AU FIL DES HOMELIES

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LE MYSTÈRE DU CORPS

2 R 2, 5-15 ; Jn 15, 9-12
Bhx Jourdain de Saxe - (13 février 2012)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Moine (Stalles-Walcourt)

F

rères et sœurs, le treizième siècle est connu particulièrement pour l'émergence des ordres mendiants, les franciscains et les dominicains. Il est vrai que d'une part la figure de François d'Assise, figure forte et provocatrice qui marque encore nos contemporains, et d'autre part l'accentuation d'une vie religieuse axée sur la pauvreté et tous les problèmes qui ont pu être soulevés par la suite au cœur même de l'ordre franciscain, le spirituel, la pauvreté avant tout, les relations tumultueuses avec la papauté qui ont fait qu'il y a un pan des ordres mendiants, les dominicains, a été laissé de côté. Quand on parle de l'ordre dominicain au treizième siècle, c'est malheureusement pour le relier à l'Inquisition, comme si saint Dominique avait inventé l'Inquisition ce qui n'est pas le cas.

Or, si les franciscains nous interrogent encore profondément sur la question de la pauvreté, saint Dominique et plus précisément le Bienheureux Jourdain de Saxe que nous fêtons aujourd'hui, qui deviendra Maître de l'ordre après Dominique, nous interroge sur une autre question tout aussi moderne, c'est la question du corps et de la relation à tout. Disons-le tout de suite, si Jourdain de Saxe est bienheureux et pas canonisé, ce n'est pas parce qu'il y aurait un pan de sa vie qui ne serait pas très clair et qu'on aurait suspendu sa canonisation pour des questions morales, mais c'est tout simplement parce qu'il est mort lors d'un naufrage en face de Saint Jean d'Acre, et ne sachant pas comment il a vécu les dernières minutes de sa vie, l'Église a suspendu tout jugement parce que peut-être qu'au dernier moment, Jourdain aurait pu manifester un doute sur la grâce et le salut de son âme.

Jourdain de Saxe est une personnalité attachante parce qu'on peut comprendre le choix de l'évangile du jour, le fait d'avoir le souci de la charité. On peut dire que le souci du Bienheureux Jourdain de Saxe c'était le souci du corps, que ce soit le corps humain, personnel, que ce soit le souci du corps à corps d'une personne à une autre, ou que ce soit aussi le souci du corps en tant que corps ecclésial.

Dominique est espagnol et son successeur vient de Saxe, c'est un monde assez différent. Cela montre qu'à l'époque du treizième siècle, les cultures et les civilisations ne sont pas compartimentées mais que les personnes sont tout à fait capables d'aller d'un endroit à un autre et que l'on apprend beaucoup en circulant entre Bologne, Rome, Paris, Toulouse. Mourant au large de saint Jean d'Acre, cela montre comment les dominicains ont eu à cœur dès le départ à construire le cœur de l'ordre des prêcheurs, de faire en sorte de voyager et de rencontrer très régulièrement les différentes communautés dominicaines, pour qu'à la fois on garde ce charisme qui est le charisme des dominicains, mais qu'il puisse s'incarner dans une réalité qui est le lieu même de l'implantation de chaque communauté dominicaine. C'est ce que continue à faire le Maître de l'Ordre puisqu'il passe son temps à voyager et à découvrir les réalités culturelles et linguistiques différents dans ce monde du vingt-et-unième siècle qui est encore bien plus complexe que le monde du treizième siècle. La première présidence à la charité c'est de rencontrer des frères et des sœurs là où ils vivent leur apostolat dans des milieux extrêmement variés. C'est le premier souci, celui du corps ecclésial qui consiste à irriguer cette charité à l'aune même de ce monde complexe et varié.

C'est aussi pour Jourdain, le souci du corps à corps puisqu'il avait une relation spirituelle très profonde, un peu comme Claire et François, avec Diane d'Andalo prieure d'un couvent de dominicaines à Bologne. On possède des lettres manifestant cette profonde amitié et ce souci de partager les souffrances même minimes du corps de l'autre. On méditait hier sur la souffrance du corps de l'homme ou d'une femme au cœur même du corps ecclésial à l'occasion de la journée de la pastorale de la santé, à travers ces lettres ce que Jourdain laisse percevoir, c'est que le souci du salut de l'autre passe aussi par le souci de son propre corps et il manifeste qu'il peut y avoir une unité, une communion entre deux êtres qui va jusqu'à presque faire sienne la souffrance de l'autre. Ce souci du corps est très présent dans la culture médiévale.

La dernière chose est le souci de son propre corps. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, au Moyen Age, on n'est pas toujours comme paralysé par la peur de ne pas être sauvé. Jourdain de Saxe savait qu'on était déjà sauvé par la mort et la résurrection du Christ. On raconte à ce sujet une anecdote assez humoristique : au temps où Jourdain était maître des novices, il se trouve que pendant un office, les novices ont eu un fou rire. Ce n'est pas très bien de rire ainsi pendant un office. Un frère à l'esprit chagrin l'a fait remarquer à Jourdain qui lui a répondu qu'ils avaient raison. Ils sont heureux parce qu'ils savent qu'ils sont sauvés par la mort et la résurrection du Christ et nous avons à sourire et à en être heureux.

A travers ces petites anecdotes de la vie de Jourdain de Saxe, nous sommes conviés à re-méditer sur un autre texte que nous connaissons bien et qui est l'Hymne à la charité de saint Paul. Ce qui est fondamental dans ce texte c'est que ce qui préside à la charité, ce n'est pas quelque chose qui serait de l'ordre de la connaissance ou du savoir, mais c'est la capacité à produire du liant, et à créer un lien avec mon frère et ma sœur. L'évangile que nous avons entendu fait parfaitement écho à l'Hymne de la charité et aussi à ce que Jourdain de Saxe a voulu vivre tout au long de sa vie : présider à la charité et faire découvrir à ses frères que si un bâtiment peut tenir, ce n'est pas simplement parce qu'il y a de belles pierres, mais c'est parce qu'il y a aussi un ciment qui fait le lien entre toutes ces pierres.

C'est cela le mystère du corps, que ce soit notre propre corps ou le corps d'une communauté religieuse, que ce soit le corps d'une paroisse, ou le corps de l'Église, c'est cela qui fait que cet édifice peut tenir et peut continuer à s'édifier. A la suite de Jourdain de Saxe, que nous ayons à cœur nous aussi à présider à la charité.

 

AMEN

 

 

 

 

 
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