AU FIL DES HOMELIES

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PHILOSOPHE ET POÈTE

Is 5, 1-7 ; Mc 1, 1-8
St Jean Damascène - (4 décembre 2007)
Mardi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

E

xtraordinaire figure que celle de cet homme, fils d'un fonctionnaire de Damas qui travaillait au service des califes de l'époque. Jean est né en 650, c'est-à-dire au moment de la grande expansion musulmane d'abord vers le Nord, la Syrie, l'Irak actuel et la Perse, puis vers l'Ouest, l'Égypte, la Libye, le Maghreb et finalement l'Espagne. Cet homme a eu une vie d'une longévité extraordinaire puisqu'il a vécu 100 ans, de 650 à 750, pas dans des conditions faciles, dans la deuxième moitié de sa vie, il est devenu moine, il avait cinquante ans, et il a quand même été moine pendant cinquante ans ! Il a vécu à la Laure de saint Sabas. Ceux d'entre vous qui sont allés en Terre Sainte connaissent ce merveilleux petit monastère qui est dans la vallée du Cédron, dans un site extrêmement sauvage, avec des coupoles bleues. Ce monastère a été fondé par saint Sabas, un moine qui a vécu une soixantaine d'années avant Jean. Les laures étaient des petites maisons entourant une chapelle. En plein désert de Juda, il y fait en été une chaleur à tuer un bœuf, saint Jean de Damas a vécu là pendant cinquante années de sa vie.

Jean Damascène est une figure extraordinaire parce qu'il a commencé une vie de cour à Damas. Une vie plutôt luxueuse puisque son père était un haut fonctionnaire. Quand l'expansion de la conquête arabe s'est produite, surtout dans ces régions-là, comme les arabes sortaient du désert et que leur vie culturelle était assez réduite, généralement, ils demandaient à tous les hauts fonctionnaires de l'empire byzantin de leur prêter main forte pour l'organisation politique, sociale, économique du royaume, et également culturelle. C'est comme cela par exemple, que la mosquée d'Omar à Jérusalem n'est pas un chef-d'œuvre d'architecture musulmane, mais ce sont vraisemblablement des architectes et des mosaïstes chrétiens qui ont fait ce travail. Il faut quand même rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à Allah ce qui est Allah !

Jean Damascène a donc vécu dans ce contexte-là et au moment du plein épanouissement de sa vie, il a éprouvé le désir d'entrer au monastère. Il y a déployé une activité littéraire et théologique absolument prodigieuse. Je crois qu'on peut dire que saint Jean Damascène est le saint Thomas d'Aquin de l'Église orientale au sens où sans doute en voyant les conditions de plus en plus difficiles des conditions d'existence des chrétiens et de leurs communautés, il a eu le souci de rassembler et de synthétiser pratiquement tout le savoir de la tradition orientale, grecque, syriaque des Pères de l'Église de ses prédécesseurs. Certains disent qu'il est simplement un compilateur, qu'il a mis tous les petits morceaux ensemble et qu'il a cousu tout cela ensemble comme un patchwork, mais je crois qu'il est beaucoup plus que cela. Il est le premier qui une idée d'une véritable somme théologique. Cela s'appelle d'un nom un peu bizarre : Les sources de la Gnose. C'est un énorme volume qui est la pièce maîtresse de l'œuvre de saint Jean Damascène, et c'est composé en trois parties. La première partie s'appelle : les chapitres philosophiques. Saint Jean Damascène comprend qu'on ne peut pas faire de théologie si l'on n'est pas un bon philosophe. Il reprend tous les grands thèmes de la philosophie antique et toutes les notions qui peuvent servir à comprendre la foi. Il comprend la nécessité d'articuler la réflexion, humaine et la réflexion sur la révélation. Si on ne comprend pas un certain nombre de choses au plan humain, on ne peut pas comprendre et expliquer bien la révélation. La première partie concerne donc les chapitres philosophiques.

La deuxième partie s'appelle : Le livre des hérésies. Jean se rend compte qu'il ne suffit pas d'avoir une bonne philosophie pour bien comprendre le dogme et la foi chrétienne mais que beaucoup se sont trompés. C'est assez extraordinaire, il aurait pu dire que puisqu'ils se sont égarés, il vaut mieux ne pas en parler, mais précisément, c'est le moment de penser que ceux qui se trompent peuvent nous aider à bien penser. C'est la première fois qu'on a quelqu'un qui en écrivant une collection sur toutes les hérésies qu'il connaît, pense que c'est un moyen pédagogique pour penser mieux et juste. De fait, réfléchissez à cela, c'est très profond. Il ne faut pas s'effrayer quand il y a des hérétiques surtout quand ils ne sont pas trop bêtes, cela aide à réfléchir correctement.

Le troisième volet du livre s'appelle le "De fide orthodoxa", de la foi orthodoxe, qu'il appelle lui-même "exposition de la foi". C'est ce qui correspondrait assez bien à la somme théologique de saint Thomas. C'est vraiment le premier grand traité de théologie qui prend la théologie par l'histoire du salut : la création, le péché, l'Incarnation, la vie sacramentelle de l'Église, et les différentes habitudes et coutumes du culte et de la liturgie chrétienne.

Ce livre-là a été la base de tout l'enseignement non seulement dans ce qui restait encore de communauté chrétienne dans ces pays-là, à Byzance, où Jean Damascène a été particulièrement révéré, et puis surtout, il a été traduit en latin à peu près à la fin des années 1100, début 1200. saint Thomas d'Aquin cite très volontiers Jean de Damas, pour lui, c'est le meilleur manuel auquel il peut se référer pour connaître la pensée de l'Orient chrétien. Il a une très grande importance du point de vue œcuménique, on le considère comme le dernier Père qui est dans l'Église indivise, entre Orient et Occident, et qui rassemble de façon intelligente et astucieuse tout ce qu'on a pu écrire et méditer du mystère du Christ.

A tout cela, il faudrait ajouter un nombre incalculable d'homélies et un petit traité très important, un traité sur les images car saint Jean de Damas à cause de l'invasion arabe et de cette mise en question : est-ce que Dieu peut être représenté, est-ce qu'il peut y avoir des icônes ? saint Jean Damascène qui est vraiment dans le bain essaie pour la première fois de récolter tous les témoignages des Pères qui vont dans le sens de la vénération et du culte des images.

C'est assez beau et assez symbolique au moment où commençait à se creuser cette grande scission autour de la Méditerranée entre Nord et Sud, et qu'il ait été, même si ce n'est pas un inventeur de nouvelles théories, c'est vraiment celui qui, à cause de l'urgence, a su faire un premier grand catéchisme extrêmement développé pour dire que la foi ce n'est pas simplement des idées qui vous viennent comme ça en se levant le matin, mais c'est une tradition dont on hérite, qu'il faut prendre au sérieux, et qu'il faut essayer d'articuler et comprendre dans notre tête par rapport aux problèmes contemporains qui se posent.

C'est pour cela que je pense que saint Jean Damascène devrait avoir notre admiration et notre sympathie, même s'il est un peu oublié et méconnu, parce que c'est vraiment cet homme comme le dit le psaume "a médité jour et nuit la Loi du Seigneur", qui a véritablement eu le désir de comprendre la révélation non pas en s'enfuyant dans un monde éthéré, mais en comprenant vraiment que c'était à cause des problèmes et de la situation contemporaine qu'il était d'autant plus urgent de se replonger dans la tradition et d'en reconnaître toutes les richesses, toute la profondeur.

 

 

AMEN

 

 
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