AU FIL DES HOMELIES

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LE SUCCESSEUR DE SAINT DOMINIQUE : LE BIENHEUREUX JOURDAIN DE SAXE

2 R 2, 5-15 ; Jn 15, 9-12
Bhx Jourdain de Saxe - (13 février 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

ourdain de Saxe est donc le successeur de saint Dominique. C'est pour cela que nous avons en­tendu tout à l'heure ce texte célèbre qui fait par­tie du côté un peu mythomane des dominicains et qui consiste à assimiler saint Dominique à Elie et Jour­dain de Saxe à Elisée. Jourdain est censé recevoir la double part de l'esprit de Dominique même si saint Dominique n'a pas été emporté dans un char de feu, il est mort dans son lit, comme tout le monde. Cela fai­sait bien dans le tableau de dire qu'il y avait là un héritage prestigieux et digne de saint Dominique. De fait, quand on y pense, je crois que le Bienheureux Jourdain de Saxe a eu autant d'influence, et peut-être plus même d'un certain côté que saint Dominique.

Tout d'abord, je voudrais, à sa décharge, lever un doute. S'il n'est resté que bienheureux, c'est parce que les règles de canonisation du Moyen-Age ont un peu changé depuis, voulaient qu'il fallait être les té­moins de derniers moments de quelqu'un. Si quel­qu'un mourait sans qu'on ait pu constater qu'il avait eu une mort sainte, à ce moment-là, c'était impossible de le canoniser. On ne sait jamais, peut-être que dans les trois dernières secondes de sa vie, il aurait pu crier des horreurs vers Dieu. Donc, la bonne réputation du saint ne suffisait pas. Or, le pauvre Jourdain de Saxe est mort dans un naufrage, au large de Saint Jean d'Acre alors qu'il venait de faire une visite canonique dans la province dominicaine de Terre Sainte. Tout le monde est mort sur le bateau, c'était le Titanic sans survivants, et donc, il n'y a pas de témoignage pour savoir si Jourdain de Saxe a eu une mort sainte ou non. C'est pour cette raison qu'il est resté dans l'échelle au niveau des bienheureux. Je trouve que c'est un peu dommage et je pense qu'on pourrait lever un certain nombre d'interdits. Par exemple, saint Fra Angelico lui, a réussi à passer la barrière, mais pen­dant très longtemps il est resté rétrogradé au rang des bienheureux parce qu'il ne fallait pas avoir causé mort d'homme. Or, il y avait eu malheureusement, un jour, un ouvrier qui travaillant aux fresques, est tombé en bas d'un échafaudage et il s'est tué. Au moins pendant cinq siècles, on n'a pas pu canoniser Fra Angelico parce qu'il y avait eu un ouvrier mort sur le chantier. On avait en ce temps-là un vrai sens de la responsabi­lité. Le pauvre Fra Angelico n'y était évidemment pour rien.

Revenons à Jourdain de Saxe. Il y a une chose étonnante Dominique est castillan, c'est un espagnol, avec tout ce que cela comporte d'hispanité, et il est très curieux qu'on ait trouvé comme successeur un Saxon. Il faut imaginer la Saxe à cette époque-là, comme émergeant à peine de la barbarie. Les forêts de Thuringe et de Saxe n'étaient pas tellement les points forts de la civilisation de l'Europe médiévale. Je trouve que c'est déjà un événement par soi-même que le choix d'un saxon pour remplacer un espagnol. Cette nouveauté qu'a introduite saint Dominique, tout en étant très nouvelle était tellement en symbiose, en phase avec la culture de l'Europe médiévale qu'on pouvait mettre comme successeur à saint Dominique le castillan, Jourdain le Saxon. Cela veut donc dire qu'il y avait à cette époque-là, au niveau de la cons­cience ecclésiale dans l'Europe, au niveau de la cons­cience culturelle, une homogénéité par rapport à la­quelle les efforts désespérés que nous faisons au plan politique actuellement paraissent un peu dérisoires.

C'est évidemment une grande leçon que de voir ces continents européens si profondément unifiés. Nous avons toujours tendance à croire qu'à l'époque médiévale la circulation des valeurs culturelles ne se faisait pas, nous avons là une preuve qui nous prouve le contraire. En réalité, c'était d'une vitalité extraordinaire, qu'un homme qui sort de la forêt de Saxe ait pu prendre contact avec la dernière nouveauté de la création de la vie de l'Église qui étaient à cette époque-là, les ordres mendiants, qu'il ait pu y entrer, et qu'il ait pu en devenir le général, c'est quand même assez extraordinaire. Je ne sache pas que chez les jésuites, ce soit un Canaque qui soit devenu le successeur de saint Ignace, c'est là où l'on mesure toute la différence, on vit dans deux mondes tout à fait opposés, et la cohésion profonde de l'univers médiéval est telle qu'effectivement, il pouvait y avoir un réel brassage, un tel mélange. Il faut imaginer que n'importe quel frère prêcheur des trois ou quatre premières générations, s'il était d'Italie comme saint Thomas d'Aquin, allait faire ses études à Cologne, enseignait à Paris, revenait à Rome, un brassage formidable. Erasmus à côté, c'est de la bouillie pour les chats.

