AU FIL DES HOMELIES

Photos

L’ÉGLISE AU JOUR LE JOUR ET LE ROYAUME, BUT ULTIME

1 P 5, 1-4 ; Mt 16, 13-19
Chaire de St Pierre - (22 février 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

e gouvernement de l’Église est une affaire très compliquée. Déjà au niveau des sociétés ordinaires, le gouvernement, ce qu’on appelle habituellement la politique, n’est pas chose simple. Pourtant, les hommes politiques, vis-à-vis des sociétés dans lesquelles ils sont ou élus, ou fondés de droit divin, ou tout ce que vous voulez, en général, les responsables et les gouvernants politiques n’ont de mission, que d’assurer que l’État, la société, la nation, survivent. C’est-à-dire, que c’est ce que disait Aristote quand il parlait de la politique, il disait que la politique, c’est l’art du possible, c’est de faire avec les moyens du bord. Si on a beaucoup d’argent, on peut faire de beaux monuments, si on n’a pas beaucoup d’argent, on en fait moins. Si on a beaucoup de pauvres, il faut que les riches donnent davantage, s’il y a beaucoup de riches, il faut que les pauvres reçoivent aussi un peu plus. On essaie d’arranger les choses. Comme vous le voyez, il suffit d’ouvrir n’importe quel journal pour constater que ce n’est pas très simple.

Toujours est-il que lorsqu’on voit une société, elle fonctionne uniquement en fonction du jour le jour. C’est pour cela que selon la promesse consacrée, les états n’ont pas la promesse de la vie éternelle. Peut-être que dans cinquante ans, la France n’existera plus ? On peut faire des prières tous les jours pour qu’elle existe encore, mais cela n’empêcherait pas un jour que le Royaume de Dieu arrive. Si nécessaires et si utiles que nous soyons, nos pensées ne sont pas indispensables à la survie de l’humanité. Il n’y a que nous qui le croyons, les autres d’ailleurs, ne le croient plus. Donc, le gouvernement des sociétés, c’est simplement le souci de la société et la responsabilité des hommes politiques, c’est le fait que cela dure, un jour après l’autre. Généralement, c’est tellement jour après jour, c’est de plus en plus à court terme, qu’à un certain moment, cela en devient franchement désolant. (C’est une parenthèse personnelle).

Dans l’Église, c’est beaucoup plus compliqué parce qu’on peut dire que par certains côtés, l’ Eglise doit être gouvernée au jour le jour. Mais, si c’était cela, l’Église serait le lieu le plus désespérant du monde. Si être chrétien, c’est essayer de se survivre comme chrétien, cela n’irait pas très très loin. En tout cas, cela n’aurait pas tenu vingt siècles. Précisément, quand Jésus est venu sur terre, il a tenu à distinguer deux niveaux. Le premier niveau, le plus fondamental, c’est le but. Là, Il n’y est pas allé par trente-six chemins, le but, c’est le Royaume. Quand il est venu sur terre, il a fondé l’ouverture de ce monde au Royaume. Donc, c’est pour cela que la parole la plus essentielle, aussi bien pour Pierre que pour les autres apôtres, la parole la plus essentielle du Christ, c’est quand il dit aux douze : "Vous qui m’avez suivi, vous siègerez sur douze trônes, jugeant les douze tribus d’Israël". Cela, c’est la grande politique. C’est-à-dire que le Christ dit que ceux qui le suivront, les brebis, le but de la manœuvre, c’est d’être un jour tous rassemblés dans le Royaume. Aucun état, aucune société ne peut dire la même chose. Tandis que le Christ l’a annoncé d’emblée. Il a dit d’emblée que la visée de ce qu’il veut, c’est la fin, c’est le but, et ce but, c’est que vous soyez dans mon Royaume. Et à ce moment-là, il dit : pour que cela marche, il faut que vous soyez douze pour juger les douze tribus d’Israël. Et qu’est-ce que ce jugement des douze tribus d’Israël ? c’est l’acte par lequel les douze tribus, c’est-à-dire en réalité, la totalité du peuple de Dieu, est intégré au Royaume.

Jésus savait très bien que ce niveau-là, pour qu’il se réalise, devait passer par un autre niveau. Et l’autre niveau, c’est le jour le jour. C’est pour cela que dans notre manière de parler, nous confondons Église et Royaume, mais de ce point de vue-là, ce n’est pas tout à fait la même chose. Le Royaume, c’est l’achèvement de ce que Jésus a voulu, et qui est commencé à être inauguré par sa mort et sa résurrection, mais le jour le jour, c’est l’Église. D’une certaine manière, c’est ce qui complique le gouvernement de l’Église, qui est de faire qu’à la fois, on ne perde jamais de vue le but fondamental qui et détenu par le Christ et qui est réalisé dans le Christ mort et ressuscité, qui fonde son Royaume dans le cœur même de la Trinité, et d’autre part, les moyens jour après jour.

