qu'ainsi Il nous manifeste la puissance infinie de son amour qui vient chercher l'aimé là où il est, même si c'est très bas, même si c'est très loin, pour le prendre dans ses bras et le conduire, avec Lui, jusqu'à l'épanouissement de cet amour dans la gloire.

 

 

AMEN

 

 
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