AU FIL DES HOMELIES

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UNE BELLE AMITIÉ

2 R 2, 5-15 ; Jn 15, 9-17
Bhx Jourdain de Saxe - (13 février 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Humilité et transparence

P

 

our changer un peu du genre habituel des sermons, je voudrais vous lire des billets doux et des lettres d'amour. Ce sont des billets doux qui ont été échangés entre le Maître Général de l'Ordre des Prêcheurs, le premier successeur de saint Dominique, qui s'appelait Jourdain de Saxe et la première prieure des moniales du couvent de Bologne, Diane d'Andalo. Il se trouve que ces deux êtres se sont rencontrés et je crois se sont profondément aimés. Ils avaient l'un pour l'autre une affection très belle, très pure, très noble et ils ont eu la simplicité de se l'exprimer. Par une sorte d'indiscrétion de l'histoire, nous avons la correspondance de Jourdain de Saxe avec Diane d'Andalo. Malheureusement, elle, nous n'avons plus ses lettres. D'ailleurs c'est une chose qui, dans l'histoire ecclésiastique m'a beaucoup frappé, c'est que c'est la même chose pour François de Sales et Jeanne-Françoise de Chantal qui s'écrivaient tous les jours. Nous avons tous les billets de saint François de Sales mais, quand Jeanne de Chantal a appris la mort de François a immédiatement brûlé toute sa correspondance qu'elle est allée prendre dans le bureau de saint François de Sales. Je ne sais pas pourquoi, mais c'est comme ça.

Voici le premier billet que j'ai choisi. Jourdain de Saxe est en train de préparer un des chapitres les plus importants de l'Ordre des Dominicains en 1228 qui a mis définitivement sur pied les constitutions de l'Ordre. Il est donc très occupé et il ne peut pas aller voir son amie Diane d'Andalo et elle s'en plaint un petit peu. Alors il lui envoie un petit mot à toute vitesse :

"Très Chère, il me faut me hâter en écrivant, j'essaierai pourtant de t'écrire quelque chose, fût-ce très peu de chose, qui puisse, en une certaine mesure, réveiller ta joie. Car enfin, tu es imprimée dans la moelle de mon cœur, et loin que je puisse t'oublier, j'évoque au contraire d'autant plus souvent ta mémoire que je sais combien tu m'aimes avec sincérité et de toutes les entrailles de ton cœur. Ainsi l'affection que tu as pour moi provoque plus ardente ma charité pour toi et touche très profondément mon âme. Il me faut terminer brièvement cette lettre, mais quel suprême Consolateur, le Paraclet, l'Esprit de vérité, possède ton cœur et le console, et qu'Il nous donne d'être réunis à jamais dans la Jérusalem céleste, rachetés par le Seigneur Jésus-Christ qui est béni par-dessus tout dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il."

Une autre fois, Jourdain de Saxe était encore très pris et il était passé à Bologne où il avait pu voir à loisir sa chère sœur Diane et, au moment de partir, il y a eu sans doute un contre-temps et il est parti sans lui dire au revoir. Je crois qu'en réalité c'était un petit peu calculé, parce qu'il avait peur que cela se termine par une scène de larmes. Et quelques jours après son départ il lui écrit ceci :

"Quand il me faut me séparer de toi, je ne le fais pas sans un serrement de cœur ; et toi cependant, tu ajoutes à ma peine douleur sur douleur, car je te vois alors affligée d'une manière si inconsolable que non seulement de notre mutuelle séparation, mais encore de ta particulière désolation, il faut que je sois contristé. Pourquoi te tourmenter ainsi ? Est-ce que je ne suis pas avec toi, avec vous toutes ? (Il veut parler de ses sœurs) Avec toi dans le travail, avec toi dans le repos, avec toit quand je suis présent, avec toi quand je suis absent, avec toi quand tu pries, avec toi quand tu mérites, et avec toi, ainsi que je l'espère, dans la récompense ? Que ferais-tu si je mourais ? A ma mort même, tu ne devrais pas mener un deuil si inconsolable : car, mort, tu ne me perdrais pas, tu m'enverrais devant toi vers ces clarissimes demeures où, naissant à la vie, je prierais pour toi le Père et où je te serais bien plus utile vivant avec le Seigneur que réservé en ce monde et y mourant chaque jour. Ainsi sois plus forte et affermis-toi, et respire dans la miséricorde et la grâce du Christ, ton Seigneur Jésus, qui est béni dans les siècles des siècles. Amen"

