AU FIL DES HOMELIES

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LETTRE DE SAINT PIERRE, APÔTRE

1 P 5, 1-4 ; Mt 16, 13-19
Chaire de St Pierre - (22 février 1983)
Mardi de la première semaine de carême
Homélie du Frère Michel MORIN

Chenois : Saint Pierre

V

 

oilà dix-neuf siècles que je garde le silence et chacun sait que ce n'était guère mon tempérament. De mon vivant, on me reprochait plutôt de trop parler, ou tout au moins de parler sans réfléchir. Cela m'a valu quelques bonnes algarades. Dix-neuf siècles sans parler, cela me donne peut-être le droit de vous dire quelque chose. Je voudrais tout simplement te redonner mon témoignage, à toi, mon frère, doublement mon frère, parce que tu es homme comme moi et que, comme moi, tu as douté ou trahi.

Peut-être, gens du vingtième siècle, vous imaginez-vous que pour nous, les apôtres, tout a été simple et que nous n'avons jamais eu de problème. J'espère que vous n'êtes tout de même pas si naïfs ! Je ne parle même pas des difficultés extérieures y la contradiction, la lutte, la persécution même. Cela a quelque chose de tonifiant si l'on est vraiment un homme. Mais l'incertitude, le découragement, la question angoissante au fond du cœur, je l'ai connue, ô combien !

Jésus était un être extraordinairement attachant, mais en même temps mystérieux, incompréhensible, déroutant. Il avait tout pour réussir, pour être le Messie que nous attendions, et de temps à autre j'avais l'impression qu'Il rêvait, qu'Il gâchait ses chances et les nôtres. Je le lui ai dit un jour. Il n'a pas apprécié quand Il m'a dit que ses voies n'étaient pas mes voies. J'ai bien dû en convenir, cela devenait évident. D'ailleurs, après cela la situation n'a cessé de se détériorer. Il avait de plus en plus d'ennemis. Pour moi, j'étais trop attaché à Lui pour l'abandonner comme cela, du moins, je le croyais, jusqu'à une certaine nuit, une certaine aurore tragique où j'ai entendu le chant du coq. J'ai cru que j'allais devenir fou, tant j'étais déçu de Lui, déçu de moi et déçu de tout. Je ne sais plus ce que j'ai fait pendant les heures qui ont suivi. C'était le grand vide, l'absurde total, la honte et puis la peur. Je ne savais plus qu'attendre et je crois qu'à ce moment-là, je pensais vraiment que je n'avais plus rien à attendre. C'est ainsi que s'est passée cette longue journée du sabbat.

Le jour de Pâques a encore mal commencé : des racontars de femmes. Avec Jean, nous avons couru jusqu'au tombeau, un tombeau vide. Evidemment, il s'était passé quelque chose, mais quoi ? C'était encore le vide et la peur. C'est seulement après cette visite décevante que je l'ai vu, que nous l'avons vu. Vu et revu. Que nous avons parlé avec Lui, mangé avec Lui et qu'Il m'avait fait comprendre, et qu'Il m'avait pardonné. Je ne peux pas dire autre chose que ce que j'ai dit aux gens de Césarée ou d'ailleurs. Je n'ai jamais été un homme à grand discours. Je n'étais pas un homme de science. Je n'ai consulté ni radiologue ni psychiatre, je ne peux pas dire ce qu'ils m'auraient dit. Pourtant, je n'étais pas un rêveur, l'ai toujours eu les pieds sur la terre et les secousses des jours précédents m'avaient tellement découragé que ma tentation était plutôt le scepticisme que la crédulité, mais je l'ai vu, je l'ai rencontré vivant, ressuscité et cela a changé toute ma vie.

Pierre, apôtre.

Frères et sœurs, ces quelques réflexions, sous ce mode d'une lettre de l'apôtre Pierre aux chrétiens d'aujourd'hui, me semblent très significatives de ce que nous fêtons. Voilà un homme fougueux et attachant, un homme faible et fragile et en même temps peureux. C'est sur cette fragilité, plusieurs fois manifestée et prouvée par et prouvée par lui-même l'apôtre, c'est sur cette fragilité humaine que Jésus a fondé, j'allais dire l'entreprise extraordinaire de son Royaume, pour le temps de l'apôtre Pierre et pour tous les temps. L'Église de Jésus-Christ, son règne sur la terre, la force extraordinaire de l'amour de Dieu repose, pour nous, sur la fragilité extrême d'un cœur humain. C'est cela que nous fêtons aujourd'hui.