C'est la première chose. Dans ce cadre-là, le grand problème de Jourdain, c'est de maintenir et de favoriser cette cohésion. Et je pense que ce sera cela la grandeur de la charge qu'il accomplira. Jourdain, dès qu'il a été élu général n'a pas cessé de circuler partout, puisque précisément, il est mort au retour de cette visite canonique en Terre Sainte, car il fallait aller visiter les frères de la nouvelle province domini­caine qui était implantée dans les couvents de Saint Jean d'Acre, de Jérusalem, etc …Autrement dit, cela suivait tous les mouvements qui avaient lieu dans la chrétienté de l'époque. Les croisades n'étaient certes pas le meilleur de ce temps, mais cela n'empêche que les dominicains comme tels, avaient voulu avoir là-bas une implantation. Je vous signale que les couvents dominicains grâce à Venise, ont été implantés à Constantinople, et c'est pour cela que dans la liturgie dominicaine, l'office du baptême du Christ était composé avec des antiennes qui venaient d'une hymne grecque. Cela veut dire qu'à cette époque-là, on ne demandait pas le label à Rome pour savoir si la liturgie était latine ou grecque. Les frères avaient trouvé cette liturgie du baptême du Christ tellement pauvre, et tellement belle en Orient, ils l'avaient tra­duite et l'avaient adaptée avec des antiennes qu'on chantait. La musique n'est pas fantastique, mais le texte était très beau. Cela faisait partie des choses qui se passaient naturellement au Moyen-Age.

Enfin, la dernière chose que je voudrais souli­gner de saint Jourdain de Saxe, du Bienheureux Jour­dain de Saxe (vous voyez que mon lapsus veut dire dans quel sens il faudrait aller !), est une chose que je trouve merveilleuse. Jourdain avait une vision com­plète de l'ordre dominicain. Il ne pensait pas qu'il y avait les frères et ensuite, qu'il y avait les pâles escla­ves qui étaient à leurs basque pour prier pour eux, qui auraient été les sœurs et les moniales. Lui, il avait véritablement une vision organique de l'ordre domini­cain, et il pensait que tout le monde y avait sa place, les sœurs aussi bien que les frères. C'est pour cela qu'il chérissait particulièrement le couvent de Rome, il était maître général, il devait bien résider à Rome, il fréquentait le couvent des sœurs et parmi les sœurs, il y en avait une pour laquelle il en pinçait un peu. Elle est aussi bienheureuse, je ne sais pas pourquoi elle n'est pas devenue sainte, elle s'appelait Diane d'An­dalo. C'était une fille remarquable. On dit qu'elle était très belle. Lui, Jourdain n'était pas très beau, il était borgne en plus, mais il paraît que pour les femmes, la beauté masculine a moins d'importance que pour les hommes la beauté féminine. Toujours est-il qu'il était très ami de Diane d'Andalo et ils ont laissé une correspondance. C'est merveilleux, parce que c'est très rare qu'on ait des correspondances de ce type. On a Héloïse et Abélard, mais là ils ne sont ni bienheureux ni saints, mais Diane d'Andalo et Jourdain de Saxe, c'est un cas d'amitié entre un religieux et une religieuse du même ordre. C'est un très beau témoignage.

Je cite souvent cet exemple qui est magnifi­que. Un jour, Jourdain étant en voyage, a eu un pana­ris. C'est toujours comme cela les hommes, ils sup­portent très mal la souffrance, tout de suite, il faut les consoler, c'est un tout petit bobo, mais cela prend des proportions invraisemblables, donc tout le monde doit être à genoux devant eux, et donc, Jourdain de Saxe s'est plaint amèrement à Diane d'avoir un panaris qui lui faisait mal au doigt, il devait avoir des élance­ments et ce n'était pas très agréable. Diane d'Andalo lui a répondu cette chose magnifique, il n'y a qu'une femme pour inventer cela, elle lui a écrit : "J'ai mal à ton doigt". C'est le sommet de la finesse, de la com­passion, elle a trouvé à la fois les mots pour consoler ce pauvre Jourdain, dont entre parenthèses, l'échange de courrier très lent avait dû faire que le panaris avait éclaté depuis longtemps, et qu'il n'y pensait peut-être déjà plus, mais elle, en lisant la lettre avait eu exacte­ment cette réaction à la fois de douceur, de compas­sion et d'humanité et en même temps, d'une véritable amitié.

Jourdain n'a pas écrit de grandes œuvres, il n'a laissé que cette petite correspondance. Mais il a quand même joué un rôle qui est quand même important : c'est lui qui a fait mettre en route le procès de canoni­sation de saint Dominique, parce que semble-t-il les autres frères n'y avaient pas pensé, c'est Jourdain, le maître général qui y a pensé. C'est comme cela qu'on doit à Jourdain de Saxe tous les témoignages qu'on a récolté sur saint Dominique et qui sont un des premiers procès de canonisation dont nous ayons les textes. Auparavant, en effet, la canonisation se passait un peu comme cela, parce qu'on trouvait la personne sympathique, on l'élevait sur les autels, mais là, c'est la première fois qu'on a un véritable procès canonique où l'on a interrogé les témoins, et cela a permis de noter un certain nombre de traits extrêmement intéressants sur la vie de saint Dominique.

Demandons simplement qu'aujourd'hui en­core, il y ait d'autres Jourdain de Saxe qui aient la même humanité, la même profondeur, le même sens et le même bonheur de vivre dans la consécration à Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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