Et puis la plus belle qui est aussi la dernière que Jourdain de Saxe a écrite à Diane d'Andalo. C'est sans doute au moment où il allait partir pour un pèlerinage en Terre Sainte qui était en même temps une visite canonique des nouveaux couvent implantés là-bas. Il ne devait pas en revenir puisque le bateau a fait naufrage au large de Saint Jean d'Acre. C'est d'ailleurs pour cela qu'il n'a pas été canonisé parce que dans la législation extrêmement sévère depuis Benoît XIV, on ne peut pas canoniser les gens si on n'a pas assisté à leurs derniers moments. Et comme en cas de naufrage du bateau, il n'y a, par définition, aucun témoin de la mort du pauvre Jourdain de Saxe, on l'a béatifié, mais ca n'a jamais pu aller plus loin. C'est très très dur de devenir un saint, dans l'Église de Dieu. Alors voilà ce qu'il lui écrit et qui est une sorte de testament spirituel :

"Puisqu'il ne m'est pas possible de te voir des yeux du corps et de me consoler auprès de toi, très Chère, aussi souvent que tu le voudrais et que je le voudrais moi-même, je repais et j'apaise un peu cependant le désir de mon cœur lorsque je puis te visiter par mes lettres et t'écrire de mes nouvelles ; et je désirerais aussi savoir comment tu es, car tes progrès et tes joies en Dieu sont la douce nourriture de mon esprit. Mais tu n'es pas assez sûre des régions où je suis parti pour m'y toucher par tes lettres ; et les connaîtrais-tu, tu ne trouverais pas de messager pour me les apporter. Du reste, c'est peu de chose, Chère, que ce que nous nous écrivons l'un à l'autre : c'est au plus profond de nos cœurs qu'est la ferveur de dilection dont nous nous aimons dans le Seigneur ; et c'est là, dans cette intime affection de la Charité, que tu me dis, et que je te dis sans fin, ce que nulle langue ne peut dignement exprimer, et nulle lettre contenir. O Diane, que l'état présent qu'il nous faut supporter est misérable, puisque nous ne pouvons nous aimer l'un l'autre sans douleur, penser l'un à l'autre sans anxiété. Car enfin, tu souffres, tu te tourmentes parce qu'il ne t'est point accordé de me voir sans cesse,  moi, je me tourmente de ce que ta présence m'est trop rarement donnée. Qui nous conduira dans la Cité Forte, dans la Cité du Dieu des armées, fondée par le Très-Haut, où nous ne soupirerons plus, haletants, ni après Lui, ni l'un après l'autre ? Ici, chaque jour, nous sommes lacérés, et les entrailles de nos cœurs déchirées, et chaque jour nos propres misères nous forcent à crier: "Qui nous délivrera de ce corps de mort ?" Et pourtant, nous devons patiemment porter cette vie, et autant qu'il est possible à notre quotidienne pauvreté, recueillir notre âme en Celui-là seul qui peut nous affranchir de toutes nos pauvretés, en qui seul nous trouvons le repos, et hors de qui, en tout ce que nous voyons, nous ne trouvons que tribulations et qu'abondance de douleurs. En attendant, recevons avec joie tout ce qui nous adviendra de triste ; car selon cette mesure dont nous aurons été mesurées les tribulations, la joie nous sera mesurée, nous sera versée par le Fils de Dieu, Jésus-Christ, à qui est l'honneur, la gloire la puissance et l'empire dans les siècles des siècles. AMEN. Prie pour moi, comme je sais que tu le fais. Adieu, chère Fille, dans le Fils de Dieu. AMEN"

Si je vous ai lu ces textes, c'est pour une seule raison que je vous dis en quelques mots. On dit de saint Thomas que c'est la sainteté de l'intelligence, et c'est vrai. Thomas d'Aquin a laissé son intelligence s'illuminer complètement de la lumière de la foi et c'était cela sa sainteté, une sainteté qui rejaillissait sur tout son être, mais la racine même de sa sainteté, c'était l'intelligence.

Pour Jourdain de Saxe et sans doute aussi beaucoup des premiers compagnons de saint Dominique, c'est une sorte de sainteté de l'affection et de la charité. Ces hommes, et c'est un peu une marque extraordinaire de l'Église au milieu du treizième siècle avaient un sens extrêmement beau, profond et noble de la relation humaine. Ils avaient une sensibilité faite de très grande délicatesse, d'une très grande attention les uns aux autres, une affection très équilibrée qui leur permettait de pouvoir s'écrire des choses aussi belles sans aucune arrière-pensée. C'est la sainteté de l'affection et de la sensibilité.

Je crois qu'aujourd'hui, nous vivons dans un monde où c'est très difficile de vivre la sainteté de l'affection et de la sensibilité. C'est pour cela que nous pouvons prier le bienheureux Jourdain de Saxe pour qu'il nous y aide, afin que, dans cette qualité profonde, dans cette vérité profonde des rapports que nous avons les uns avec les autres, resplendisse toujours cette merveilleuse présence de Dieu qui est la signature même de sa sainteté et de son amour pour chacun d'entre nous.

 

AMEN

 
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