AU FIL DES HOMELIES

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QUAND MARIE VISITE NOTRE TERRE

Ap 11, 19 - Ap 12,10; Lc 1, 26-31
ND de Lourdes - (11 février 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Que de grâces discrètes !

C

 

onformément à sa manière d'agir qui est toujours très rigoureuse et très exacte, et contrairement à ce que nous-mêmes, spontanément nous pourrions peut-être penser, la fête que nous célébrons aujourd'hui et qui a été instituée par l'Église, n'est pas la fête des apparitions de Notre Dame de Lourdes à la petite Bernadette Soubirous, c'est la fête de la vierge Marie sous le vocable de Notre Dame de Lourdes. Ceci peut nous paraître des chinoiseries ou plus exactement des subtilités romaines. Et pourtant, ça n'en est pas du tout, cela a même une signification extrêmement importante pour notre foi.

En effet, depuis toujours, l'Église a considéré que la révélation était close à la mort du dernier apôtre. Et ceci ce n'est pas parce que, un beau jour, il fallait s'arrêter et faire l'addition, mais parce qu'elle avait conscience qu'à partir du moment où le Christ Lui-même s'était manifesté, Dieu nous avait tout dit. Et comme dit saint Jean de la Croix, "ce serait faire injure au Christ que de croire qu'il peut y avoir d'autres révélations après la révélation de Jésus-Christ." En ceci l'Église a toujours été très rigoureuse, à cause même de l'amour qu'elle a pour son Seigneur. Il ne peut pas y avoir d'autres révélations que celle de l'évangile. Alors vous allez me dire : c'est très gênant parce qu'alors quelle est la valeur des apparitions de Lourdes ? C'est là où l'Église, à cause de son expérience, de son jugement et de sa sagesse spirituelle, a toujours distingué profondément entre la révélation plénière et publique du mystère de Dieu, qui est ce que le Christ nous a révélé, ce que Dieu nous a révélé à travers l'histoire du salut et tel que cela nous a été donné dans la parole vivante de Dieu, tel que cela est transmis de génération en génération par la tradition chrétienne et, d'autre part, les révélations privées. Cela ne veut pas dire que ces révélations privées n'ont pas d'importance ou pas de signification. Cela veut dire qu'elles sont des grâces privées accordées à un individu, qu'elles ont un rôle et une importance dans l'Église, mais que, de toute façon, elles se mesureront toujours à la révélation fondamentale qui est donnée en Jésus-Christ.

Je vous disais que cela pouvait avoir une grande importance pour notre vie spirituelle. Pour quelle raison ? Parce que, me semble-t-il, quand on mesure la grâce qui a été donnée, depuis les apparitions de Lourdes en 1858 jusqu'à nos jours, quand on réfléchit que ceci est simplement un geste privé de Dieu qui a bien voulu que Bernadette voie la vierge Marie, quand on considère les milliers de grâces de joie profonde et spirituelle qui ont été données en ce lieu, je crois que cela peut nous émerveiller profondément devant la générosité de la grâce de Dieu. Car c'est vrai, la grâce qui a été donnée à Bernadette en ce jour-là, est une toute petite chose par rapport à la grâce qui nous a été donnée en Jésus-Christ "plein de grâce et de vérité", c'est presque rien. Il faut dire les choses comme elles sont, c'est presque rien. Et comme dit saint Paul, la grâce de l'évangile c'est infiniment plus grand, c'est "le mystère de Dieu dans toute sa plénitude". Par conséquent, quand on peut mesurer ce qu'a déclenché ce petit phénomène spirituel, par rapport au plan de Dieu dans son ensemble, par rapport à la révélation, on devrait être littéralement prostré devant l'infini de la grâce de Dieu.

D'ailleurs, c'est un des aspects profonds de la grâce qui a été faite à Bernadette à travers les apparitions de Lourdes. En effet, je crois que l'époque dans laquelle ont eu lieu ces apparitions, était une époque de terrible calcul de la grâce de Dieu. Le jansénisme qui faisait fureur, c'était un jansénisme de masse, un peu terrorisant pour la vie spirituelle, était un phénomène par lequel on était toujours dans un sentiment de crainte et de terreur d'être en reste par rapport à la grâce de Dieu. On en avait terriblement peur. On avait peur de ne jamais faire assez. On avait peur et l'on en venait à une espèce de calcul permanent de ce qui était possible et de ce qui ne l'était pas, du nombre d'indulgences qu'on pourrait obtenir ou qu'on perdait. C'était une religion absolument terrifiante par certains aspects, une religion qui n'avait aucun sens de la libéralité divine. Et je crois qu'un des aspects des apparitions de Lourdes a été, précisément, de redonner au peuple chrétien quelque chose du sens profond et certain de la libéralité de Dieu, de redonner aux chrétiens le sens que si Dieu donnait, il ne mesurait pas. Mais, au contraire, à partir du moment où Il donnait à son Église, c'était avec une sorte de surabondance et de plénitude pour que tous les chrétiens, tous les croyants qui allaient se rassembler là fassent l'expérience de la surabondance de Dieu.