La chaire de saint Pierre, sa cathèdre, ce qu'il a professé, ce qu'il a proclamé est fondé dans son cœur, dans son intelligence humaine sur la fragilité extrême. Mais la chaire de saint Pierre fondée sur la faiblesse a été reconstruite, après la trahison, par la force de la résurrection et par l'amour de son Seigneur. Comme son cœur a dû frémir, profondément, avec une allégresse qu'il n'a jamais contenue, avec une force qu'il a toujours déployée, comme son cœur a dû frémir lorsqu'il entendit, par trois fois : "Pierre, m'aimes-tu plus que les autres ? " lui qui, par trois fois, avait trahi, beaucoup plus, que les autres ?

C'est sur ce mystère de la fragilité extrême d'un homme que repose le mystère de la force inouïe de Dieu, présente, aujourd'hui, dans les apôtres, à travers le ministère de l'Église. A travers cette Église confessante, malgré la fragilité de sa foi. A travers cette Église qui proclame le Royaume de Dieu avec la faiblesse des moyens humains. Avec cette Église qui proclame que Dieu l'aime, à travers son propre péché, lorsqu'elle le reconnaît.

Pierre n'était pas un intellectuel. Il n'était pas un théologien, comme nous le pensons aujourd'hui de certains autres. Mais il fut profondément marqué par cette intelligence de Dieu, par cette force de la Parole qui est capable de retourner le cœur d'un homme et de faire qu'un terrain de sable, mouvant et inquiet, devienne un roc, non pas pour lui, mais pour que Dieu puisse y bâtir sa demeure, puisse y bâtir son Église. Pierre est pasteur, Pierre est pontife, Pierre est docteur de l'Église. Il est celui sur qui l'Église, dans sa chaire est fondée et il n'y a rien de plus émouvant que de descendre dans cette crypte funéraire sous la basilique Saint Pierre de Rome, pour sentir combien la force de l'Église, aujourd'hui, sa force spirituelle, est bâtie sur la faiblesse humaine de cet homme. Cela est même imagé par l'architecture grandiose de la basilique dont le centre, dont le lieu le plus profond et le plus fort recèle les restes mortels de cet apôtre.

Pierre est pasteur, Pierre est docteur, mais il est aussi notre frère. Car, comme le disait Tertullien, "sont appelés frères ceux qui sont sortis de la même ignorance et se sont émerveillés dans la même lumière de la Vérité." C'est le Père qui a sorti Pierre de son ignorance. C'est le Père qui a révélé à Pierre que "Jésus-Christ est Seigneur ! Fils du Dieu vivant " et non pas la chair et le sang et non pas toute la raison des sciences ou de l'intelligence humaine. Pierre est sorti de cette ignorance et nous sommes nous aussi, par la même foi que lui, sortis de cette ignorance, lorsque nous professons, dans le même Credo que lui, que Dieu est Père, que Jésus est Fils et que nous vivons de la force de l'Esprit.

Et aujourd'hui, encore, il nous faut nous réjouir et tressaillir d'allégresse comme Pierre, parce que nous sommes illuminés de la même lumière, de la même vérité. Les paroles que Jésus a adressées à Pierre : "Pour vous, qui suis-Je ?" et sa réponse fulgurante. Les paroles que Jésus a adressées à Pierre, au lendemain de sa Résurrection : "M'aimes-tu plus que les autres ?" si elles sont adressées au premier des apôtres, sont adressées à tous ceux qui croient, à cause de la Parole, à cause du témoignage et du martyre de ce même apôtre, ces paroles, aujourd'hui, puisque nous sommes de l'Église de Pierre, de la foi de Pierre, ces paroles nous sont adressées à chacun en particulier : "Pour toi, qui suis-Je, vraiment ?" -"M'aimes-tu plus que ceux-ci ?" Et si nous ressentons cette force qui vient de Dieu, qui nous donne la vérité sur Jésus-Christ, et si nous tressaillons d'allégresse dans notre cœur, alors nous pourrons suivre avec assurance le pasteur, alors nous pourrons suivre avec certitude ce qu'il a enseigné, ce qu'il a vécu et nous pouvons encore, aujourd'hui, écouter son silence et nous y entendrons la force de la Parole de Dieu qui est capable de bouleverser le cœur de tous les hom­mes.

 

AMEN

 
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