Or, les trônes promis aux douze, à Pierre comme aux douze, les trônes sont de l’autre côté. Autrement dit, les cathèdres, c’est cela que veut dire le trône, cela veut dire la "chaise" de l’évêque, la gestion de l’Église est un problème de chaise. Cela peut paraître bizarre, mais c’est ainsi. Les douze chaises sont de l’autre côté. C’est pour cela que la chaire de saint Pierre à Rome, n’est pas tout à fait à Rome, elle est déjà quelque part de l’autre côté. C’est pour cela qu’ils meurent tous sur la chaise puisqu’ils passent de l’autre côté après. C’est cela les trônes, c’est le fait que Jésus a dit : c’est par les douze siégeant sur les trônes, que se rassemblera définitivement mon peuple. Mais, dans le jour le jour, comment cette structure collégiale peut-elle fonctionner ? C’est la parole à Pierre : "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et non pas mon Royaume". C’est-à-dire que par rapport aux douze, Pierre a le trône comme les autres, il a la promesse eschatologique comme les autres, mais il n’en a pas l’exclusivité. Ce sont les douze qui ont la promesse du trône. C’est tout le corps épiscopal dans la théologie catholique qui a la charge d’accomplir la finalité eschatologique, le but de l’Église, de la conduire au Royaume. Mais, pour que les douze marchent au jour le jour, pour que le collège des évêques reste les douze, il faut qu’il y en ait un, ici-bas, sur la terre, qui a une prérogative spéciale, Pierre, c’est-à-dire la fondation, le caillou, une réalité de la terre, qui assure, qui est chargé de la cohésion au jour le jour, du groupe des douze.

Aujourd’hui, vous comprenez la différence entre les deux faits. D’une certaine manière, quand on fête la chaire de saint Pierre à Rome, on dit qu’effectivement, à Rome même, le siège de Pierre a une dimension par rapport à la fin des temps. Quand on fête le martyre de Pierre et Paul, on montre comment concrètement, dans la vie, dans l’histoire, ils ont scellé leur rôle à l’un et à l’autre, et spécialement celui de Pierre. Mais le rôle de Pierre, concret, au jour le jour, est inscrit dans les douze trônes, et donc, il est inscrit dans le rôle des douze. C’est pour cela que c’est si compliqué, parce que à la fois, le croisement entre la réalité de l’Église au jour le jour, la réalité de l’Église telle qu’elle doit s’accomplir dans le Royaume, et à chacun des niveaux, il y a un mode propre de gouvernement. Le mode propre, essentiel de gouvernement, ce sont les douze, c’est-à-dire, c’est la finalité vers l’accomplissement céleste de l’Église, et la réalité concrète de la cohésion et de l’unité des douze, c’est Pierre qui en est chargé au cours de l’histoire.

Je pense que je ne m’avance pas trop et que je ne serai pas condamné par Benoît seize, je pense que autant chacun des apôtres a son trône là-haut, aura sa fonction de cohésion du peuple du Royaume, rassemblé dans le Christ, autant je pense que la fonction pontificale comme telle, de l’autre côté, n’aura plus de raison d’être, parce que précisément, il n’y aura plus à assurer la cohésion des douze, elle sera complètement et définitivement épanouie.

Alors je pense que cela peut nous aider un peu à voir pourquoi on fête ces deux fêtes et l’articulation entre les deux, surtout quel est le regard que nous devons porter sur l’Église. Voyez, c’est très intéressant, quand Jésus dit à Pierre : "Je te donne les clés du Royaume des cieux", il ne dit pas : tu es Pierre et sur cette pierre je fonderai mon Royaume. Il donne des clés, c’est tout, les clés, c’est ce qui sert à ouvrir la porte. Ce n’est pas parce qu’on a les clés d’une maison qu’on en est propriétaire. Donc, c’est bien là le problème. Les autres effectivement n’ont pas le pouvoir des clés de cette façon-là, mais ce pouvoir des clés, c’est parce qu’il faut petit à petit avoir des clés pour pouvoir entrer. Il y a des clés tant qu’on n’est pas dans la maison, mais quand on est dedans, il n’y a plus besoin de clés. En général, les voleurs savent cela très bien, quand on a les clés, qu’on est dedans, il n’y a plus besoin de clés. C’est bien cela le rôle de Pierre, c’est qu’il a le rôle le plus historique de tous les apôtres, plus finalement que celui des douze, car celui des douze, Pierre y compris, il est finalement un rôle par rapport à l’accomplissement final de l’Église. Cela implique évidemment, beaucoup de responsabilités du point de vue de la responsabilité actuelle, c’est pour cela que du point de vue de la responsabilité pastorale d’un évêque ou de l’évêque de Rome, au niveau de conduire le peuple vers le Royaume, c’est égal ? A ce point de vue-là, c’est parfaitement la même chose. C’est la même responsabilité, elle n’est pas divisible. Conduire au Royaume, c’est conduire au but, il n’y a pas trente-six buts, et il n’y a pas trente-six manières d’atteindre le but, c’est d’y aller. Tandis que la gestion concrète de la cohésion du groupe des douze, l’unité des douze, c’est un ministère personnel. Je pense en grande partie que ce ministère personnel vient du fait que Jésus savait la faillibilité et la fragilité du groupe des douze comme tel. En fait, ce n’est pas que Jésus ait voulu en propulser un plus haut que les autres, une sorte de super patron, mais il savait très bien que la fragilité du collège épiscopal, elle a quand même largement volé en morceaux pendant l’histoire des vingt siècles que nous venons de traverser. Tantôt, c’est parce qu’il y a des morceaux du collège épiscopal qui sont partis de leur côté, tantôt aussi, il faut le dire, c’est parce qu’à certains moments, Pierre n’a pas été tout à fait à la hauteur de sa tâche.

Il faut que nous réfléchissions et que nous essayons d’approfondir cette dimension de la vie de l’Église pour le pape et pour le collège des douze, le collège des évêques aujourd’hui afin qu’ils accomplissent véritablement cette double tâche par rapport au mystère de l’Église, et surtout au mystère du Royaume.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public