Et vous, frères et sœurs qui la plupart avez eu l'occasion une fois ou l'autre l'occasion d'aller faire un pèlerinage en ce lieu, je crois que c'est une des grâces qui nous saisit spontanément lorsqu'on arrive là-bas. C'est cette espèce de surabondance de la grâce de Dieu lorsqu'elle nous est donnée. On voit là des milliers de gens que l'on rencontre, et si on les rencontrait dans la rue ils ne nous feraient ni chaud ni froid. Et je ne sais pas pourquoi, lorsqu'on les rencontre sur cette esplanade, au cours de ces processions ou priant devant la grotte, à aucun moment on a l'impression d'être noyé dans une foule. C'est la grande différence entre une masse qui défilerait pour des revendications sociales et ces énormes processions. Ce n'est pas du tout qu'on se sente perdu, au contraire chacun se sent soi-même. Il y a une telle surabondance de la présence de Dieu qu'à ce moment-là l'Église apparaît vraiment comme l'Église, c'est-à-dire le peuple de ceux qui sont rassemblés au nom du Christ, non pas dans cette espèce d'anonymat ou dans ce coude à coude par lequel on a l'impression qu'on va faire le rouleau compresseur et faire valoir ses droits, mais au contraire, dans une espèce de grâce, de sourire, de bonne humeur qui n'a rien à voir avec une "manif". Et c'est cela qui est extraordinaire.

Précisément je crois que c'est une des grâces de Lourdes et qu'elle a été inaugurée par la vierge Marie elle-même qui, je n'hésiterai pas à le dire, est un peu la première bénéficiaire de toute cette affaire. La manière même dont elle apparue, dans les récits qu'en fait Bernadette, est d'une très grande délicatesse. Elle sourit simplement, elle ne parle pas, elle laisse Bernadette prier. C'est presque de l'humour. Elle est là, et elle est simplement contente d'être là, presque à l'idée de tout ce qui va arriver après. On dirait que c'est une sorte de bonheur profond pour elle de sentir que, à cet endroit-là, à cause simplement de ce petit geste délicat qu'elle a eu pour Bernadette, va se reconstituer progressivement dans l'Église un certain sens de la gratuité, du sourire de Dieu, du "comblé de grâce", tel que, elle-même la vierge Marie a été la première à en faire l'expérience, et puis de ce tissu de l'Église qui, progressivement sur ce sens de la générosité de Dieu et du sourire de Marie va se reconstituer à cet endroit-là.

Alors je crois qu'aujourd'hui, puisque nous pouvons célébrer la vierge Marie sous le vocable de Notre Dame de Lourdes, nous pourrions en bénéficier personnellement dans une double direction. La première c'est pour discerner les richesses infinies qui sont dans le trésor du cœur Rédempteur de Dieu. Au fond, c'est cela : toute la plénitude de la grâce qui est infiniment plus grande que cette grâce que nous pouvons voir, visiblement, se dérouler jour après jour dans ce sanctuaire et se déployer, toute cette grâce nous vient du cœur de Dieu qui donne sa vie pour nous. Et par la prière et le sourire de Marie que nous puissions progressivement découvrir l'abîme, la profondeur, la hauteur et la largeur du mystère de Dieu. Cela c'est la première chose. La seconde, c'est que, précisément, avec Marie, nous ayons ce sens de l'Église. Elle, elle est la première des sauvés, elle est la première des croyants et c'est pour cela qu'elle est apparue, à ce moment-là, pour rassembler un peuple avec Elle, dans la présence même du Christ Ressuscité.

Que nous ayons ce sens et cet amour de l'Église, tel que Marie a su elle-même le rénover, le réchauffer à travers les apparitions et que, désormais, nous-mêmes, nous puissions vivre au cœur de notre vie la plus simple et la plus quotidienne, cette grâce merveilleuse que l'on vit là-bas, lorsqu'on est au pied de la grotte, cette grâce de savoir que même si nous sommes dans une énorme masse de gens, en réalité c'est déjà quelque chose du Royaume qui, par la puissance de Dieu s'accomplit : le rassemblement en un seul peuple.

 

AMEN

 
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