AU FIL DES HOMELIES

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LOURDES

Ap 11, 19 - Ap 12,10; Lc 1, 26-31
ND de Lourdes - (11 février 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


L

es apparitions de la vierge Marie à Bernadette, à Lourdes, au milieu du dix-neuvième siècle, font partie intégrante de l'Histoire de l'Église. Elles ne constituent pas un fait de révélation puisque précisément la manifestation de Marie et ce qu'elle dit n'apporte rien de nouveau par rapport à la révélation. En fait ces apparitions font partie intégrante du chemin de l'Église dans sa condi­tion terrestre. C'est pourquoi, pour essayer d'en pres­sentir le sens, je ne dis pas que nous connaissions les motifs qui ont pu présider, qui ont été à l'origine de ces apparitions, nous avons toujours intérêt à voir en quoi Marie avait à dire quelque chose de plus spécial à l'Église et au monde de cette époque-là. En effet, c'est la marque de ces événements extraordinaires que peuvent constituer des apparitions mariales qu'elles sont toujours, à cause de leur visée pour l'Église de ce temps, elles sont toujours liées à un contexte particu­lier et à une situation particulière de l'Église dans le monde et dans l'époque où elle vit.

Or ce dix-neuvième siècle en plein cœur du­quel se situent ces apparitions de Lourdes, en 1858, ce dix-neuvième siècle est un moment très important de notre monde occidental. Ce siècle a vu éclore deux grandes prises de conscience. La première, c'est l'ap­parition, de façon délibérée, du désir qu'aurait l'huma­nité de se sauver elle-même. Les grands courants idéologiques du dix-neuvième, ceux qui apportent quelque chose de nouveau à la pensée humaine, ce qui ne veut pas dire nécessairement quelque chose de vrai, sont tous marqués au fer par ce désir de mani­fester que, désormais, l'humanité doit se sauver toute seule. Que ce soit l'idéologie de Marx, que ce soit l'idéologie des grands courants socialistes, que ce soit aussi, dans une certaine mesure à cette époque-là, l'idéologie laïciste et républicaine qui se manifeste toujours de façon polémique par rapport à l'Église, toujours le trait dominant est de souligner que, dé­sormais, l'humanité prend en compte l'affaire de son propre salut, et que l'homme, qui se sent libre, et en ceci, sans le savoir, il est l'héritier de toute une tradi­tion chrétienne, interprète désormais sa liberté comme le fait de se prendre en main et de se prendre en main, lui seul, de ne laisser son sort et sa destinée à aucun autre, à aucune autre cause, à aucune autre raison que lui seul.

Et cette réflexion est puissamment aidée et soutenue par l'éveil industriel. Toute l'apparition du monde technique et de l'aventure industrielle, au dix-neuvième siècle, est sous-tendue par cette idée que, désormais, grâce à la technique, l'homme doit pouvoir s'en sortir tout seul. Grâce au progrès de ses connais­sances, il doit lui-même améliorer le sort de sa vie et ses conditions de vie. Cela c'est la première chose.

Le deuxième aspect du dix-neuvième siècle c'est que, pour la première fois, surgit ce que l'on va appeler une civilisation de masse. Ce n'est pas encore la télévision et le cinéma, mais c'est déjà le journal et c'est aussi cette invention terrible de l'administration qui va sévir dans tous les domaines de la société contemporaine. C'est la civilisation de masse au sens où il y a un groupe qui, désormais, dirige avec tout un relais de transmission, qui est l'administration avec ses fonctionnaires, les destinées d'une société. C'est aussi l'apparition de la presse qui va former progres­sivement l'opinion. Or dans tout cela couve l'idée que, à tout moment, la personne est menacée, en tout cas qu'elle doit être formée, intégrée, et parfois même dans certaines idéologies socialistes, annihilée et dé­mantelée dans une sorte de grand courant anonyme de l'humanité vers le progrès et vers son grand soir.

Or je crois que la manifestation de la vierge Marie à Lourdes est comme une sorte d'indication et de clin d'œil en face de ces deux grandes tendances et de ces deux grandes orientations. Si Marie se mani­feste à Lourdes pour dire tout simplement qu'elle est "l'Immaculée Conception" dogme qui avait été pro­mulgué quatre ans auparavant, c'est peut-être pour qu'on comprenne le dogme qui avait été promulgué quelques années auparavant. Et précisément dans quel sens ? La première chose c'est que "Immaculée Conception" cela veut dire "sauvée radicalement, dès le premier moment de son existence". Par conséquent, Marie se manifeste comme la première des "sauvés" et celle qui a bénéficié le plus radicalement de la grâce du salut. On peut donc dire que, face à ce désir de l'humanité de se sauver elle-même et de prendre entre ses propres mains la cause de son salut, Marie est celle qui vient rappeler au monde qu'il est impos­sible que l'homme se sauve lui-même. Elle est celle qui, la première, de la façon la plus radicale et la plus décisive, a fait l'expérience que le salut vient de quel­qu'un, que le salut est donné et donné gratuitement. Si elle est comblée de grâce c'est vraiment parce que tout ce qu'elle est, dans sa chair, mais aussi dans la grâce, lui a été donné de façon radicale et depuis toujours, de façon anticipée, par la mort et la résurrection de son Fils.

Et la deuxième chose que Marie manifeste à travers ce message "Je suis l'Immaculée Conception!" c'est précisément "Je suis", c'est-à-dire l'affirmation que le salut ne viendra jamais "collectivement", par la masse, mais que le salut est toujours une aventure profondément personnelle. Non pas individuelle, non pas comme si le salut était une affaire de chacun re­fermé ou replié sur soi, mais une affaire personnelle au sens où chacun, mis en communion avec la source du salut, est ainsi établi dans une communion avec tous ses frères. Mais la qualité même de la commu­nion qui existe entre tous les membres est précisément fonction de la qualité de la relation personnelle de chacun de ses membres avec la source. Or en qui cette relation personnelle s'est-elle jamais aussi bien réali­sée sinon dans la chair, dans le cœur et dans l'exis­tence de la vierge Marie ?

C'est pour cela que le message de Lourdes a encore aujourd'hui une résonance aussi profonde dans notre cœur de chrétien. Nous sommes, très profondé­ment, les héritiers du dix-neuvième siècle. Que nous le voulions ou non, nous sommes marqués par le goût et le désir de nous sauver nous-mêmes. Nous sommes pétris et façonnés par une culture de masse qui nous pénètre de part en part. Précisément, ce que ce message de Lourdes, ce que la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception et ce que Marie a voulu nous en faire particulièrement sentir et éprouver, c'est le mystère selon lequel, pour elle et pour chacun d'entre nous, le salut est une réalité donnée et une réalité donnée personnellement pour constituer l'Église, non pas une masse, mais un peuple et une communion.

 

AMEN

 

 

 
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